IV. — Sa COMPOSITION
A là tête de la cité se trouve un chef unique : le roi — unus
præest.
Il est, nous dit saint Thomas, à la tête de tous, et cela à raison de sa valeur : « unus præficitur secundum. virtutem qui omnibus
praesit. » Il doit donc, autant que possible, être le meilleur dans la
cité — c'est-à-dire à la fois le plus vertueux, au sens privé du mot, et le plus apte à l'œuvre technique du gouvernement. En principe, dans la Royauté-type, il doit même être doué d'une telle éminence, par rapport aux autres citoyens, qu'elle justifie cette élévations EHCERS tionnelle. Mais il ne faut pas perdre de vue que, si la Royauté-type était une notion idéale, le Régime Mixte est, lui, une notion éminemment pratique. Elle tient compte des déficiences possibles, et c'est en partie pour cela qu’elle tempère les principes en les combinant. Le roi n’est donc plus forcément ici un homme exceptionnel il faut seulement qu'il soit le plus apte, dans l’ensemble, à la fonction royale.
Cette fonction royale est-elle viagère ? Saint Thomas ne le dit pas expressément, mais :
1° Nous avons vu que c’est une qualité essentielle du roi de gouverner toute sa vie, à raison du principe même d'unité : « Rex perpetuo principatur (340) ». |
2° Cela ressort des critiques adressées à la constitution de Sparte, parmi lesquelles figure ce reproche que le roi n'y était pas à vie « Si l’on admet qu'il vaut mieux avoir un roi, il n’est pas bon qu'il ne gouverne pas toute sa vie, comme à Sparte... car le roi est utile à la cité, pour défendre son intégrité par son pouvoir ».
Le roi est-il élu ou héréditaire ? Cela non plus n'est pas précisé. Sans doute saint Thomas préfère-t-il laisser toute latitude sur ce L'élection du roi ne semble pas absolument requise par le Régime Mixte, puisque, comme exemple par excellence de ce régime et dans le texte même où il en expose les principes, 1l cite la constitution hébraïque, où Moise et ses successeurs n'étaient pas élus. Cependant, l'élection semble, en principe, beaucoup plus conforme à la pensée de saint Thomas. L'essentiel, c’est que le roi soit le meilleur. Mais dégager le meilleur, c’est de soi le rôle de l'élection. Seulement, dans certains cas, per äccidens, il se pourra que l’hérédité soit, en Jait, le moyen le moins imparfait d’avoir le meilleur roi possible (342).
Au-dessous du roi, le gouvernement comporte un groupe de grands, choisis également d'après leur valeur selon les règles de ia justice distributive : « Sub ipso sunt aliqui principantes secundum virtutem ». Là est la part de l'Aristocratie.
Mais en quoi cela diffère-t-il de la Royauté ? Dans celle-ci, le roi n'a-t-il pas aussi au-dessous de Jui des ministres qui le secondent dans sa tâche ? Sans doute. Aucun roi ne peut prétendre faire tout par lui-même : «Il convient à la dignité. d'un roi d’avoir des ministres par
(340) SPORE SES" (341) Pol. IT, xrv, 8 4.
(348) Pol. IIL -xIv «Perse semper melius est assumi regem per electionem quam per successionem ; sed per successionem melius est per accidens... » — Cf. II, xvi, 8 8.
ADS —
l'intermédiaire desquels il pourvoit aux besoins de ses sujets » (343). Mais il y a loin de simples fonctionnaires, choisis par. le roi lui-même, n'ayant d'autre raison d'être que de suppléer à l'insuffisance de son activité personnelle, d'autre pouvoir que celui qu'il veut bien leur déléguer — de ces fonctionnaires qui sont, en quelque sorte, les « membres » du roi — aux grands personnages à qui songe saint Thomas.
Il s’agit ici d'hommes éminents, choisis en dehors du roi, et pour leur seule valeur ; qui ont une véritable participation au pouvoir et non une simple délégation : principantes, nous dit saint Thomas ; qui sont, sans doute, au-dessous du roi, sub ipso, mais non dans les mains du roi ; qui possèdent une certaine initiative et avec œui le roi doit compter, ne serait-ce qu’à raison de leur prestige dans la cité. Sans doute, tout cela n'est-il pas précisé, mais semble impliqué dans cette expression : préncipantes secundum virlutem, et, Surtout, semble nécessaire pour qu'il y ait vraiment Régime Mixte et non Royauté pure et simple. Nous.y reviendrons, d'ailleurs; plus loin. en essayant de préciser les attributions respectives du roi,.des grands et du peuple. | " A la différence du roi, il semble que ces « grands » ne doivent avoir que des fonctions temporaires. Le même passage, en effet, qui reproche à la constitution de Sparte de ne pas comporter:de roi à vie, critique l’inamovibilité des Sénateurs (344). Cela est, d’ailleurs, logique : quand saint Thomas se demande, en général, si lés mêmes hommes doivent toujours gouverner, on le sent dominé par deux préoccupations contraires : pour l'œuvre du gouvernement, cela vaudrait mieux : «‘Il est meilleur que la cité soit ainsi disposée, si c'est possible, que ce soient les mêmes qui commandent toujours ».(345). Maïs la justice distributive exigerait, au contraire, que chacun ait sa part du gouvernement selon ses mérites, et que, par conséquent, les hommes de valeur se succèdent au pouvoir : « Mais quand ce n’est pas possible, parce que tous sont à peu près égaux en: aptitudes natu-
relle et en valeur, alors il est juste que tous participent au pouvoir » (846). Or, nous avons annoncé que, dans le Régime Mixte, la justice distributive serait satisfaite par les fonctions autres que le pouvoir royal, celui-ci devant représenter l’unité et- la: continuité nécessaires au gouvernement.
Les grands n'auront donc que des fonctions temporaires. Il est à noter cependant que saint Thomas critique ailleurs les fonctions de trop courte durée, comme préjudiciables au gouvernement (347).
(343) I, q. 22, art. 3, obj. 12 : « Ad dignitatem alicujus regis pertinet quod'habeat ministros, quibus mediantibus, subditis provideat. » —— Cf. cons
(344) Pol. IT,.xIV, $ 3.
(345) Pol. II, 1, $ 8. Voir plus haut à propés de l'Aristocratie.
(346) Id., ibid.
(347) Pol. VI, u, 8 6.