III, — APPORT DE LA PENSÉE CHRÉTIENNE
L’armature, le cadre de sa théorie lui étaient donc donnés par l'antiquité. Il lui restait à leur donner toute leur importance, à développer cette théorie, et surtout à metre dans ce cadre un contenu qui fût réellement thomiste et par conséquent profondément chrétien. Pour donner un exemple de ce que nous appelons le « contenu » de sa théorie, nous pouvons prendre entre autres la notion de pair. Matériellement, elle lui est donnée par les anciens. Déjà, 1ls enseignaient que la combinaison des régimes entre eux était un moyen de maintenir la paix dans la cité. Maïs ils ne désignaient par là rien de plus que la simple tranquillité publique, l'absence de séditions. Saint Thomas répète après eux que le Régime Mixte est un moyen de maintenir la paix ; mais si nous nous demandons ce qu'il entend par là, nous trouvons une conception infiniment plus profonde, héritée de saint Augustin : « La paix n'est pas la même chose que la concorde » (388). « La paix comprend la concorde, mais lui ajoute quelque chose. Partout où est la paix, là est la concorde ; mais on ne peut dire que partout où est la concorde, là est la paix, si on emploie le mot de paix en son sens propre... La concorde suppose l’union des désirs de tous ; mais la paix suppose en outre l’unification des désirs de chacun. » Et plus loin : « Si, en efiet, un homme s'accorde avec un autre, non pas spontanément, mais comme contraint par la crainte d'un mal qui le menace, une telle concorde n'est pas la vraie paix ». La vraie paix suppose « que tous les mouvements du désir chez chacun soient en repos ». Et ici, le théologien intervient. Pour qu'une pareille paix puisse être réalisée dans sa perfection, il ne faut rien moins que la, charité surnaturelle : « La paix est indirectement l'œuvre de la justice, en tant que celle-ci écarte les obstacles, mais directement l’œuvre de la charité, car c’est en elle-même que la charité engendre la paix. L'amour, en effet, est une force qui unit (Est enim amor vis unitiva), or, la paix, c’est l'unification des désirs » (389). Une cité fondée sur les principes de la Politique Naturelle pourra donc bien réaliser une certaine paix apparente — c'est en ce sens que l’on peut parler de la « paix romaine » — mais non une paix vraie et profonde, non cette communion spontanée de tous dans le bien qui est l'idéal dé la vie politique. Pour cela, il faut une société chrétienne, vraiment imprégnée
de vie surnaturelle.
(388) Il» II®, q. 29, art. 1.
(389) Id., ibid., art. 3, ad. 31m.
On voit combien saint Thomas, avec les mêmes mails, et avec les mêmes cadres, est éloigné de la pensée d'Aristote. C'est ce qui nous explique que si nous pouvons trouver des régimes qui réalisent des. combinaisons plus ou moins heureuses dans l’Antiquité, les seules époques somme toute où l’histoire nous offre quelque chose de vraiment semblable au Régime Mixte de saint Thomas (au moins dans ses grandes lignes et dans son esprit), ce sont : quelques siècles de l'histoire du peuple de Dieu : les Hébreux ; et l’histoire du Moyen-Age, des Invasions à saint Louis, époque pendant laquelle les principes chrétiens imprégnèrent tout le Droit Public.
Nous parlons du peuple Hébreu. Et, en effet, à côté de l’Antiquité; la grande source où saint Thomas a puisé ses idées politiques, . c’est l'Ancien Testament. Comme d’ailleurs ce fut le cas pour la plupart des Pères de l'Eglise et des grands théologiens, c'est en commentant les passages de la Bible où il est question de la constitution du peuple Juif, que saint Thomas a eu l'occasion de définir certaines de ses idées sur le gouvernement. Cela est éminemment vrai pour le point qui nous occupe, puisque, ainsi que nous l'avons indiqué au début de cette étude, c'est à l’occasion de la constitution mosaïque qu'il à tracé dans la Somme, le plan de son Régime Mixte. Il y a peu de points, par conséquent, où la conjonction de la source antique et de la source biblique soient aussi manifeste que sur celui-là.
Que lui enseignait donc la Bible à ce sujet ? Elle lui apportait le tableau de la constitution donnée par Dieu lui-même à son peuple, et dont les grandes lignes étaient les suivantes : au sommet de la nation se trouvait le roi. En fait, par suite de la sollicitude toute particulière de Dieu pour son peuple, le roi fut tout d’abord remplacé par:un protecteur spécial, un « juge » nommé par Dieu luimême : « À cause de la cruauté des Juifs, de leur penchant à l’avarice, vices éminemment propres à conduire les hommes à la tyrannie, le Seigneur n'institua pas pour eux, dès le début, un roi doué de pouvoir absolu, mais un juge, un directeur pour veiller sur eux » (390). Mais, en principe, la constitution normale devait comporter un roi et le comporta en fait par la suite, quand le peuple juif lui-même le désira. Aussi, dès le début, Dieu avait-il indiqué les directives essentielles touchant cette fonction royale. Il s'agissait donc d’un roi à pouvoir absolu (le texte que nous venons de citer en est la preuve), mais au sens où nous l'avons défini précédemment. Loin d'être au-dessus des lois — au sens du droit romain — i] doit tout le premier observer la loi, comme le lui ordonnent ces paroles du Deutéronome : « Après qu'il se sera assis sur le trône de son royaume, il transerira dans un volume, ce Deutéronome et cette loi et en recevra l'exemplaire des prêtres de la tribu de Lévi : et il l'aura avec lui, et 27 le lira tous les jours de sa vie... » (391). Ce roi
ee L (390) Ie II®, q. 105, art. 1, ad. 2um (391) Deut., XVII, 18.
