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LES PRINCIPAUX REGIMES MIXTES. — LA REPUBLIQUE

Si nous laissons de côté, pour le moment, le Régime Mixte proprement dit, qui fait l’objet principal de cette étude, nous trouvons, dans les Commentaires sur la Politique d’Aristote, \a'descrip-. tion de plusieurs autres régimes mixtes. On peut, sans doute, en . imaginer bien davantage, mais saint Thomas nous indique les principales combinaisons possibles :

1° Au Liv. IV, Ch. VI, saint Thomas rattache à l'Aristocratie pure trois régimes où il est fait appel au principe aristocratique et qui sont, respectivement :

a) Une combinaison d’Aristocratie et d’Oligarchie : « Les gouvernants y sont choisis eu égard à la fortune et à la valeur, en sorte que des riches et des hommes de bien sont portés au pouvoir » (310).

b). Une combinaison d’Aristocratie, d'Oligarchie et de Démocratie: « Pour choisir les gouvernants, on fait.Aappel aux riches, aux hommes de bien et au peuple » (311).

c) Une combinaison d’Aristocratie et. de Démocratie ,:, «, Pour choisir les gouvernants, on a égard à deux éléments : la valeur et l'appartenance au peuple » (312).

2° Au Liv. IV, Ch, VII. Saint Thomas étudie longuement un régime particulièrement. important, dont nous avons déjà parlé à propos de la classification des régimes, la Politie ou République, com-

(310) Pol. IV, vi,.$ 3.

(311) Id., ibid., $ 4.

(812). Id: ibid, & 5.

binaison d'Oligarchie et de Démocratie. S'il insiste beaucoup plus sur ce régime que sur les précédents, c'est, sans doute, parce qu il est plus répandu : « La République se rencontre dans le plus grand nombre des cités. La raison en est que la plupart sont composées de pauvres et de riches. Cette combinaison ne suppose rien d’autre que de la liberté et des richesses » (313). Mais, si l’on excepte la combinaison d'Aristocratie et d’Oligarchie qu'il écarte comme difficilement réalisable (114), saint Thomas considère les deux autres comme très voisines de la République (manifestum est quod non mullum distant) (315), et ce qu'il dit de celle-ci peut, dans l’ensemble, s'appliquer à toutes trois. Sans doute le nom même de République désignet-il souvent l’un quelconque de ces régimes.

L'idée qui est à la base ‘de ces combinaisons, c’est le double désir de contenter le plus de gens possibles dans la cité, sans aboutir cependant à un gouvernement du peuple. L'Aristocratie ? régime éminemment juste, mais trop difficilement réalisable, pour la plupart des cités, parce qu'elle se heurte notamment à ce besoin de liberté que nous avons relevé plus haut et qui fait la force de la Démocratie. L'Oligarchie ? Elle rencontre, avec encore plus d’acuité, le même obstacle et elle n’a même pas le mérite d'être juste. Or, nous dit saint Thomas, « il importe, pour qu’un régime puisse se maintenir, que: toutes les parties de la cité désirent sa conservation » (316).

Seule, nous l'avons vu, parmi ces régimes simples, la Démocratie en donant satisfaction au plus grand nombre à des chances d’être acceptée. Sommes-nous donc rejeté nécessairement vers elle ? Nous en avons montré plus haut les graves défauts. Fondée, en principe, sur la liberté, elle aboutit forcément en nratique. à Texclusion de’ tout élément qualitatif au profit de la seule quantité. Nous avons vu comment cela découle nécessairement de la liberté absolue, par le moyen terme de l'égalité quantitative. Et la conséquence — très grave, aux yeux de saint Thomas, — c’est que la Démocratie devient, par là, un gouvernement de classe. C'est le peuple — ou, plus exactetement, la plèbe — qui y devient souveraine, au lieu de la véritable communauté.

La République et les combinaisons que saint Thomas lui rattache sont, précisément, un effort pour réintroduiré dans le gouvernement l'élément qualitatif. Elles sont fondées sur cette considération que la liberté n’est pleinement nocive et injuste que lorsqu” elle est isolée. absolue, mais que, jointe à d’autres « dignités » à la valeur, à la richesse ou à l'une et l’autre, elle cesse, par le fait même d’engendrer la domination d’une classe. En conséquence. ce que se propose Îa République, (e "est non pas de rejeter le principe démocratique, mais

)ÉPOLMIVEEVITESES (314) Pol. IV, x, & 1.

) Pol. IV, vir, $ 10.

