AUTRES RAISONS PEU PROBANTES
litiidc csl l'vlrrmc. D'iiiitic pai'l, |)i>iii(nioi l'I.iloii .iiir.iil il jii^M' iK'crss.iiic (If piriidi'f la (Ic'lciisc ilii discours de l'aiisanias, |)iiist|iif ce discmiis r('|)i(''sriilv, diuis son Banquet, une (ioi-lriiic iiH'orrtH'lc cl (|uil ridule lui-nicuic? EuPim les prc- Icnducs allusi(»ns au Banquet (jue rciirciinciail l'I'jolicos de l.ysias uian(|ucnl lolalcnienl d'évidence. Troj) st)uvenl, d'ailleui's, il en esl ainsi poin- les diverses l'élerences au Banquet (lu'on croit IroiiNcr dans le Phèdre : ce sont des ressemblances, parfois purenienl extérieures, qu'on interprète au gré de son désir td qui peuvent signitier l'antériorité du Phèdre sur le Banquet, tout aussi bien que l'inverse.
On en pourrait dire à |)eu près aut;uit de certaines preuves fondées sur la conqta raison du contenu doctrinal des deux dialogues : elles se fondent soit sur une hypotbèse particulière relativement au sens et à l'évolution de la philosophie platonicienne, soit sur l'hypothèse même de l'antériorité du Phèdre, de telle sorte que ce sont de simples cercles vicieux. Ainsi, par exemple," on r^.marque, non sans raison du reste, que dans le Banquet l'Amour est l'image de l'âme qui lie le monde sensible au monde intelligible. Mais, ajoute-t-on, il faut en outre que, par sa nature, elle soit vraiment quelque chose d'intermédiaire : d'où la théorie des trois parties de l'àme dans le Phèdre (Couturat art. cit. p. 151 sq.). Or il semble bien que, si on ne partait de cette hypothèse que le Phèdre est antérieur au Banquet, on pourrait soutenir avec tout autant de vraisemblance que la doctrine de l'àme tripartite a conduit Platon à donner à l'Amour le rôle d'un intermédiaire. Dans d'autres cas, comme je l'ai indiqué plus haut, on s'appuie pour établir la postériorité du Phèdre sur une conception du Platonisme qui aurait elle-même bien besoin d'être prouvée. On admet l'existence d'un « Platonisme moyen », dans lequel les Idées, au lieu d'être des réalités auxquelles les choses participent, ce qui serait le point de vue du Banquet, ne seraient plus que des universaux dont
r, 416 sqq.), a ensuite changé d'avis (Hermès XXXVI, 580 sq.), et, de même, A. Croiset {Litt. gr. IV, 435 sq.) tient pour la négative.
les choses sont des imitations. Or ce point de vue logique serait très apparent dans le Phèdre. Cependant, comme on ne peut hier que, dans ce dialogue, les Idées soient représentées comme possédant une réalité objective (par ex. 247 CE, 250 B-D), on se tire d'embarras au moyen du subterfuge ordinaire : ce sont là des assertions mythiques qu'il convient de traduire, et certes Lutoslawski, dont on reconnaît ici les conceptions, a fait preuve dans ce travail d'une merveilleuse ingéniosité (337-339, 340; cf. 359). En vérité, c'est une façon trop simple de justifier son parti-pris et d'esquiver les difficultés. Au reste,, on retrouve, dans le cas qui nous occupe, des exemples de cette belle indépendance à l'égard des textes, qu'on a si justement reprochée à Lutoslawski. Pour lui, le Phèdre développe des vues antérieures : ainsi, dit-il (p. 331), dans le Banquet la Beauté était la plus haute des Idées ; dans \e Phèdre (247 D), ce n'est plus qu'une Idée entre beaucoup d'autres (ce qui doit prouver, sans doute aussi, la prédominance du point de vue logique de la classification des concepts), dont la première est désormais la Justice. Or, en ce qui concerne le Banquet, il semble bien qu'il y ait ici une erreur d'interprétation : Platon ne dit pas du tout (210 E- 212 A) que l'Idée du Beau soit l'Idée la plus haute; il dit seulement qu'elle est au-dessus des beautés particulières et sensibles. D'autre part, le Phèdre ne dit pas que la Justice soit la première des Idées; il la nomme seulement la première et, s'il en est une dont on nous dise assez explicitement qu'elle est au-dessus de la Beauté, ce n'est pas la Justice, c'est la Sagesse, çpov^aiç (250 D).