était électif, mais cette élection était surtout un acte de désignation, où il s'agissait d'élever celui que Dieu lui-même avait choisi : « Tu établiras celui que le Seigneur, ton Dieu, äura choisi parmi tes frères » (392). Suivent des conseils de justice, de sobriété et de paix.
A côté du roi, une aristocratie d'Anciens, choisis à raison de leur sagesse, élus dans tout le peuple — c'est ici la part du principe démocratique — et par tout le peuple (sauf les premiers qui furent recrutés par Moïse même) : « Choisis dans tout le peuple des hommes puissants et craignant Dieu, en qui réside la vérité et qui détestent l’avarice... » (393). « Déléguez d’entre vous des hommes pleins de sagesse (394). » : 44.
Saint Thomas ne pouvait qu'être frappé de la similitude entre cette constitution marquée du sceau divin, et l'idée aristotélicienne du Régime Mixte.
Dans le Nouveau Testament et les écrivains chrétiens (394 Bis nous ne trouvons rien d'aussi précis. (Ce que saint Thomas y puise surtout — on peut dire que c'est l'essentiel — c'est l'idée de la Charité chrétienne, qui inclut celle de la collaboration au bien commun ; c'est l’idée qui lui est corrélative de l'égalité foncière qui existe entre les hommes (voir notamment saint Paul) ; idée éminemment propre à rapprocher les rois et les grands de leur peuple, et à rendre possible en fait leur collaboration.
Chez les Pères, notamment, cette idée de l'égalité tient une très grande place, et elle va même jusqu'à les faire douter du bien fondé de l'inégalité politique, à leur faire concevoir le pouvoir: comme une nécessité, mais une nécessité malheureuse, fruit du péché. Sur ce point, saint Thomas réagira très violemment, insistant sur le caractère « naturel » du gouvernement et montrant qu'il n'y a rien qui soit indigne de la nature humaine dans le fait de l’inégalité politique.
I1 trouve encore chez les Pères, une conception du roi, représentant de Dieu, qui est en opposition foncière avec là théorie romaine de la souveraineté du peuple : et surtout une conception des devoirs du roi qui cadre parfaitement avec l'esprit général du Régime Mixte : le principal devoir du roi est d’être le bienfaiteur du peuple en maintenant la justice (395) : ,
« La raison d'être de la société est double : justice et bienveil-
(392) Id., ibid., 15.
(393) Exode, XVIII, 21.
(394) Deut., I, 18.
(394 bis) Pour tout ce qui suit, V. Carlyle, History of medieval politic theory (Oxford).
(395) Saint Irénée, Adv. Hær, V, 24. — Cf. Saint Clément d'Alex. Stromata, I, 24 — Migne Pat. gr., vol. 8 et 9
lance. La justice me paraît plus haute, la libéralité plus douce (396). » « Les bons rois aiment la liberté, et les mauvais la servitude (397). » « Il y a cette différence entre les rois @es paiens et les empereurs de la république chrétienne, que les premiers sont les maîtres d'esclaves, les seconds maîtres d'hommes libres (398). » « Ce que tu as commandé aux autres, commande-le à toi-même. L'empereur, en effet, porte des lois qu'il est le premier à défendre (39. » Saint Augustin dit dans le même sens : « Bien que les magistrats puissent juger des lois quand ils les font, une fois qu'elles sont faites et établies, il ne leur est plus permis de juger de ces lois, mais d'après elles » (400). Quoi de plus opposé à la formule du droit romain qui veut que l'Empereur soit « legibus solutus » ?
L'écrivain de cette « période des Pères » qui a eu peut-être la : plus grande influence sur saint Thomas d'Aquin comme d’ailleurs sur tout le Moyen-Age est saint Isidore de Séville. Non qu'il ait une doctrine originale. Il fut, au contraire, un infatigable compilateur ; mais il a su d'une part résumer les principes politiques en quelques formules que tous ont répétées après lui, et en même temps, il a eu une énorme influence politique sur son époque. Le premier, il a vraiment fait passer les principes dans la pratique. Aidé d’ailleurs par les autres évêques espagnols, il a imprimé à la monarchie Wisigothique, un caractère profondément chrétien qu’elle devait transmettre elle-même à la France carolingienne. On peut dire que saint Isidore de Séville est un des initiateurs les plus importants, peutêtre le plus important du Droit Chrétien qui fut celui de la société occidentale jusqu’à la veille de la Renaissance. Après lui, il n'est plus possible de séparer les écrits politiques des institutions, les uns ne sont qu'un effet des autres. C’est à saint Isidore qu'il faut faire remonter ces formules, célèbres durant tout le Moyen-Age, et que nous trouvons jusque chez saint Thomas, sur le caractère de rectitude du roi : « Rex a regendo vocali sunt » (401) ; sur la loi : « Lex est constilutio populi quam majores natu simul cum plebibus santerunt » (402), définition dont nous avons vu l'utilisation par saint nu LA et du Régime Mixte ; sur l'obéissance du roi à la OU juste que le roi obéisse à ses propres lois » (403) : sur le peuple et la plèbe : « Le peuple diffère de 'a plèbe en ce que le peuple comporte tous les citoyens, y compris l'élite de la cité : Mais
(396) Saiht Ambroise, De Officiis, I, 28. — Migne, P. Lat. 14-17 (397) Id., Epist. XI, 2.
(898) St Grég. le Grand, Lettre à l'E ee tr Migne, P. L., 75-79. mpereur. Phocas, Ep. XIII. —
(399) St Ambr., Ep. XXI, 9.
(400) De vera religione, 31.
(401) Etym. n° 419. — Migne, vol. 82.
(402) Id., n° 85.
(403) Sent. III, n° 348, — Migne. vol. 83.