‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 23 sur 46 · V.— [A DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

V.— [A DÉMOCRATIE

Si nous relevons maintenant les diverses notes de la Démocratie, nous la trouvons tour à tour caractérisée chez saint Thomas var la liberté, par l'égalité, par la pauvreté. I] nous faudra donc rechercher le lien profond de ces différentes idées. Mais il ressort dès l’abord de certains textes que c'est essentiellement {a liberté qui constitue le principe formel de la Démocratie : |

« Ratio et terminus status popularis est libertas (137). »

« Una et principalis Suppositio status popularis est libertas (138). »

Mais que la Démocratie soit fondée sur la liberté, cela ne signifie pas encore quelque chose de très précis. Il est nécessaire de rechercher tout ce que ce principe signifie, toutes les conséquences qu’il comporte. Nous croyons qu'il faut l'entendre dans un sens très formel, dans le sens d’une étroite liaison entre la Démocratie et une Ethique de la liberté : la Démocratie repose sur une conception qui fait de la liberté le principal bien de l’homme et par conséquent la fin de la cité : «In populari stalu, in quo quaeritur solum libertas » (139).

Nous avons vu que dans chaque régime les gouvernants sont choisis à raison de leur importance dans la cité (« principalitas in communilate »), où de leur dignité par rapport à la fin de la cité

(134) I Ile, q. 95, art. 4.

(35) Pol. II, vx, $ 1 : « ..Aut eligentur aliqui pauci tiam aut divitias, et non propter ie » pie PSP

(136) Id., ibid. : « qui omnia quæ sunt multitudinis ad propriam .utilitatem retorquebunt.. “ Man.

- (137) Pol. IV, vu, 8 6.

(138) Pol. VE, ox, $ 1.

(139) Pol. III, 1v, 8 8.

a Fe

(& secundum dignitatem in ordine ad finem »). Mais puisque dans la Démocratie la dignité essentielle du citoyen réside dans la liberté, c'est en fonction de la liberté que le pouvoir sera réparti :

« Cette imporlance est envisagée dans l'aristocratie, par rapport à la valeur, dans l’oligarchie, selon les richesses, dans la démocratie, selon la liberté, et autrement dans les autres régimes (140). » :

« Le principe formel et la fin de la démocratie est la liberté, d'où il suit que c'est selon la mes me DORE en: Fiperie que le pouvoir y est distribué (141). »

Mais quelle est la liberté en question ?. Saint Thornés! définit quelque part l’homme libre « celui qui agit de par sa propre intelligence, ne recevant pas d'un autre la règle de ses actions, n'étant pas arrêté par des obstacles matériels, en vue de sa fin naturelle (142). »

Ici, nous nous occupons moins de l’homme en général que du citoyen. Transposons, par conséquent, cette fcrmule en langage politique : nous dirons que le citoyen libre est celui qui poursuit la fin de la cité (fin naturelle du citoyen) de lui-même, sans recevoir d'ordres de personne : -

« Ne pas être dirigé par un. autre que soi, ni vers là fin d'un autre, mais de soi-même et vers ia fin de la cité (143). » Of, cétte liberté, dans la conception démocratique, appartient à lous également : « Certains sont libres par nature. Mais d'autres tiennent cela de la constitution. C'est ainsi que les tenants de. la démocratie s’arrogent la liberté. » C'est-à-dire : aux yeux de la Démocratie, tous les citoyens ont un droit égal à se guider par eux- mêmes dans leur vie politique.

