‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 18 sur 46 · LEE · texte numérisé non relu

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C'est donc d'un point de vue triplement différent que saint Thomas a élaboré la classification en six régimes, trois bons et trois mauvais. Nous ne devons y. voir qu'un schéma superficiel des principaux types politiques que nous présente la réalité. |

‘Ce caractère superficiel et pratique apparaît précisément par les différences entre cette classification et la précédente :

1° Cette classification repose sur le nombre de gouvernants : soit un seul, soit quelques-uns, soit un grand nombre, nous dit saint Thomas (46). Or, nous l'avons vu, saint Thomas lui-même nous avertit que la quantité des gouvernants ne saurait être qu'un critérium accidentel (47). S'il l'utilise, ce ne peut donc être que pour sa commodité et secondairement. |

2° L'introduction d'un nouveau type de régime : la Politie ou République que saint Thomas oppose à la Démocratie et qu'il définit ainsi : le gouvernement de la multitude pour le bien commun. Or, si nous essayons de comprendre ce que saint Thomas entend par là, nous: voyons que ce régime, à la différence des cinq autres, n’a pas de: principe propre. Son analyse — voir Pol. IV, vin, où ce régime est. examiné en détail — nous amène à conclure qu'il est une sorte de compromis, de combinaison entre la Démocratie et l'Oligarchie. C'est à elles qu’il se ramène en définitive. C'en serait assez pour ‘établir que nous ne sommes pas en présence d’une classification bien formelle... . … Mais comment expliquer alors l’introduction de ce nouveau type politique parmi les autres, le mélange, à première vue surprenant, de régimes que l’on pourrait appeler « simples », c'est-à-dire irréductibles les uns aux. autres, avec ce régime « mixte », combinaison de deux autres formes ?

Cela s'explique précisément à nos yeux par le passage d’un point de vue plus spéculatif et abstrait à un point de vue plus pratique : le principe. de .la Démocratie, nous l'avons vu, c’est la liberté —— à laquelle est intimement liée, — nous le verrons, — l'égalité. Donc, la Démocratie devrait être le régime où la cité se gouverne librement. Or, il se produit en pratique, c'est-à-dire dès que l'on passe de la théorie à l'application, un glissement inévitable : le principe de liberté-aboutit. à détruire la liberté et à créer dans la cité la domination d'une classe sur une autre. La raison en est très simple : la classé pauvre est partout et toujours — non pas nécessairement, mais en fait — la plus nombreuse. Décréter que tout le monde est libre, donner à chacun des droits égaux, c'est, par le fait même, établir l'inégalité au profit de la classe la plus nombreuse et détruire la liberté de la moins nombreuse. :

#ù (46) Pol. TT, VII, S 1 jù « Omnis civitas aut regitur ab uno, aut a paucis, aut a multis. ». — CF. TI, vi, $ 2 : « Aut enim in civitate dominatur unus, aut pauci, aut multi. ». — Eth. VIII, x, $ 1. — De Reg. princ. I, 1.

(47) V. note 38.

Porte

« Il y a toujours dans un Etat, écrit Montesquieu, des gens distingués par la naissance, les richesses ou les honneurs. Mais s'ils étaient confondu parmi le peuple, et s'il n’y avaient qu'une voix comme les autres, da liberté commune serait leur esclavage, et ils n'auraient aucun intérêt à la défendre, parce que la plupart des résolutions seraient contre eux » (48).

Cette observation, il y avait longtemps qu’Aristote l'avait faite, et saint Thomas après lui : « La liberté, dans la Démocratie, se relie à la conception de la justice démocratique qui veut que tous aient une part égale des biens communs, selon une égalité quantitative.… Or, comme c'est la multitude qui domine et qu'elle est composée de plus de pauvres que de riches, il s'ensuit que, dans ce

régime, Ce sont les pauvres qui commandent plus que es riches » (49).

