III. — L’ARISTOCRATIE
1° Le principe formel de l'Aristocratie est la vertu. « Ratio et terminus status oplimatum est virlus » (115).
Mais il importe de comprendre tout ce que cela comporte. Car pour la Royauté aussi le pouvoir est fondé sur la vertu et orienté à la vertu. Seulement, le fait que dans la Royauté cette vertu se trouve essentiellement chez un seul, lui donne cette caractéristique d’être le gouvernement qui tend par excellence à l’unité. Au contraire dans l'Aristocratie, cette vertu est commune à plusieurs, au moins deux (« plures tamen uno », « plures virtuosi », « pauci oplini »). Elle sacrifie donc l'unité à l'égalité. Elle est avant tout le régime où chacun reçoit selon sa vertu. Dans l’unus optimus de la Royauté l'accent porte sur unus —— dans le pauci optimi de l'Aristocratie, sur optimi, et cela en raison même du fait qu'ils sont pauci, — Mais donner à chacun selon sa vertu, c’est le propre même de la justice distributive. On peut donc dire que le propre de l'Aristocratie c'est le souci de la justice distributive.
Etant donné cette importance de la notion de vertu dans l’Aristocratie, c’est ici le lieu d'insister davantage sur la notion de vertu politique que nous n'avons guère fait qu'indiquer à propos de la royauté.
Rechercher ce qu'est pour saint Thomas la notion de vertu politique, c'est se demander quelle est sa conception de la politique, car: la valeur que l’on exige d'un ouvrier — en tant que tel — est en fonction de l’œuvre qu’il doit accomplir.
(115) Pol. IV, vi, $ 6. R
Si l'on se représentait le rôle du gouvernant comme un rôle purement technique, comme la gestion d'une affaire, la seule valeur que l’on exigerait de lui serait la capacité technique correspondante. Un entrepreneur qui engage un maçon se préoccupe essentiellement de savoir s’il connait son métier de maçon.
Mais nous avons vu que le gouvernement est une œuvre pleinement humaine, l'œuvre humaine par excellence. Le prince doit amener ses sujets à la plus haute perfection possible naturellement et surnaturellement. Pas plus qu’il ne doit être un simple « entrepreneur », il ne peut se contenter d’être un « gendarme ». Il doit être un guide, il doit véritablement rendre ses sujets vertueux.
Aussi comprend-on aisément que la vertu politique ne soit pas pour saint Thomas quelque chose de limité, mais au contraire une valeur aussi ample, aussi complète que possible. Mais nous ne parlons ici que de la plus éminente vertu politique, celle qui est requise chez le gouvernant. Il faut en effet, pour bien comprendre la pensée de saint Thomas sur ce point poser quelques distinctions. I] y à notamment trois degrés de vertu politique :
1° Celle du gouvernant {virtus boni principis) qui consiste à tout ordonner au bien commun.
2° Celle du sujet: savoir obéir, et obéir intelligemment, non comme une machine.
3° Celle du citoyen (car la notion de citoyen est bien différente de celle de sujet, elle comporte une certaine participation au pouvoir) :
a) Celle du « citoyen-prince » (civis praeclarus) qui consiste à savoir à la fois bien commander et bien obéir.
b) Celle du « citoyen commun » (civis communis) ou du citoyen imparfait qui sans être appelé aux plus hautes fonctions, a tout de même une certaine part du pouvoir, -— vertu intermédiaire entre celle du bon prince et celle du bon sujet. |
Or tout homme de bien — étant forcément membre d’une cité — doit avoir suivant son état social, une de ces quatre vertus politiques. À linverse, si le sujet et le citoyen commun, en tant que tels, peuvent être médiocres dans leur vie privée, le bon prince et le bon citoyenprince doivent, par le fait du rôle éminemment humain qu'ils assument, être, en même temps que des techniciens, de parfaits hommes de bien :
« Celui qui gouverne doit avoir à la perfection les vertus morales. » (116). |
Or Royauté et Aristocratie sont les deux seuls régimes où cette parfaite verbu morale soit exigée du ou des gouvernants: dans la Démocratie, seule est requise la liberté, dans l'Oligarchie, la richesse,
(116) Pol. I,,x, $ 7: « Ille qui principatur civitati, oportet œuod habeat perfectam virtutem moralem. » , È rs
dans certaines formes intermédiaires entre Aristocratie et Oligarchie, la noblesse — toutes qualités qui ne font pas l'homme bon purement et simplement.