Egalité de tous en liberté. Mais puisque, dans cette conception, la liberté est l’essentielle dignité du citoyen, puisque dans la démocratie est seule recherchée la liberté », cette égalité en liberté aboutit évidemment à une égalité pure et simple >

« Les tenants de la démocratie pensent que si les hommes sont

(140) 112, I®, q. 61, art.:2 : « Quæ quidenr principalitas in ‘aristocratica communitate attemditur secundum virtutem, im oligarchica ecundum divitias, in democratica secundum libertatem, et . in : aliis aliter. »

(141) Pol. IV, vu, $ 6: « Ratio et terminus status popularis est libertas, et ideo secundum dignitatem libertatis distribuitur principatus in ea. »

(142) Pol.. VII, 11, $ 17 : « Homo liber dicitur qui per virtutem intelléctualem existentem in eo, operatur, non accipiens ab alio rationem operandi, nec impedimentum habens ex parte materiæ, che pu ‘operatur ad finem qui debetur ei secundum naturam propriam.:

(ASE POoLEV LL 65.1 Hoc autem aliqui’ habent ex ra dispo: sitione, et tales ‘sunt liberi natura ; aliqui autem haben'hoc ex ordina reipublicæ quod non generantur ab ‘alio quam à se, nec-:ad-finem alterius, sed ex se et ad finem reipublicæ. Sic appropriant. sibi spOpte laris status fautores libertatem: »

48 ne égaux en liberté, ils sont purement et simplement égaux, et doivent recevoir une part égale des faveurs publiques. (144). »

Il y a chez saint Thomas une distinction classique entre l'égalité proportionnelle, qui consiste à donner à chacun selon sa valeur, et qui est le propre de la justice distributive et l'égalité quantitative, celle qui règne dans les échanges, et où chacun doit recevoir une part identique (145). Mais la Démocratie, elle, ne connaît qu'une égalité quantitative, puisqu'elle ne tient aucun compte de la valeur, ni d'aucune autre honorabilité sur quoi se puisse fonder une proportion quelconque. Chaque individu, par conséquent, est considéré comme politiquement identique à son voisin. Aucune différence ne doit être faite sous aucun prétexte. Aucune hiérarchie ne saurait être compatible avec le principe démocratique : c’est ce que saint Thomas appelle la justice démocratique (justum populare) :

« La justice démocratique consiste ence que tous doivent participer aux honneurs et aux biens publics selon une égalité quantitative, et non selon la dignité personnelle de chacun, ou selon une proportion ; le pauvre doit avoir autant que le riche, l’ignorant autant que l'homme instruit (146). »

Non seulement la Démocratie ne tient compte d'aucune dignité autre que la liberté, mais dans cette liberté à laquelle tous participent, elle ne distingue pas de degrés. Et cela se comprend : puisque c'est elle-même qui la décrète, sans égard aux différences naturelles, «lle la donne à tous de la même façon. Il ne s’agit pas seulement, par conséquent, de cette « liberté du sujet » qui consiste à être gouverné « en homme libre » et « pour sa propre fin », — ni même ue cette « Hberté moyenne » qui donne une certaine participation au pouvoir — droit d'élection ou de correction, par exemple. Non, il sagit de la liberté politique éntégrale qui permet d'accéder aux plus hautes fonctions, au moins pour un temps, et de n'avoir personne au-dessus de soi :

… (144) Pol. IN, va, $ 4: « Fautores status multorum dixerunt quod si aliqui essent æquales in libertate, essent æquales simpliciter, et æqualiter debeant recipere de bonis commumibus ; si autem inæquales in libertate, inæquales simpliciter et inæqualiter deberent recipere. »

(145) Il*, IT*, q. 61, art. 2 : « In distributiva justitia tanto plus alicui de cammunibus datur, quanto illa persona majorem habet principalitatem in civitate... et ideo in justitia distributiva non accipitur medium secundum æqualitatem rei ad rem, sed secundum proportionem rerum ad personas... Tale medium est secundum geometricam proportionalitatem, in qua attenditur æquale non secundum quantitatem sed secundum proportionem... Sed in commutationibus redditur aliquid alicui singulari personæ propter rem ejus quæ accepta est. et sic fit æqualitas secundum arithmeticam medietatem.… »

… 446) Pol. VI, 1, 8 2: «Justum populare est omnes habere de honoribus vel bonis communibus secundum æqualitatem quantitatis, non secundum dignitatem personæ vel æqualitatem proportionis, sed tantum pauper quantum dives, tantum idiota quantum studiosus. »

La liberté, telle que la conçoit la Démocratie, » veut que personne ne soit purement et simplement sujet ni gouvernant, mais tantôt l'un, tantôt l’autre (147). »

La Démocratie est donc souvent définie « le régime où toute la multitude gouverne » (148).