Toutefois, il n'y a pas de preuve à laquelle on ait accordé plus d'importance qu'à celle qui se tire de la façon dont il est parlé des poètes dans le Banquet et dans le Phèdre : Lutoslawski (330 sq., 356; cf. 338, 351), Gomperz (443),BAEDEn (107) l'ont développée avec une insistance particulière. « Ce qui nous inspire, écrit (jOMI'erz, une absolue méfiance pour cette conclusion traditionnelle [que \e Banquet cslphis récent que le Phèdre], c'est la considération que voici. Dans un passage... au Symposion [209 A, CD] Platon élève ses regards
AUTRES RAISONS l'KU IMUlUANTES 93
;i\rc lilif ;Hliiiir;(lii)li i|ii(' licii n';! ciicoi'c cill.iliicc vers les ^l'aiuls portes cl les grands h'i^islalciii's, les lloiiirir cl les Hésiode, les l.ycnr^iic cl IcsSolon, doiil la gloire le fascine et (|iie le liiil su|trèiiic de son ainliilion sendilc cli'c^ d'égaler un join'. \Vrs la fin du Phnirc, au conlraire [::!7S ('d>|, il déclare la ^iieri'c à la c(>ui[)(>sili(»n lilh'raii-e en ^(■nt'ral, cl conl(Mn|ilede la liaulem- (|u'il a alleinle les auteurs de poèuics l't de h'i^islaliiuis, pai'nii lestpicls il nonnnc^ cxpi'cssiMnenl llonicre et Solon. » (Tmil. Au^'. Ueyinond, p. \\'.\). Ailleurs (248 E). il met les poètes au sixième ran^' dans la hiérarchie des âmes, au-dessous dos financiers, des négociants, des athlètes, des médecins, juste a\ant les artisans et les laboureurs, au-dessous desquels ne se trouvent plus que les so})histes et les tyrans.
Nous avons vu précédemment (§ 93, p. <Si) dans quelle mesure l'opinion qui s'exprime dans le PAèâfre relativement aux poètes peut être un indice quant à la position de notre dialogue. Mais il ne semble pas qu'on puisse rien induire qui soit probant de la comparaison des déclarations du Banquet et du Phèdre sur la question dont il s'agit. Tout d'abord, en elTet, il n'est pas exact que l'admiration de Platon pour les poètes et pour les législateurs fût encore intacte, lorsqu'il écrivait le Banquet. Dans le Gorgias, dont nul, je crois, ne conteste l'antériorité par rapport au Banquet, nous trouvons une condamnation très sévère (501 E-502 D) du dithyrambe et de la tragédie. Or les raisons pour lesquelles Platon condamne ces formes de poésie, à savoir qu'elles visent seulement à charnier les auditeurs, non à les rendre meilleurs, et ne sont que flatterie, ces raisons s'appliquent en somme à toute poésie; car toute poésie cherche, de même, à plaire au peuple, si bien que l'on en vient à cette formule : Br^ixvjYspix â'pa t(ç è(7T'.v •/) 7:c'.r,-'.r/î. Cette déclamation pour le peuple a tous les défauts de celle des rhéteurs. Mais, d'autre part, cette appréciation sur les poètes se rapporte à un jugement tout à fait analogue en ce qui concerne les législateurs; la flatterie a changé subrepticement leur art en une rhétorique sophistique, comme elle a substitué à la gymnastique l'art de
y4 LE PROBLÈME CHRONOLOGIQUE
la toilette et de la parure {Gorg. 464 B-465 C). Sans doute il y a de bons et de mauvais législateurs, comme il y a de bons et de mauvais orateurs : les mauvais, ce sont ceux que guide le désir de flatter et non de rendre meilleur; les bons, ce sont ceux qui n'ont en vue que la justice (principalement 502 E- 503 B, DE; 50i DE; 516 B-517 A; 521 A; 527 G). De même en doit-il être pour les poètes, dont la fonction est susceptible, également, d'être bien ou mal comprise. Il n'y a donc en somme, dans l'attitude du Phèdre à l'égard des poètes et des législateurs rien qui soit nouveau, et, par conséquent, sur ce point encore, l'opinion en question est très contestable : l'idée que les législateurs, les orateurs et les poètes ne méritent d'être estimés qu'à la condition de savoir en quoi consiste la vérité et d'être, en un mot, philosophes (278 B-E), c'est l'idée même du Gorgias. Dans le même sens, les Lois montreront plus tard que les poètes et tous les autres écrivains doivent être soumis à l'autorité et au contrôle du législateur philosophe (IX, 858 C-859 