‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 37 sur 46 · ADO CE · texte numérisé non relu

ADO CE

Quant au recrutement de ces « meilleurs », saint Thomas pose nettement le principe d’une élection — ce qui découle encore du désir de dégager les meilleurs ; Aristocratie comporte normalement élection. Normalement, et non nécessairement, car là encore il se peut que per accidens l'hérédité donne, en fait, de meilleurs résultats. Il ne faut pas oublier que la valeur dont il est question dans tous ces textes, est toujours une vertu politique bien plus compréhensive que la simple valeur privée, pouvant comporter suivant les cas, les ‘temps et.les lieux, des traditions militaires, une formation dès le berceau, etc. Or, dans certaines sociétés, cette valeur est, en fait, plus ou moins l'affaire d'une certaine classe. C’est ce qui nous explique que, dans un texte où il se réfère expressément au Régime Mixte, saint Thomas nous cite une formule de saint Isidore de Séville où il est question des majores natu. C’est un signe qu’il faut comprendre les principes posés. dans le plan du Régime Mixte d’une manière assez large et imprécise (348). À Er

Quoi qu'il en soit, il est bien certain qu'en principe et de préférence, saint Thomas entend que les gouvernants soient élus, à raison de la seule valeur, et dans l’ensemble du peuple.

Cela nous amène à parler des droits du peuple, de la part du principe démocratique.

Le principe essentiel c'est que le peuple doit jouir d’un degré de liberté suffisant pour avoir conscience de participer au gouvernement, et pour s'attacher ainsi au régime dont il est partie intégrante. Saint Thomas indique que cette liberté pourra consister soit dans l’éligibilité de tous aux fonctions publiques (y compris ou non suivant les cas la fonction royale), soit même dans l'électorat : « … et cependant un tel pouvoir est l'affaire de tous, parce que tous sont soit éligibles, soit même électeurs ». Ce « même » est fait pour nous étonner, habitués que nous sommes à voir dans l'éligibilité une prérogative plus importante et plus difficile à obtenir que l'électorat. Mais il paraît naturel si l’on songe que l’éligibilité de tous est déjà incluse implicitement dans l’idée d’un gouvernement des « meilleurs ». Choisir les dirigeants eu égard à la seule vertu, c'est s'écarter par là de toute considération de classe ou de fortune. C’est prendre les gens de bien o% qu'ils $e trouvent.

Cette « éligibilité universelle » n'est donc pas spécifiquement démocratique, mais en toute rigueur découle logiquement du principe aristocratique lui-même. Seulement, en fait, saint Thomas semble plutôt envisager l'Aristocratie comme un gouvernement qui se recrute lui-même par cooptation, et au-dessous duquel se trouve toute une masse de sujets présumés inaptes aux fonctions publiques. Ce n'est pas le cas du Régime Mixte qui comporte à ce sujet une véritable égalité de chances pour tous.

En tous cas, cette expression : « parmi tous » ne peut être enten-

(348) Ie Ie, q. 95, art. 4: V. plus loin.

due que dans le sens d’une éligibilité éventuelle, non d’un droit absolu de tous au pouvoir comme le voudrait la Démocratie. La valeur reste en dernière analyse le criterium essentiel — et étant donné le caractère de cette « valeur » cela peut parfaitement s'accomoder de nombre d’'exclusions, tenant à l'âge, au sexe, au manque d'instruction, etc... « Tous » désigne moins : tous les individus, que toutes les catégories d'individus. Ce qui en ressort le plus nettement c’est que nul ne doit être exclu pour sa classe sociale ou pour sa pauvreté.

Outre cette éligibilité, le peuple pourra également posséder l'électorat aux fonction publiques. Là encore on ne saurait voir une véritable souveraineté du peuple .Le principe c'est que les meilleurs doivent être élus ; l'élection n'a donc qu’un caractère de désignation. Saint Thomas reprend dans un autre passage de la Somme l’opinion de saint Augustin qui veut que le peuple n'élise ses gouvernants que s'il s’en montre digne (349) — et la meilleure manière de s’en montrer digne est évidemment d'en user pour le bien commun en choisissant réellement les meilleurs.

On ne saurait non plus entendre cette élection dans le sens d’un véritable suffrage universel, conçu comme aujourd'hui. Nous savons qu'un tel suffrage avec égalité quantitative de tous, n'aboutit en fait et ne peut aboutir qu'à un gouvernement de classe au profit de la plèbe. Pour que le suffrage de tous parvienne réellement à dégager les meilleurs, il doit être quantitativement très inégal. Il faut que le droit de vote soit réparti en proportion de la valeur, et à l’exclu-: sion de tous ceux qui ne le méritent pas. Ici encore « tous » signifie « toutes les classes sociales », et non : tous les individus. Un vote des pères de famille serait très conforme à l'esprit du Régime Mixte,

Tout ce qui précède ne concerne encore que le personnel -des dirigeants et leur mode d'institution. Nous n'avons à peu près rien dit de leurs attributions. Or si l'on veut concevoir le Régime Mixte d’une manière assez vivante, il importe de ne point se borner à sa seule composiion mais à rechercher aussi son fonctionnement, Les « matériaux » nous sont connus, essayons de concevoir leur mise en

œuvre.

Page 1