Tous libres, tous égaux, tous maîtres, tels sont donc les postulats essentiels de la démocratie.

En possession de ces principes, essayons de préciser comment ils s’incarnent dans les institutions démocratiques :

1° Nous venons de le voir, {ous doivent gouverner. Cela DaUt en fait, comporter plusieurs modalités, suivant que tous gouvernent directement et ensemble, ou seulement indirectement et tour à tour. Nous n'avons pas ici à entrer dans ces détails. De toutes façons, il y à lieu de pourvoir aux fonctions publiques, et pour cela, un choix s'impose. Or, en vertu des principes que nous venons de poser, un choix manque absolument de fondement, puisqu'on ne peut tenir compte que de la seule liberté, à laquelle tous participent également. Les gouvernants doivent donc être pris parmi tous indistinctement (149). En conséquence, le procédé démocratique par excellence est le /irage au sort, le seul qui réalise une parfaite égalité de chances pour tous les citoyens. L'élection, qui suppose un choix conscient fondé sur des considérations de valeur, apparaît au contraire comme une institution essentiellement aristocratique

« Dans la démocratie, la loi a Ds que les gouvernants ue choisis par le tirege au sort (150). »

« Toutes les fonctions See être pourvues par le sort, soit toutes, soit au moins celles qui ne réclament point une grande sagesse et une grande prudence : en exceptant, par exemple, la direction de l’armée et le « consilium » (151).

2° Mais, même recrutés ainsi, avec le maximum d'esprit égalitaire, les gouvernants, de par la supériorité que leur confère leur situation, sont suspects à la masse du peuple. D'où une défiance générale à leur égard, qui se reflète dans une série de propriétés de la Démocratie :

(147) Pol. id., ibid. : « Una pars libertatis, vel unus effectus in populari statu est nullum simpliciter subjici, vel principari, sed omnes secundum partem... » |

(148) Notamment, Pol. II, vu, $ 1, et IV: IV, $ 4.

(149) Pol. VI, 1, $ 5 : « Accipere ex omnibus indifferenter, non considerando ad dignitatem aliquam. »

(150) Pol. IV, vin, $ 4.

151) Pol. VI, nt, $ 5 : « [Necesse est in à democratia] principatus eligi per sortem, vel universaliter omnes, vel saltem illos, in quibus non indigetur multa sapientia et prudentia, puta ducatum Éxererne, ne consi-

lium. »

1» Les fonctions doivent être de courte durée, et les mêmes hommes ne doivent pas occuper la même plusieurs fois (152) ;

‘2° C'est l'assemblée qui doit avoir tout le pouvoir, les gouvernants n'étant que les exécuteurs de ses volontés. « Ainsi, dit saint Thomas, sera garantie l'égalité de la multitude (153). » Le peuple se réserve surtout le consilium ou pouvoir de décider des affaires graves et difficiles. Pour être sûr qu'il reste bien entre ses mains, on institue généralement un système d'amendes pour les pauvres qui ne viennent pas aux assemblées, d'indemnité pour ceux qui viennent. Les riches, au contraire, sont libres de venir ou non. Ainsi sont-ils toujours en minorité, et finissent-ils par se lasser de prendre part aux assemblées (154) ; -

3° Nécessité de rétribuer les fonctions, au moins les plus importantes (155) ; À

3° Mais à côté de ces diverses conséquences, il importe surtout de montrer l'effet essentiel des principes de liberté et d'égalité absolues, le caractère général qu'ils impriment à la Démocratie; et par là, de nous rendre compte de la troisième note relevée au début de ce chapitre : {a pauvreté, où plus exactement : {a domination des pauvres.