Ainsi la Démocratie qui est en théorie le gouvernement de : liberté, est, en pratique, le gouvernement des pauvres. Et, en effet, alors que dans la classification par les principes formels, la Démocratie est toujours caractérisée par la liberté (50) ou le peuple (51), dans la classification en six formes, elle est définie par la pe vreté (52) ou par la plèbe (53).

Or, il se trouve que pour corriger ce glissement et pour aboutir à un gouvernement qui soit vraiment celui du peuple ét non celui de la plèbe, le seul moyen c'est de compenser l'infériorité numérique des riches par une augmentation inversement proportionnelle de leurs droits politiques. Ce qui revient à introduire dans la Démocratie des éléments oligarchiques, à combiner Démocratie et Oligarchie. Le résultat de cette combinaison, c'est précisément ce que saint Thomas appelle Politie ou République.

Voyez notamment : Eth. VII X $ 5 : « [La Républiquel y est nommée de ce nom générique parce qu'elle est commune aux riches et aux pauvres » (54). « Dans la République est recherchée la fin commune des riches et des pauvres — dans la Démocratie le seul

(48) Esprit des Lois. L. XI, chap. VI. Ed. Garnier, p. 174.

AJ AP OLVIPETNER2Enc Ratio hujus est quoniam justum populare est omnes habere de honoribus, vel bonis communibus, secundum æqualitatem quantitatis, non secundum dignitatem personæ, vil æqualitatem proportionis.. Et quia multitudo est domina justi, et simpliciter principatur in ea, et ipsa est major egenorum quam RAR accidit egenos magis principari in tali republica, quam divites.…. »

(50) V. IT?, II®,:q. 61, art. 3. — Pol. IV, vi, 86.

CODEN 95, art. 2.

(52) V. Pol. IV, ut, 8 3. — Eth. VIII, x, $ 5. (53) V. De Reg. princ., I. 1 : « Democratia, id est potentatus populi, quando scilicet populus plebeiorum per potentiam multitudinis opprimit

divites. ». — Pol. IT, vit, $ 1. « Si vero tota multitudo populi dominari velit vocatur status plebeius. »

(54) Eth., VIII, x, $ 1 : « Quidam autem consueverunt eam vocare

communi nomine politicam, eo quod est communis divitibus et pauperibus ut patet in quarto Politicæ. »

SAT, pire

bien des pauvres » (55). Ainsi, il se trouve que — en fait — le vrai gouvernement du peuple, le vrai régime de la liberté, c'est non pas un des types primitivement dégagés par l'analyse, mais une combinaison de deux de ces types. Il est donc aussi naturel de ne pas la nommer dans une classification des types simples de régimes politiques qu'il est naturel de ke faire dans une classification à caractère pratique et descriptif.

Noüs reviendrons d'ailleurs sur ce point en étudiant en elles- . mêmes République et Démocratie. Qu'il nous suffise, pour le moment, d’avoir marqué la différence qui les sépare et d’avoir ainsi désolidarisé la notion de « principe démocratique » de celle de Démocratie.

3° Ainsi en possession des six régimes contenus dans notre classification, il nous reste à montrer la raison et le caractère de cette division en deux séries : les bons et les mauvais.

Quant à la distinction générale en régimes orienté au bien commun et ceux dominés par les intérêts particuliers, elle est très conforme à la politique thomiste, toute entière pénétrée de cette idée de bien commun que nous aurons à étudier plus à fond par . la suite. Cela nous montre notamment que l’égoïsme, la recherche des intérêts particuliers est le « vice politique » rar excellence.

