‹ La Théorie du Régime Mixte chez Saint-Thomas d'AquinChapitre 41 sur 46 · IT. — L'IDÉE DE RÉGIME MIXTE DANS L'ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

IT. — L'IDÉE DE RÉGIME MIXTE DANS L'ANTIQUITÉ

La notion générale d’une combinaison est assez ancienne (373). C’est celle qui inspirait Lycurgue dans sa constitution. Mais le premier philosophe qui en ait, semble-t-il, émis l’idée, est Platon, dans les Lois ; la combinaison à laquelle il songe est celle de la Monarchie avec la Démocratie, c’est-à-dire, en gros, celle du principe d’autorité avec le principe de liberté. C’est cette conception que critiquent les Comimentaires sur la Politique d’Aristote (314). Saint Thomas y voit une combinaison de deux mauvais régimes : Tyrannie et Démocratie « Il ne se peut pas, dit-il, que des pires régimes naisse le meilleur. »

Chez Aristote, nous trouvons l’idée précise d'une combinaison entre les trois régimes essentiels : Royauté, Aristocratie et Démocratie, moins poussée cependant et moins parfaite que celle de la Somme Théologique. 11 se contente de poser le principe de la mixtion, et semble l’envisager surtout d’un point de vue négatif. Il ne donne d'ailleurs pas l'idée comme lui étant propre :

« Il y a des gens qui disent que le meilleur régime doit consister dans une combinaison des différents genres de régimes et qui, de ce chef, louent- la constitution de Sparte. Ils prétendent, en effet, qu’elle est composée d’oligarchie, de démocratie et de royauté. Le roi y représenterait le gouvernement d'un seul, le Sénat le pouvoir minoritaire, les Ephores le pouvoir populaire, puisqu'ils sont tirés

(373) Sur ce qui suit, V. Paul Janet, Histoire de la Science Politique dans ses rapports avec la Morale, ?° éd., Paris, 1887.

(374) II, vix.

du peuple. (375). » Ilin'y a là, on le voit, que le germe de la théorie du Régime Mixte telle que nous la trouvons dans saint Thomas. Aristote n’en parle ici qu'incidemment, et sans se prononcer personnellement.

Nous trouvons la même idée reprise et un peu plus développée chez Polybe (376), qui se réfère d'ailleurs à Lycurgue et à Aristote. À ses yeux, la constitution romaine est une illustration du Régime Mixte. Il s'efforce de le montrer de la façon suivante :

« Le consulat ou magistrature suprême est divisé entre deux chefs qui à la guerre ont le pouvoir absolu, commandent dans la paix à tous les magistrats, président le Sénat, convoquent les assemblées populaires, rédigent les rapports, font les sénatusconsultes et -les lois de suffrages, et ont enfin toutes les apparences du pouvoir royal. Mais outre que leur pouvoir est divisé ef annuel, ils dépendent du Sénat et du peuple en tant de choses, qu’autant ils ont les mains libres pour le bien, autant ils les ont liées pour le mal. Le Sénat, par la disposition des deniers et des travaux publics, par le droit d'arrêter le consul au milieu de ses entreprises les plus avancées, et enfin par le privilège de décerner le triomphe ; le peuple de son côté, par le droit d'appel, par le droit de condamner. seul à mort, par sa prérogative de ratifier les traités et les déclarations de guerre, d'approuver ou de rejeter les lois, et surtout par le veto de ses tribuns, opposaient au consul, et s'opposaient l’un à l’autre, une résistance qu'aucun pouvoir n'était capable de vaincre, et dans laquelle chacun se retranchait. Fort pour se défendre, on était impuissant pour se détruire, et de ces résistances diverses ramassées en un faisceau se formait un corp uni actif et. indissoluble. » :

Ce rapprochement nous paraît assez peu fondé, nous ne voyons surtout pas où se trouve le principe unitaire, si important, au contraire, chez saint Thomas, puisque le pouvoir suprême est ici divisé entre deux consuls.

C'est d’ailleurs là un exemple de l'imprécision où l’on aboutit dès que, sortant du domaine philosophique, on veut tenter des applications historiques.

Même pensée chez Cicéron (377). La théorie du Régime Mixte y est même beaucoup plus développée et, avec le texte de saint Thomas, constitue le document le plus important sur la question. Sans doute en a-t-il également puisé l’idée chez Aristote. |

Comme saint Thomas, il part d’une étude des types politiques essentiels, qui sont pour lui, Monarchie, Aristocratie et Démocratie :

« I] faut qu'il (le gouvernement) soit confié à un seul, ou à quelques hommes choisis, ou livré à la multitude. Quand l'autorité

(379) Aristote, Pol. II, vit, & 3.

(376) Histoires, L. VI, Ch. 1, 111, Vin et1x. (377) De Republica, I.

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suprême est aux mains d'un seul, il prend le nom de roi, et cette forme de gouvernement, celui de monarchie. Est-elle remise à quelques hommes choisis ? Alors, la constitution.de l'Etat est aristocratique. Le gouvernement populaire est celui où le peuple est tout (378). » Critérium numérique, mais qui se double d'une recherche plus profonde des principes de chaque gouvernement : « Les rois, dit-il, nous prennent par la tendresse, l’aristo- cratie par la sagesse, le peuple par la liberté » (379), Il est ici très proche de saint Thomas, bien qu'il parle moins du caractère unitaire de la royauté que de son Caractère paternel : « Il y a quelque chose de paternel dans ce nom de roi qui veille sur ses sujets comme sur ses enfants, plus jaloux de leur bien-être que de leur asservissement » (380).

L'Aristocratie le touche davantage par sa compétence que: par sa justice : « L’aristocratie se présente, et promet d’atteindre plus sûrement le même but, car, dit-elle, à y a plus de sagesse dans plusieurs tôles que dans une seule, avec les mêmes garanties de justite et de bonne foi » (381). On croirait entendre parler saint Thomas : « Plures consiliantes super aliquo plura possunt videre :quam Unus » (382).

Quant à la Démocratie : « Puis voici la grande voix du peuple criant qu'il ne veut ni d'un seul maître ni de plusieurs, que, même pour les bêtes sauvages, il n’est rien au-dessus de la liberté, et que l'on n'en saurait pas plus jouir sous un roi que sous une aristocratie » (383).

N'est-ce pas, à peu de chose + le point de vue de saint Thomas ?

Aussi n'est-il pas facile de se prononcer purement et simplement pour une de ces formes : « Quand on les compare, le choix est difficile » (384). D'où tout naturellement, l’idée de les combiner : x Aucune d'elle séparément ne me satisfait, et j'aime mieux celle qui

se compose de leur mélange et de leur réunion ». « Cependant, ajoute-t-il, s' faut en choisir une seule, je donne la préférence à la Monarchie. » La similitude avec saint Thomas est compiète.

Comme lui, il préfère la Royauté, mais cette préférence reste d'ordre plutôt spéculatif, et cela parce qu’en pratique, il ne faut pas choisir, mais il vaut bien mieux combiner : « Il y a une quatrième forme de régime, que je crois être de beaucoup préférable, celui qui est

(378) I, xxvI.

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