Mais si la Royauté exige que le gouvernant soit parfaitement homme de bien, seule l'Aristocratie exige réciproquement que: tous les hommes de bien soient gouvernants. La Royauté ne comporte pas de « citoyens princes », elle ne comporte que des sujets. Aussi l'Aristocratie est-elle le régime qui, plus que tout autre, place la vertu au premier rang de ses préoccupations, le seul qui la mette vraiment en relief et en honneur.
Et c'est là ce que veut nous indiquer saint Fhomae quand il nous dit que « l'aristocratie est le seul régime où le parfait homme de bien et le parfait citoyen soient identiques (en prenant le mot citoyen en son sens absolu, sémpliciter) » (147).
Il est donc tout à fait juste, en apportant ces précisions, de faire de l& vertu la note essentielle de l’Aristocratie. Et cela signifie :
a) que la vertu est — outre la fin générale de la vie politique, ce qui est vrai aussi pour les autres gouvernements — la fin: spécialement élue par l'Aristocratie : « bonam. finem habet simpliciter qua finem virtutis » (118).
b) que les gouvernants sont choisis eu égard à leur vertu, et — dans la véritable Aristocratie — wniquement eu égard à leur vertu:
« Sans aucun prix versé par eux » (119);
« Riches ou pauvres, ceux-là doivent être institués, qui peuvent commander selon la vertu. » (120).
Ils doivent être pris « parmi tous pourvu qu'ils soient vertueux... Mais s'ils sont pris seulement parmi quelques-uns des riches ou des nobles, ce n’est plus qu'une Oligarchie » (121).
Et cela déborde la simple question du choix proprement dit des gouvernents. Cela entraîne une émulation, une éducation en ce sens, chaque citoyen s’efforçcant de devenir un citoyen parfait. Dans l’Oligarchie au contraire tout l'effort tend à devenir riche.
L c) que les gouvernants gouvernent vertueusement (et notamment avec prudence et justice).
d) en vue du bien commun.
Pour ce qui du choit des gouvernants, re forme spéciale
n'est essentiellement requise par l’Aristocratie. li suffit que ce choix
(117) Pol. IV, vi, $ 2: « In sola ista republica idem est optimus vir et civis optimus simpliciter. »
(118) Pol. .IV, vu, & 4.
(119) Pol. I, xvr, $ 3 : « Absque precio dato ab eis. »
(120) Pol. IT, xvi, 8 7 : « Sive sint divites, sive pauperes, illi debent institui, qui possunt principari secundum virtutem. »
(121) Pol. IV, 1v, $ 17: « Si eligant illos qui deficiunt ex quibuscumque dum tamen virtuosi sint, optimatum est. Si autem ex aliquibus ex divitibus vel nobilibus, tantum pancorum. »
soit bien-selon la vertu. Ce qui exclut forcément le tirage au sort et, dans ‘une stricte conception. de l'Aristocratie, l’hérédité. On peut songer à l'élection, à un système de cooptation, à un examen, au moins pour ce qui est de la valeur intellectuelle ou physique, etc.
: Ce que l'on peut noter en tous cas, c'est que tous les hommes de bien.ne gouvernent pas forcément en même temps. Ils forment une élite dans la société, dont les membres seuls sont parfaitement citoyens, c'est-à-dire aptes à gouverner — et c’est dans cette élite que sont recrutés les gouvernants : « l'Aristocratie est le régime, où le peuple est naturellement fait pour être dominé par l'ensemble des sommes de bien, et ceux-ci naturellement faits pour être gouvernés aristocratiquement et en hommes libres par des gouvernants vertueux, selon les principes du gouvernement politique » (122).
