‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 40 sur 46 · I. — IDÉE GÉNÉRALE DE CE CHAPITRE · texte numérisé non relu

I. — IDÉE GÉNÉRALE DE CE CHAPITRE

Nous avons annoncé dès le début de cette étude que nous comptions aborder la théorie du Régime Mixte d’une façon bien plus doctrinale qu'historique. Saint Thomas est essentiellement un théologien et un philosophe et, à ce double titre, il a toujours préféré se tenir très au-dessus des événements de son époque. Nous ne croyons pas aux prétendues influences que saint Thomas aurail subies, Nous nous refusons à souscrire à des phrases comme celles-ci : « Il est vraisemblable que c’est de son origine italienne que saint Thomas tient son goût du régime constitutionnel, ses aspirations démocratiques, et sa tendance à concevoir l'Etat sur le type municipal, qui est celui des républiques urbaines de l'Italie septentrionale (372) » — d'abord parce que nous ne croyons ni au « goût de saint Thomas pour la régime constitutionnel », ni « à ses aspirations démocratiques », et surtout parce que ses idées sur le pouvoir, la liberté, la cité, etc... sont si admirablement cohérentes, si intimement liées à toute sa philosophie, et en même temps si conformes à toute la pensée aristotélicienne, que l’origine italienne de saint Thomas nous paraît avoir joué en tout cela un rôle tout à fait négligeable.

Mais que l’on ne nous fasse pas dire que saint Thomas s’est entièrement tenu à l'écart de l’histoire. Il y à là une confusion à éviter : il y a une influence de l’histoire que nous appellerons consciente, c'est-à-dire une part d'observation historique, qui a joué un rôle considérable dans la pensée politique de saint Thomas. Il ne

(372) Zeiller, op. cit.; p. 112.

faut pas voir en lui un esprit purement déductif et aprioriste, bien au contraire — mais ce que nous considérons comme négligeable, c’est l'influence inconsciente des événements historiques sur la pensee de saint Thomas. Loin d'être dépendant, de quelque manière que ce soit, de son temps et des institutions de son époque, il nous paraît au contraire s'être placé plus que tout autre « sub specie ælernilatis ».

Mais il y a autre chose : le rôle, non plus des faits ou des institutions, mais des penseurs qui ont précédé saint Thomas. Ici encore nous distinguerons entre l’utilisation de Ces penseurs, évidemment très importante pour un esprit aussi /radilionnel que le sien, et l'action qu'ils ont pu exercer sur lui à son insu. Saint Thomas nous apparait comme un esprit trop vigoureux pour avoir subi des influences de cette sorte. è à

Ce qui reste donc parfaitement légitime, c'est de se demander où saint Thomas a puisé telles de ses idées, de les étudier chez les penseurs qui l’ont précédé, de rechercher les modifications qu'il leur à fait subir. Point de vue historique, qui, outre l'intérêt qu'il comporte en lui-même, peut souvent éclairer la pensée de l’auteur que l'on étudie principalement. ;

C'est une recherche de ce genre que nous voudrions tenter dans ce dernier chapitre. Mais nous ne pouvons en donner qu'un aperçu assez succinct, et cela pour la raison suivante :

Comme toujours, la pensée de saint Thomas sur ce point est précédée d’un double courant : l'Antiquité, les penseurs chrétiens. Sur la plupart des questions politiques traitées par saint Thomas, pouvoir, liberté, etc.…, on peut essayer de faire le départ entre ce qu'il a reçu de l'Antiquité et du Christianisme. Il en est ainsi pour le Régime Mixte. Mais la part de l’Antiquité se ramène essentiellement à Aristote. Or, à raison des liens très profonds qui relient la pensée d’Aristote à celle de saint Thomas, nous avons jugé préférable d'étudier en bloc ce que nous avons appelé la « pensée aristotélothomiste ». À part Aristote, la théorie la plus importante du Régime Mixte, d'ailleurs visiblement inspirée elle-même par celle d’Aristote, est celle de Cicéron, mais elle ne fut certainement pas connue de saint Thomas, la République de Cicéron ayant été en grande partie perdue jusqu’à une époque très récente.

Quant à la part de la période chrétienne; nous la croyons très importante, mais extrêmement délicate à déterminer. Jusqu'à saint Thomas, en effet, les penseurs chrétiens ne se sont guère préoccupés de la question de la forme du gouvernement. Nous trouvons chez eux — chez les Pères, chez les doctrinaires carolingiens, chez les écrivains de la période féodale, — de nombreuses pages sur la philosophie de’ l'autorité, sur la liberté, sur les rapports de l'Eglise et de l'Etat, mais

Jamais rien sur les divers régimes.

Ge qu'ils ont pu apporter à saint Thomas pour sa théorie du Régime Mixte, ce n'est donc pas quelque chose de très défini, c’est

plutôt des principes généraux et un état d'esprit qui se sont parfaitement harmonisés avec l’idée aristotélicienne du Régime Mixte.

D'où la difficulté qu'il y aurait à déterminer la mesure dans laquelle les penseurs chrétiens ont contribué à la théorie thomiste. Difficulté accrue par le fait que cette détermination demanderait une investigation non générale, mais détaillée, portant non sur des ouvrages de seconde main, mais directement sur les écrits politiques des Pères, de saint Isidore de Séville, des écrivains carolingiens Hincmar de Reims, Smaragde, Jonas, etc.…., des féodalistes, des grands théologiens des xr° et x11° siècles, Abélard, Jean de Salisbury, etc., enfin, des prédécesseurs immédiats de saint Thomas ou de ses contemporains : Pierre Lombard, Alexandre de Halès, saint Bonaventure, Henri de Gand, et tant d’autres.

Tout ce que nous pouvons tenter ici par conséquent, c’est une esquisse modeste et résolument superficielle de l’idée de Régime Mixte. Encore faudra-t-il distinguer l’idée générale d’une mixtion entre régimes, de celle du Régime Mixte proprement dit.

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