M POL-PIREKIV 8100

de lestempérer par l'adjonetion du principe aristocratique ou oligarchique., Ce qu'il faut, c'est, par exemple, compenser la faible quantité des bons, des sages, des riches, par des droits politiques plus importants, donner une plus grande influence à celui que Sa naissance rattache aux traditions de la cité, qu'au métèque fraîchement naturalisé, au sage qu'à l'ignorant, au travailleur qu'à l'oisif, etc. Et tout cela ne sera nuliement injustice, mais, au contraire, véritable justice, car .« il n'y a pas acception de personnes à ne pas donner

galement à des personnes inégales » (317).

Ainsi ces quelques régimes-types que nous pouvons grouper Sous le nom de République, nous apparaissent-ils essentiellement comme des tentatives d'amélioration de la Démocratie. Et le grand mal de fa. Démocratie étant son égalitarisme absolu, le remède qu'ils nous pro. posent est de lui substituer une’ égalité proportionnelle. C'est, en somme, l’idée actuelle de la représentation proportionnelle.

Éntrons davantage dans le détail de cette République, à laquelle les Commentaires consacrent plusieurs chapitres, pour voir la manière dont elle s'y prend pour unir le principe oligarchique au démocratique (318). On nous dit que la combinaison devra porter sur trois points principaux :

a) Les actes des gouvernants notamment la participation à l'assemblée. Le propre de l'Oligarchie est d'édicter des règles telles que le peuple soit, en fait, exclus de l'assemblée ou n'y ait que très. peu d'influence. La Démocratie s'arrange, au contraire, pour lui donner toute l’importance. En République, il faudra que tous participent régulièrement à l'assemblée et que l'influence des riches et celle des pauvres s'y contrebalancent.

b) Les personnes des gouvernants, c’est-à-dire les conditions d'accession au pouvoir : |

L'Oligarchie réclame une « situation « (Aonorabilitas) très élevée. Dans la Démocratie, rien de tel. La République n'’exigera qu'une situation moyenne. |

-c) L'institution des dirigeants : dans l'Oligarchie a dieu une élection fondée sur la fortune ; dans la Démocratie, un tirage au sort. La République conservera le principe de l'élection, mais elle ne sera plus fondée sur la richesse.

Comme exemple de République constituée sur ces bases, les Commentaires nous citent la République Lacédémonienne. Elle était un mélange assez harmonieux d'institutions sémaeraiiques et oligarchiques (319) :

a) Les enfants des riches et des pauvres étaient habillés de même et recevaient la même éducation.

(317) 12, II®, q. 97, art. 4, ad 20m : « Non est acceptio personarum, si - non serventur æqualia in personis inæqualibus. » — Cf. Pol. III, x, $ 4.

(318) Voir. Pol. IV, Ch. vix et suivants.

(319) Pol. IV, vin, $ 6.

gas

b) De facon générale, les riches s’habillaient et se nourrissaient

comme Jes pauvres.

c) Les Sénateurs étaient élus par le peuple.

d) Le peuple lui-même avait accès à la fonction d'Ephore.

e) Sénateurs et Ephores étaient élus, non tirés au sort.

f) Une minorité seulement avait le droit de prononcer la peine de mort et l'exil.

Mais l'essentiel, dans la République, c'est que le pouvoir n'apparuent ni aux riches, ni aux pauvres, mais à tous, c'est-à-dire, en pratique, à la classe moyenne. Et cela est infiniment préférable, car cette classe moyenne est la plus représentative de la cité, celle dont les intérêts se rapprochent le plus du bien commun et dont le souvernement évitera le plus sûrement les séditions (320).

On voit de quelle manière la République corrige la Démocratie, et comment.elle peut, par là, être considérée comme une « bonne Démocratie ». Comme elle, elle est le gouvernement d’un grand nombre, mais d’un grand nombre d'hommes de bien et pour le bien commun : « Si la cité est régie par un grand nombre d'hommes de valeur on a ce qu’on appelle du nom générique de République. Mais, si toute la multitude du peuple veut dominer, on appelle cela l'Etat plébéien » (321). « Quand l'ensemble de la multitude gouverne en vue du bien commun, cela s'appelle la République » (322). Toutes deux : sont caractérisées par l'égalité : « Dans l’une et l’autre, ceux qui occupent les fonctions sont égaux » (323). Mais, dans la République, il s'agit d’une égalité proportionnelle, dans la Démocratie d’une égalité quantitative. Bref, République et Démocratie se ressemblent surplus d'un point : si la République est formellement une combinaison d'Oligarchie et de Démocratie, pratiquement, elle est une Démocratie améliorée. Et lon comprend fort bien que, dans une classification plus descriptive que formelle des régimes politiques, saint Thomas l’oppose généralement à la Démocratie.

