‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 39 sur 46 · VI. — L'ESPRIT pu RÉGIME MIXTE · texte numérisé non relu

VI. — L'ESPRIT pu RÉGIME MIXTE

La tentative de description du fonctionnement du Régime Mixte que nous venons de faire, soulèvera sans doute cette objection qu'elle ne comporte malgré tout que des tempéraments de fait, non de droit, et qu'en définitive, il restera toujours au souverain le droit, s'il ie veut, de se passer du conseil des grands et de l'opinion du peuple. Au surplus on pourra même invoquer l'histoire, le cas de la Monarchie française qui, tempérée durant des siècles, se transforma en monarchie absoiue, notamment par la disparition en pratique des Etats Généraux.

A quoi nous répondrons que, si une Constitution veut éliminer toutes les chances de despotisme par une rigoureuse détermination des droits et devoirs de chacun ce ne pourra être qu'en tuant cette spontanéité, cette liberté d’allures qui est pour des gouvernants la première condition d’un gouvernement intelligent et fécond. Peut-être écartera-t-on en effet le danger du despotisme, mais ce sera au détriment de la vie même de la cité — ce contre quoi saint Thomas nous met en garde, quand il nous dif que « l’on court le risque, quand on veut éviter la tyrannie, de se priver du gouvernement royal qui est le meilleur (169) ».

Nous répondrons en second lieu que tout rapprochement historique avec le Régime Mixte est dangereux, car comme nous l’annoncions au début de cette étude, il constitue, non pas le régime toujours et partout applicable, mais un modèle dont on doit toujours essayer de se rapprocher, mais que des contingences historiques peuvent rendre impossibles à certaines époques.

Mais nous dirons surtout que, dans le cas spécial de l'Ancien Régime, si la monarchie tempérée fit place à la monarchie absolue, c'est précisément parce que l'influence grandissante des Liégistes substituait peu à peu aux principes du droit Public Chrétien, dont nous montrerons plus loin les affinités avec la théorie du Régime Mixte, des principes inspirés par le droit Romain. Disons plus clairement que toute organisation politique est plus ou moins liée à une conception générale, à un certain esprit. On peut bien assurer la stabilité de tel régime, {ant que durera l'esprit qui l'inspire, mais le jour où cet esprit aura disparu, rien ne pourra l'empêcher de disparaître avec lui. Cela est naturel. Nous montrions au début de cette

(368) Id., Ch. vir.

(369) De Reg, I, 4.

étude que les divers régimes politiques sont caractérisés par un certain but, une certaine conception de la vie à réaliser, et que c'est cela qui les spécifie, qui les imprêgne profondément et leur donne leur caractère propre .N'est-ce pas à peu pres ce que nous appelons 1Ci un certain esprit ? Que cela vienne à changer, toute l'organisation politique en sera profondément modifiée. ;

Ainsi en est-il du Régime Mixte. Plus encore qu'une organisation bien définie, à est un esprit, il implique toute une conception de la vie sociale. Et cet esprit peut se définir essentiellement par ce mot que nous n’avons cessé de répéter : la collaboration, mais en entendant ce mot dans son sens le plus parfait : collaboration pleinement consciente et consentie, non pas imposée par la crainte, mais spontanée, et par laquelle saint Thomas définit la vraie paix : « Si un homme s'accorde avec un autre, non pas spontanément, mais comme contraint par la crainte d'un mal qui le menace, une telle concorde n’est pas la vraie paix (370). » On peut dire que le Régime Mixte est avant tout un esprit de paix.

Le roi, dans le Régime Mixte, sera l'âme de la collaboration nationale ; l'aristocratie représentera la sagesse ; le peuple, la forcæ. la liberté en sera le grand stimulant. Les séditions, dont le remède devait être cherché, disions-nous, dans un certain égalitarisme, seront éloignées, en effet, par la conscience qu'auront tous de participer également, quoique chacun à sa place, à une œuvre qui sera l'œuvre commune. La tyrannie sera conjurée par ces « tempéraments » apportés au pouvoir de chacun par le pouvoir des autres.

Mais tout cela, c’est évident, à condition que subsiste avant tout cet esprit de confiance et de paix, sans lequel la vie politique sera éternellement ballotée entre l'anarchie et le despotisme, et qu'il faut par dessus tout S'efforcer de réaliser.

Ce qui suit nous montrera que c’est là surtout où ont pénétré les principes du droit public chrétien, qu'un pareil Régime Mixte a des chances de s’instaurer. L'esprit de confiance et de collaboration n'a pas encore trouvé de plus beau nom que celui de Charité surnaturelle « Paz est opus charitatis directe !8T1) ».

(370) IT2 Ile, q. 29, art. 1.

(371) Id., ibid., art. 3, ad. 3u,

Page 1