Elle est une conséquence üirecte de l'égalité quantitative

« Nous avons vu que tous doivent recevoir selon une égalité quantitative, et comme c’est la multitude qui apprécie ce qui est juste et qui commande, et qu'elle est composée de plus de pauvres que de riches, il s'ensuit que, dans ce régime, ce sont plutôt les pauvres que les riches qui dominent (156). » e

« Il y a peu de gens qui abondent en richesses, mais beaucoup participent à la liberté (157). »

« Les pauvres y gouvernent à cause de leur liberté (458). »

. Nous pouvons faire ici une remarque analogue à celle que nous faisions à propos de l'oligarchie : comme le terme de riches, celui de Pauvres nous semble devoir être entendu de manière assez large, comme désignant toute la classe populaire, tous les gens de naissance obscure, d'instruction rudimentaire, voire de médiocre valeur morale qui, malheureusement, sont toujours en fait, la majorité —

(152) Pol. VI, nn, 8 6.

(153): Id; ibid:, 8 7,

(154) Voir sur ce point Pol. IV, vin, 8 2, et xr $ 13

(155) Pol. VI, x, $ 9.

56) Pol. VI RCI ius,

En re ‘et Que Ut Me ne principatur in ea, et ipsa est major egenorum quam divitum, accidit egenos magis principari in tali republica quam divites »

(157) Pol. III, vi, 8 8. :

(158) Pol. IV, ur, 8 7.

RIT car il ne faut pas ignorer — nous y insisterons plus loin — les vues très pessimistes de saint Thomas. Nombreuses sont chez lui les formules de ce genre : « La plupart des hommes manquent de Faison droite » (159). « Les vices se rencontrent dans la majorité des hommes (160) », etc., etc.

En conséquence : « Dans la démocratie, nous dit saint Thomas, les gouvernants sont caractérisés par leur naissance obscure, leur pauvreté ou leur ignorance, ou par leur métier misérable..., dans la démocratie les gouvernants sont des hommes obscurs, pauvres et sans valeur » (161).

Bref, pour employer le imot qui désigne par excellence cette majorité numérique de qualité inférieure, la Démocratie est, aux yeux de saint Thomas, le gouvernement de la plèbe. Il le dit très nettement :

« La dr c'est-à-dire le gouvernement du peuple, où la masse des plébeiens, par la puissance de la quantité, opprime les riches (162). »

« Quand toute la masse du peuple veut dominer, on a ce quon appelle l’état plébeien (163). »

C'est ainsi que ce régime qui se présente comme celui de la liberté, aboutit — de par son principe même — à être un gouvernement de classe. La liberté intégrale, la liberté absolue, détruisent la véritable liberté et égalité. « Autant que le ciel est éloigné de la terre, dit Montesquieu, autant le véritable esprit d'égalité l’est de l'esprit d'égalité extrême. » (164).

Nous en tirerons plus loin les conséquences au point de vue qui nous intéresse ; nous n'avons pour le moment qu'à chercher une définition analytique de la Démocratie. Celle à laquelle nous aboutissons nous paraît être à peu près celle-ci : La Démocratie est le régime où tous étant considérés comme absolument libres et égaux, tous ont une part égale dans le pouvoir, et où, à raison de la supériorité numérique de la classe pauvre, c'est cette classe qui domine en fait dans la cité.

(159) Pol. VI, v, 8 7. — Voir plus loin.

(160) 12, IIæ, q. 71, art. 2, obj. 3° .— Voir plus loin.

(161) Pol. VI, 11, $ 10 : « Necesse est quod gubernantes in populari statu determinentur per ignobilitatem generis, paupertatem et ignorantiam, seu per sordidum opificium, ita quod, sicut in paucorum statu sunt principantes nobiles, et divites et virtuosi, sic in statu populari viles, et pauperes et imordinati. »

(162) De Reg. I, 1: « Democratia, id est potentatus populi, quando scilicet populus plebeiorum per potentiam multitudinis opprimit divites. »

(163) Pol. II, vi, $ 1 : « Si vero tota multitudo populi dominari velit, vocatur plebeius status. »

(164) Esprit des Lois, L. VIII.

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