A). Par conséquent, il ne faut pas dire, semble-t-il, que la sévérité de Platon à l'égard de la poésie et de la législation traditionnelles soit un des caractères distinctifs des derniers dialogues; les raisons particulières qui lui servent à la justifier ont pu se transformer (par exemple, en ce qui concerne l'idée d'imitation), mais le motif général reste le même, d'un bout à l'autre de l'œuvre de Platon : toute poésie, toute rhétorique, toute politique sont condamnables, dont l'objet n'est pas la vérité et la justice. — Mais pourquoi, dira-t-on, cette sévérité ne se manifeste-t-elle pas dans le Banqueta C'est là un fait qu'il est impossible de contester. — Sans doute; mais il faut bien prendre garde à ce qu'imposait l'affabulation même du dialogue : au milieu de cette fête joyeuse donnée par un poète en l'honneur d'un de ses succès, dans cette sorte de concours d'éloges qu'on peut, au sens le plus large du mot, appeler poétiqu(?s, Socrate ne serait-il pas mal venu à faire ouvertement la leçon aux poètes et à payer de la sorte les affectueux égards que lui témoigne son hôte, le poète Agathon (175 G- E, cf. 174 E-175 Gj? Platon n'eut pas commis cette faute de
F.A TiiiiSE i)K i;anti:iji()hitk nu phkdue 95
H'oùl. (le le l.iiic |t,ti'lcr (111111' l'aron si coiil r.iirc aux Nraiscinlilaiicos '". llcla ne rciiiix'clic pas d'aillrtirs de dire à peu |irrs les mtMiics choses (|ii(' dans le (Jorf/io^ on dans le l'hrdre, mais rn de (oui aiilrcs Icriiics. Il l'rinl radiniralioii |)oiii' Joiis ces dist'DUi's inspirés de la rlu''k)ri(pie à la mode, inipré^nés (1rs loi;()ns lies poMos et dos sophistes; il i-c^i'cllc d'avoir |)roniis de faire un élo^e de rAnionr. il ne savait pas ce ipie c'était ipriin t'Ioi^c. il croyait ipiil n'y a\aii d'aiiti'e rèi^Ie (jne de dire la véritt»; il se sent incapahie de rivaliser d'élocpience avec ceux (jui l'ont préct'dé, il l'aiit donc (ju'on lui peimelte de {)arlerà sa manière (I9S \\- 191) B). En résmiK'. il y a, en ce qui concerne les poètes, et aussi en ce qui concerne les législateurs, une [)arfaite unité dans la pensée de Platon et le Phèdre ne marque, à cet égard, aucvui chaiigenient profond ni par rapport au Gorgias, ni même, en dépit des appartMiC(N, par rapport au Banquet.
% 97. — Après avoir ainsi reconnu la faiblesse de certains des arguments allégués en faveur de la postériorité du Phèdre, il sera naturel d'examiner la doctrine de ceux qui
111. Bien que, (^lans le Banquet, il y ail, au tond, uno polémique très réelle, comme l'a si bien montré M. Brochard [Sur le Banquet de Platon Année philos. XVII, 1906, 2, 7-15, 27 sq.), il n'en est pas moins vrai que cette polémique ne se manifeste pas dans la conversation même des convives. Ainsi, par exemple, Socrate discute bien contre Agathon, mais il le fait avec mille ménagements, en le louant du plan de son discours (199 C), en adoptant même ce plan pour rapporter sa conversation avec Diotime (201 DE, 204 C sq.), en prenant soin d'affirmer que le débat n'est pas entre Socrate et Agathon, car il serait bien facile de répondre à Socrate, mais que c'est à la Vérité qu'il est impossible de tenir tête (201 CD). Le désir de ne pas heurter le sentiment d'autrui est si évidemment lié à la pensée constructive du dialogue que le personnage de Diotime semble avoir été imaginé uniquement pour permettre à Socrate de ménager la susceptibilité de son hôte et de ses compagnons de table, en ayant l'air de se réfuter lui-même : il disait à la prêtresse de Mantinée les mêmes choses qu'a dites tout à l'heure Agathon, voici ce qu'elle lui répondait ... (201 E, cf. 212 B). Au reste, Platon ne veut pas que nous soyons dupes ce cet artifice, puisqu'Aristophane réclame (212 C) contie une allusion que Socrate a faite à son discours (205 DE), dans celui-là même qu'il avait attribué à Diotime.
tiennent, au contraire, le Phèdre pour certainement antérieur au Banquet. Nous allons donc peser les raisons qu'ils apportent à leur tour.