Ainsi, la République et les régimes mixtes qui s’y rattachent, en combinant le principe démocratique avec d’autres principes, évitent l'écueil où se heurte, nous l'avons vu, l’Aristocratie :: ils donnént satisfaction à tous et, par là, se rendent facilement acceptabies. Mais, il évitent aussi les défauts de la Démocratie : loin d’être des régimes de classe, :ls sont, dans l’ensemble, orientés au bien commun. Sédition et tyrannie sont ainsi également écartées : « Si une classe veut, sans raison, opprimer l’autre, par exemple : si les riches veulent opprimer les pauvres, la classe moyenne se met du côté des pauvres et, avec eux, détruit la force des riches. ainsi la classe

(320) Pol. IV, x, 8 9.

(321) Pol IT, vir, 8 1.

(322) Pol. III, vi, 8 3.

(328) Eth. VIIL, x, & 5.

moyenne empêche les excès de se produire dans la cité » (324). Plus loin : « Là où il y a des gens très riches ou très pauvres, il y aura une oligarchie ou une démocratie déréglées. ou bien une tyrannie naîtra de ces deux excès ; en effet, une démocratie trop sûre d'elle-même engendre une tyrannie ; de même une oligarchié, mais non une République » (325). Voilà pour la tyrannie — et voici pour les séditions : « Le meilleur régime est celui qui comporte le moins de séditions et de troubles. Or, tel est le régime où one la classe moyenne » (326)., c'est-à-dire la République.

Ce n'est pourtant qu'en un certain sens que saint Thomas y voit le meilleur régime et en un sens très inférieur. Lui-même nous l'explique ainsi : « Nous voulons déterminer ici non le meillèur des régimes que l’on puisse souhaiter et choisir purement et simplement, mais le meilleur que puissent réaliser la plupart des cités... La République et les formes mixtes d’aristocratie qui s’en rapprochent le plus, sont les meilleurs régimes que puissent réaliser la plupart des cités » (327). Point de vue, on le voit, très réaliste, très pessimiste, d'autant plus qu'il nous dit que cette République est elle-même très rare, et que, presque partout, riches et pauvres sont ennemis, et que les régimes les plus répandus sont, en fait, l'Oligarchié et la Démocratie (328). Aussi, loin que la République nous: sit présentée comme modèle, elle ne nous apparaît guère que comme un régime genéralement recommandable par sa commodité et sa valeur relative. C'est, nous dit ailleurs saint Thomas, le régime le plus. sûr « Dar ceux qui s’écarte du meilleur » (329).

Mais il est bien évident que ce régime fondé, en somme, sur une transaction entre les pauvres et les riches ne saurait être assimilé à ceux dont nous avons vanté l'orientation directe à la vertu. Non. La République reste, somme toute, inférieure à la Royauté et à l'Aris: tocratie. Cela ressort très nettement de cette critique de Platon « S'il a voulu dire qu'une pareille organisation ést. le régime le plus large, sans doute a-t-il eu raison. Car l'Oligarchie ne fait de place qu "aux puissants, la Démocratie qu aux petites gens, tandis que la République se compose de ceux qui tiennent le milieu entre eux : elle est donc plus large. Mais s’il l'a établie comme étant la. meillèure après la première, il a eu tort. La première, C’est la Royauté, tant chronologiquement que dans l’ordre de la perféction, à la condi-

(324) Pol. IV, x, $ 12.

(325) Pol. id., ibid., $ 15.

(326) Pol. id., ibid., 8 14 : d'eats

(327) Pol. IV, x, $ 1:« Non dicendum est de RenblS ous quæ est secundum voluntatem et electionem simpliciter ; sed dicendum est de vita optima quæ possibilis est pluribus hominibus.et-civitatibus, et de republica ad quam possunt pertingere plurimæ civitates.. Istæ duæ (Respublica et ïllæ optimatum quæ magis. appropinquant ei) sunt optimæ et possibiles pluribus civitatibus et AD RIQUE De

(328) Pol. id., ibid., $ 16.

mie JE

ton que le roi soit bon. Mais, après elle, on ne peut dire que la République des guerriers (339) soit la meilleure, car bien meilleure qu'elle, est l'Aristocratie » (331). Et, ailleurs : « La plus mauvaise, c'est-àtdire la moins bonne (des bonnes formes), est la République, où gouvernent un grand nombre d'hommes de valeur moyenne » (332).