.....« Choisir parmi. une élite d'hommes de bien est le propre de l’Aristocratie (123). » À |
2°.C'est.le gouvernement d’une minorité. À vrai dire, il vaudrait mieux-dire gouvernement de plusieurs: Ge qui est le propre de l’Aristocratie, c’est qu'il y ait plusieurs hommes qui gouvernent eu égard. à leur-vertu : « plures virtuosi » (124). Au cas où tous les membres d’une cité seraient parfaitement vertueux, et gouverneraient à cause de leur vertu, ce serait sans doute encore là une Aristocratie et non. une. Démocratie. —— Mais le cas est en fait tout à fait chimérique. C’est donc, semble-t-il, en fait et per accidens que l’Aristocratie est le gouvernement d'une minorité. Il est vrai qu'il resterait toujours que-tous ne gouverneraient.pas à la fois, comme dans la Démocratie la: plus stricte. Le pouvoir y serait donc toujours exercé par une minorité.-Par contre, le fait qu'il n’y aurait qu'un seul homme de valeur digne de commander changerait absolument le caractère du régime : on aurait alors la Royauté, qui est quelque chose de spécifiquement nouveau par rapport à l’Aristocratie. Car, nous l'avons dit ailleurs, l’unité est-bien autre chose qu'une notion purement quantitation mnt d4 qe EE | .. 3° De même que pour la Royauté la conséquence normale de l'unité est le pouvoir absolu, de même pour l’Aristocratie, la conséquence de la pluralité de gouvernants est le pouvoir limité. =. ©...Aristocratia in qua pauci optimi principantur, quorum tamen non est 'tanta potestas ad bene agenidum, sicut unius optime agentis habentis plenitudinem. potestatis » (125)
::"(122) Po: ITT, xvi, $ #4 « Status optimatum est cui subjicitur multitudo: qu&æ nata est sustinere dominium multitudinis studiosorum, quæ scilicet multitudo studiosorum nata est regi principatu optimatum et liberorum ab his qui principantur secundum virtutem in ordine ad politicum principatum. ».
:(123) Pol. IV, xiv, 8 9: « Instituere ex quibusdam, sicut virtuosis, per eléctioném; optimatum est, »
(124) Pol. IV, 11, 8.6.
ST
En quoi ce pouvoir est-il limité? Il l’est d’abord par le fait même que les gouvernants sont plusieurs, il est partagé. Cela entraîne forcément un certain contrôle des uns sur les autres et une limitation dans l’espace.
Sera-t-il limité aussi dans le temps ? 11 semble que ni le pouvoir perpétuel ni le pouvoir temporaire ne sont de l'essence même de l’Aristocratie. Le principe est qu’il faut que le pouvoir soit réparti entre Les hommes de valeur. Si ceux-ci sont peu nombreux, on peut très bien concevoir cette élite gardant le pouvoir à vie. S'ils sont trop nombreux pour cela au contraire, il y aura alternance ou succession au pouvoir des hommes de valeur.
« Il est préférable que la cité soit organisée tiuement dé telle sorte que, si c’est possible, les mêmes hommes gouvernent continuellement. En effet cela est possible quand dans une cité on trouve quelques hommes très supérieurs aux autres... Mais quand ce n'est pas possible, parce que tous les citoyens sont à peu près égaux en aptitudes et en vertus, alors, il est juste que tous participent au pouvoir. Il serait donc juste, si c'était possible, que tous gouvernassent ensemble ; mais comme ce n'est pas possible, pour sè rapprocher de cet idéal, on ns que ceux qui sont égaux se ut tour à jour la place (126).
Ce un sera-t-il limité en ce sens. qu’il sera selon a rar ou comme celui du roi sera-t-il secundum. voluntatem? Le fait qu'il y a plusieurs gouvernants entraîne-t-il qu'ils soient obligés de gouverner seion une loi constitutionnelle ? Il semble que ce soit la pensée de saint Thomas: plusieurs hommes ayant droit au pouvoir, il faudra bien que les modalités de la répartition du pouvoir entre eux soient
réglées et réglées en dehors d'eux. Or cela 54 le rôle tout indiqué de la doi
« Il est juste que tous (ceux qui sont égaux en valeur) commandent tour à tour, et suivant un certain ordre, et de la même manière. Or commander selon un certain ordre et tour à tour, c’est l'affaire d’une loi, car la loi est précisément un certain ordre (127). »
125) Eth. VIII, x, 8 2.
(126) Pol. IT, 1, $ 8 : « Melius est quod ita disponatur civitas Dates si possibile sit, quod ïiidem semper principentur. Hoc enim dicit esse possibile quando in aliqua civitate inveniuntur aliqui viri multum aliis excellentiores per quos optimum erit ut semper civitas regatur ; sed quando non est possibile, eo quod omnes cives fere sunt æquales secundum naturalem industriam et virtutem, tunc justum est quod omnes participent principatu.. Justum igitur esset, si esset:possibile, quod omnes simul principarentur, sed quia non est possibile, ad hujus justi imitationem observatur quod illi qui sunt æquales in parte sibi invicem cedant, tanquam a principio sint similes, » — Cf. Pol. IIT, v, $ 6, VII, v, 8 15, etc. -
(127) Pol. IN, xv, 8 4: « Justum est quod (æquales secundum virtutem et dispositionem naturalem) vicissim et secundum quemdam ordinem principentur omnes et eodem modo. Principari autem secundum ordinem et vicissim lex quædam est. Est enim lex ordo quidam. »