IT. — EN QUOI IL CONSISTE ESSENTIELLEMENT
Pour résoudre le problème ainsi posé, saint Thomas rappelle en quelques mots les mérites respectifs des principaux régimes-types. Poursuivons la lecture de notre texte :
« Le second point concerne la forme du gouvernement, c'est-à-dire de l'organisation des pouvoirs. Ces formes sont diverses, mais les principales, d'après Aristote, sont cependant la Royauté, où un seul gouverne à raison de sa vertu, et l’Aristocratie, ou pouvoir des meilleurs, où un petit nombre gouvernent à raison de leur vertu. »
En tant que forme de gouvernement, les meilleures sont la Royauté et l’Aristocratie. Nous avons vu, en effet, que seules elles sont toutes deux orientées à la vertu -— ce qui leur donne un avantage incontestable sur les autres régimes. Seules, elles peuvent être dites des « régimes purement et simplement bons ». L'Oligarchie, la Démocratie sont classées parmi les « corruptions ». Quant à la République, nous n'avons pas à en parler ici, elle n’est pas un régime simple.
Ce qui montre que le rapprochement entre ce passage et ceux auxquels nous faisons allusion est bien fondé, c'est que saint Thomas prend bien soin de nous rappeler, tant pour la Royauté que pour l’Aristocratie, que ce sont des régimes où l’on gouverne « secundum virltulem ».
Quant à la Démocratie --- conformément à tout ce qui précède — elle n'est pas citée ici comme un bon régime ; mais saint Thomas rappelle simplement le grand avantage que présente le principe démocratique au point de vue de la satisfaction du peuple et de la tranquillité publique : « La paix du peuple est par là mieux assurée, et, tous aiment et défendent une telle organisation ».
Nous retrouvons donc dans ce texte un résumé fidèle des principes posés ailleurs sur la valeur respective de ces trois régimes Royauté, Aristocratie, Démocratie.
Conséquence : puisque — en tant que « gouvernements » — Royauté et Aristocratie sont les deux meilleures formes, — nous pouvons dire les deux seules bonnes formes, — le gouvernement
modèle sera essentiellement une combinaison de Royauté et d’Aristocratie.
« D'où il suit que la meilleure crganisation gouvernementale d'une cité ou d’un royaume est celle où un seul homme est préposé au gouvernement à raison de sa valeur, et commande à tous ; et, au-dessous de lui sont quelques hommes qui commandent à raison de leur valeur... » |
Mais la notion de gouvernement n'épuise pas celle de régime ;
y QE
l'organisation centrale n'est pas l'unique question : il faut régler ses rapports avec la vie de la cité. Or c'est là, nous l'avons vu, que se situe l'avantage psychologique de la Démocratie. Aussi saint Thomas continue-t-il ainsi :
« Et cependant un tel pouvoir regarde tout le monde, soit que {ous soient éligibles, soit même que tous soient électeurs. »
Ce « cependant » est à noter (3367. Il nous indique que l'élément démocratique est comme surajouté ; il est comme une concession faite aux nécessités pratiques, et non une exigence d'un bon gouvernement au même titre que les principes royal et aristocratique. Cependant, il ne faut pas exagérer son importance ; il n'entraine guère qu'une nuance et la phrase suivante nous dit très clairement que, somme toute, le régime ainsi obtenu est bien une combinaison de Royauté, d'Aristocratie et de Démocratie :
« Or, tel est tout régime qui combine bien la Royauté — en tant qu’un seul commande — l’Aristocratie — en tant que plusieurs sont au pouvoir à raison de leur valeur — et la Démocratie, ou pouvoir dù peuple — en tant que les gouvernants peuvent être choisis dans le peuple et par lui. »:
L'Oligarchie, elle, ne figure nullement dans le Régime Mixte. Et cela est juste. Nous avons vu que la richesse est un mauvais fondement pour un régime politique. La liberté aussi, sans doute ; mais au moins a-t-elle l'avantage d'appartenir au plus grand nombre et de ne pas être l'affaire de quelques-uns. Le gouvernement d’une minorité n’est vraiment acceptable que si cette minorité a d'autres titres au pouvoir qu’un gros chiffre de revenus.
En outre, la liberté n’est nullement mauvaise de soi comme la richesse. Elle est un mauvais fondement du pouvoir, plus dans sa forme absolue et par ses conséquences, qu’en elle-même. Mais, jointe à un autre principe, elle cesse d’être rocive. On ne peut en dire autant de la richesse. Sans doute peut-elle être un moyen de corriger les conséquences d'une liberté absolue — c’est le cas de la République — mais ce rôle peut être tenu par le principe aristocratique et ce sera évidemment supérieur.
Le principe du Régime Mixte est donc clair : combinaison, nous : dit saint Thomas, de Royauté, d'Aristocratie et de Démocratie. Voyons la manière dont s'opère cette combinaison.