- Nous sommes donc encore loin du régime inodèle que nous cherchôns. La raison en est que ces combinaisons diverses, et notamment la Republique, partent d'un point de vue encore insuffisant. Elles ne répondent guère qu'à l'aspect le plus négatif de l'œuvre du gouvernement, à ses conditions psychologiques plus qu'à des conditions essentielles”: elles envisagent plus le bien commun en tant que partagé que dans son unité, le pouvoir plus en tant qu'honneur que comme fonction. Bref, elles partent d'un point de vue plutôt libéral et individualiste : leur préoccupation dominante est la satisfaction générale ; et la solution qu'elles apportent est un dosage aussi harmonieux que possible des différentes classes sociales, conformément à cette observation de saint Thomas : « Une constitution est d'autant meilleure qu'elle tait appel à plus de catégories différentes, car, ainsi, plus de gens participent au gouvernement de la cité » (333).

Et, sans doute, tout cela est-il éminemment juste. Mais ce ne saurait être suffisant. Il y a un aspect plus positif du problème politique : le gouvernement est une œuvre qui réclame bien autre chose que cette bonne volonté, engendrée par la satisfaction générale (334). Ne mécontenter personne, c'est parfait ; mais encore faut-il que cela n’aboutisse pas à l’inaction, que l’on oublie pas l’œuvre à faire.

. (329) Pol. V, 1, $ 16: « Respublica media est securissima inter tales respublicas, quæ declinant ab optima. »

(330) Saint Thomas nous dit en effet à plusieurs reprises que c’est surtout chez les peuples guerriers que la République est réalisée. Voir De Reég:, E,, 1. — Pol. II, Vir, 8 1. — IIT, vi, $ 3 — IV, xt, 8 15.

(331) Pol. II, vr, $ 2 : Si ipse instituit talem ordinationem tanquam communissimam inter alias politias, forte bene dixit. Nam oligarchia est solum magnorum, democratia vero est solum infirmorum, hæc vero Polilia est ex his qui sunt inter utrosque : unde communior est utpote cum utrisque participans, sed si ipse instituit talem ordinationem, quasi optimam post primam, non bene dixit. Primam autem ‘ordinationem dicit esse regnum, vel quia est prima a tempore.., vel quia est optima, dummodo rex sit bonus. Post hanc autem primam politiam non potest dici quod politia virorum bellantium sit optima, multo enirn melior est principatus virtuosorum.… »

(832) Eth. VIII, x.

(333) Pol. IT, vit, $ 5.

(334) Ce qui le prouve notamment, ce sont les critiques adressées à

la Constitution de Sparte, où saint Thomas reconnaît que la concorde régnait et qu’il n’y avait pas de séditions. Cf. Pol. II, xrv.

Le Qi

Ün compromis entre les classes sociales peut bien réaliser la concorde Mais la paix est, nous l'avons vu, bien autre chose que la concorde.

Or, de ce point de vue de l'œuvre à faire, de la paix à réaliser, nous avons longuement montré l'incontestable supériorité du gouvernement royal, à cause de son wnilé foncière.

Mais précisément les régimes du type de la République, par suite de leur fondement libéral et individualiste, ne font aucune part au principe royal. Tous aboutissent, avec des modalités différentes, à une organisation du même genre : le pouvoir donné à un groupe. Tous sont des « gouvernements politiques » au sens où cela s'oppose À gouvernement royal.

Le régime modèle ne saurait évidemment consister dans une organisation qui, par souci de facilité, élimine le principe royal et se borne à une simple transaction entre régimes inférieurs. Saint Thomas nous met lui-même en garde contre cette solution trop facile « Il est très à craindre que, pour éviter la tyrannie, on ne se prive du gouvernement royal, qui est le meilleur » (335). Non, le régime modèle ne peut être une combinaison par sacrifice du meilleur au moins bon. Il ne peut consister qu'en une combinaison supérieure qui prenne en chaque forme composante ce qu’elle à de meilleur et qui tienne compte au premier chef, par conséquent, de la Royauté et de l’Aristocratie, seuls régimes simples vraiment bons (simpliciter bonae) aux yeux de saint Thomas.

Nous allons voir que c’est bien le cas du Régime Mixte proprement dif. .

(335) De Reg., I, 4 : « Utrinque pericula imminent : sive dum timetur tyrannus, evitetur regis optimum dominium, sive dum hoc consideratur, potestas regia in malitiam tyrannicam convertatur. »

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