Mais on ne voit pas qu'il y ait d'antinomie particulière entre le principe de la Royauté et celui de la Tyrannie, entre la vertu et la richesse, etc. Si l’on se réfère aux principes propres de ces régimes, rien ne justifie cette correspondance parfaite entre les trois bonnes et les trois mauvaises formes de gouvernement. Mais elle se comprend, au contraire, fort bien si l'on se dit que saint Thomas a simplement voulu indiquer quelles étaient, en fait, les « corruptions » des bonnes formes. Il n’a nullément voulu établir une opposition de principe entre Royauté et Tyrannie, Aristocratie et Oligarchie, République et Démocratie. Il a simplement constaté que, normalement, une Royauté qui se corompt devient une Tyrannie (56), une Aristocratie (57) dégénère en Oligarchie, etc. Et cela vient confirmer ce que nous disions du caractère surtout pratique et descriptif de la classification en six formes. Cela ressort très nettement de ce terme même de corruption par lequel il désigne toujours les mauvaises formes.

: Voilà comment, à notre sens, saint Thomas est passé de ses cinq régimes-types primitifs à cette double classification tripartite qui a, répétons-le, surtout une valeur de commodité et de simplicité, mais à laquelle il ne faut pas demander trop de profondeur.

Ajoutons encore que, outre ces deux classifications, nous en

…. (65) Id. ibid., $ 5 : « In tymocratia (autre nom donné à la Politie) intéendunt commune bonum divitum et pauperum. In democratia autem intenditur solum bonum pauperum. »

- 156) Pol. V, vu, $ 4 et 5.

‘: (87) Pol. V, vi, $ 8. De même pour la corruption de la République Démocratie.

rencontrons encore d'autres chez saint Thomas, qui Sy superposent. Une notamment revient souvent sous sa plume, mais sans avoir cependant l'importance des précédentes, eb c'est celle-là même que certains modernes — H. Passy, Zeiller, Laveleye — opposent généralement aux classifications traditionnelles : c’est la distinction entre les gouvernements à forme monarchique et les gouvernements à forme républicaine (Passy), ou encore entre les régimes autocratiques et populaires (Laveleye).

Nous rencontrons souvent, en effet, chez saint Thomas la notion de « gouvernement politique » s'opposant à celle de gouvernement royal. (Remarquer que politique est absolument le même mot que républicain.) (Voir notamment : Pol. I, v, 8 2, où cette opposition est nettement affirmée : « Hic loquitur de principatu politico secundum -quod politicum distinguitur a regali. ») Nous vérrons, dans un instant, que les mêmes termes peuvent être employés aussi dans un autre sens et par opposition à gouvernement despotique.

La distinction est surtout très clairement établie aux Pol. I, 1 : « La cité peut être régie de deux façons : par un gouvernement politique ou royal. Le régime est royal quand celui qui commande a le pouvoir absolu. Il est politique quand son pouvoir est limité par certaines lois de la cité » (58). C’est ce qu'en langage moderne nous appellerions le régime constitutionnel. Mais l'existence de ces lois qui limitent ainsi l'autorité centrale n'est pas la seule caractéristique du gouvernement politique. Ailleurs, il nous est défini (59) : « Le gouvernement d'hommes libres et égaux ; d’où il suit que les gouvernants et les sujets se remplacent successivement en vertu de leur égalité. » Ou encore (60) : « Dans les gouvernements politiques, les gouvernants et les sujets changent : ceux qui occupent une fonction telle année, sont simples sujets l’année suivante. »

Le gouvernement royal est celui qui convient là où règne 6 en fait l'inégalité ; le gouvernement politique, où les hommes sont naturellement libres et égaux.

Ailleurs, enfin, il nous est dit que, normalement, dans le régime

(58) Pol. I, 1, 8 3 : « Civitas autem duplici regimine regitur, scilicet politico et regali. Regale quidem est regimen quando ille qui civitati præest habet plenariam potestatem. Politicum autem regimen est quando ille qui præest habet potestatem coarctam secundum aliquas leges civi-

tatis. »

Cf, aussi I, x, 8 2 et 3 : « Manifestat comparationes prædictas, et

primo nuptialis principatus ad poiiticum, secundo paterni ad regalem... Sic igitur naturalis differentia separat principatum regalem a “politieo, qui est ad æquale secundum naturam. »

(59) Pol. I, v, $ 2 : « Politica est principatus liberorum'et æqualium ; unde commutantur personæ principantes et subjectæ propter æqualitatem, et constituuntur etiam pAINeIpAuE vel in cunotwvel+ in diversis officiis. »

(60) Pol. I, x, $ 2 : « In civilibus prineipatibus transmutantur personæ principantes et subjectæ : qui ERA sunt in officio Éd uno anno, subditi sunt alio…. » . Ë

politique, la multitude a le droit d'élection et de correction des gou vernants (61):

Cette distinction est moins une distinction entre des formes de gouvernement proprement dites, qu'entre des modes de gouvernement. Il ne faudrait pas croire que le régime politique corresponde forcément à tous les types autres que la Royauté dans les classifications précédentes. Nous verrons, par exemple, que l’Aristocratie n'est qu'en un certain sens, assez limité, un régime politique.

Enfin, comme l'avons indiqué, il y a une dernière distinction entre gouvernement « dominatif » et « politique ».

Le gouvernement dominalif est celui « où le gouvernement est ‘le naître de ses sujets » (62) ; où les sujets sont de véritables esclaves (63), et où n’est recherché que l'intérêt du chef (64). Il se distingue lui-même en {yrannie, où cette domination d’un seul est imposée aux sujets par la force, et despotisme (ou principalus servilis) où il est accepté par veulerie (65). a.

Le gouvernement polilique — en ce nouveau sens — est, au contraire, celui où les sujets sont traités comme des hommes Libres (66) — et semblables au gouvernant (67) — et dirigés vers leur propre bien (68).

C'est là encore une distinction entre des modes de gouvernement plutôt qu'entre des régimes proprement dits.

Aussi est-ce plutôt aux deux premières classifications que nous

(61). Pol. ‘III, 1x, $ 9 : « In aliqua politia non expedit multitudinem habere potestatem in eligendo et corrigendo, sicut in regno... : sed in politica, ubi multitudo est æqualis, expedit. »

(62) Pol. III, m1, $ 5 : « Est quidam principatus dominativus in quo Princeps est dominus subditorum. »

(68) Id. ibid. : « Oportet quod ille qui est simpliciter bonus civis

sciat et principari et subjici principatui, scilicet non dominativo qui est servorum, sed politico qui est liberorum. »

(64) Pol. VII, x, $ 21 : « Duplex est principatus, unus quidem qui principaliter est ad bonum principantis, propter autem bonum subditi secuhdum accidens ; alius autem est qui principaliter est propter aliquod bonum suditorum, vel alicujus communis principanti et subjecto, ex consequenti propter, utilitatem principantis. »

Cf. VII, XI, $ 12 : Hæc enim est differentia inter dominativum principatum et civilem, quia principans principatu dominativo principatur per se propter utilitatem subditi, et e contrario est de civili. »

(65) Pol. IV, 1x, $ 4 : « In illo principatu (le despotique) subditi subjiciuntur tyranno voluntarie, quia inclinantur ad subjiciendum tali principatui, sicut in principatu barbarorum. »

(66) Pol. I, v, $ 1 : « Politica est principatus eorum qui sunt liberi TE naturam, despotica autem est principatus servorum. » Cf. LIL, xt, $ 5.

. (67) Pol. IIT, 11, $ 5 : « Est quidam principatus secundum quem aliquis principatur non sicut dominus servis, sed sicut liberis et sibi æqualibus : et hic est civilis principatus. »

(68) Pol. VII, x, $ 21 et x1, $ 12. (V. note 64.)

Pare

nous référerons. En possesion du principe propre de chaque régimé, nous allons nous efforcer de déterminer quelle doit être sa structure normale, telle qu'elle découle logiquement de ce principe. Nous isaurons ainsi exactement ce que sont ces types politiques dégagés par saint: Thomas. Cela nous sera éminemment utile, tant pour.les comparer entre eux que pour étudier leur part LADA dans la formation du Régime Mixte.

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