Il n'y a pas lieu de s'arrêter bien long-uement à celles qui se fondent sur de prétendus renvois au Phèdre qui se trouveraient dans le Banquet : nous avons vu plus haut, à propos de la thèse opposée, combien précaires sont ces sortes de preuves, à moins que le renvoi ne soit formellement indiqué, ou la référence précise et indiscutable. On ne fera pas, je pense, difficulté de reconnaître que tel n'est pas le cas, par exemple, pour le renvoi que plusieurs critiques *^^ ont pensé voir au Phèdre dans un passage du discours de Pausanias {Banq. 182 A). Il y est question des amants populaires dont les excès ont discrédité l'amour, au point de faire dire qu'il est honteux d'accorder ses faveurs à un amant. C'est, dit-on, une allusion au discours de Lysias dans le Phèdre. Mais estil besoin de remarquer à quel point l'allusion est incertaine? Le caractère essentiellement général de la proposition condamnée par Pausanias est manifeste. Il y a là d'ailleurs un bel exemple de l'indécision de tels arguments : ils passent en quelque sorte d'un camp dans l'autre et nous avons vu tout à l'heure (§ 96, p. 90) Teichmueller utiliser précisément, au contraire, l'Éroticos de Lysias pour prouver, par des renvois au discours de Pausanias, l'antériorité du Banquet sur le Phèdre. Il en va de même pour ces passages du Banquet (177 D, 193 E, 198 D, 201 D, 212 B) où Socrate déclare qu'il ne sait rien d'autre que l'amour : on a voulu y voir des renvois à Phèdre 221 C, 257 A. Mais l'inverse n'est pas moins plausible et, d'ailleurs, la même idée était déjà dans le Li/sis (204 BC), et elle s'y trouve, là comme ailleurs, parce que c'était une des plaisanteries familières de Socrate {Me?nor. Il, 6, 28).
§ 98. — Un des principaux arguments de la plupart des partisans de l'antériorité du Phèdre se fonde sur un passage
112. AsT Platon Leben und Schr. 311 ; Stallbaum Proleg. ad Syinp. LXV [ap. Grain op. cit. 15|; Schleiermacher, ap. Hettig Symp. 135.
UAl»l'(mïS D'ISOCRAÏE KT 1)K l'LATON 97
(If ce dialogue, aii(|ii('l nous a\ oiis di'-jà iihisiciirs lois l'ait allusion, et où l'Ialoii loue riicui'cux uuUircI (risocrutcetexpriiiie les ('sp(''i'aiicos ciuVui (k'uI concevoir à son sujet (27(S K-îl\) 15) : u Isocrafe est encore jeune, mon clier IMièdre; ce que |touilanl je |)i"(''sa,i;-e de lui, je ncux le le dire... Il me paraît îivoir une trop lielle nature pour (pi'on |)uisse établir aucim rapjiort entre son (docpience et ccllo de Lysias, et, de plus, son caractère est l'ait d'une trop généreuse essence. Aussi n'y aurait-il rien de surprenant que, en avançant en âge, il l'emportât dans le genre même d'éloquence auquel il s'applique niaint(Miant, au point de surpasser, comme des enfants, tous ceux qui se sont jamais occupés d'éloquence, et même"^ si cela ne lui suffisait pas, qu'il fût conduit vers quelque chose de plus grand par une impulsion vraiment divine; car la nature, mon cher, a mis dans l'esprit de cet homme là une certaine philosophie ».
Quels sont, se demande-t-on les discours auxquels il est fait allusion dans ce passage et sur la foi desquels Platon se fait une si belle idée de l'avenir d'Isocrate? Ce ne peut être, comme l'ont voulu les partisans de la thèse opposée, le Pdnégyrique d'Athènes, qui se place entre 384 et 380 ^'"^ : aucun écrit antérieur d'Isocrate, disent-ils, n'eût mérité les éloges de Platon. Mais quelle raison avons-nous, réplique-ton, de supposer que le passage du Phèdre (267 AB), où Platon attribue à Gorgias la définition de l'éloquence, comme un pouvoir de faire paraître grandes les choses petites, petites les grandes, nouvelles les anciennes etc., se rapporte non pas à Gorgias, mais à Isocrate, qui l'avait exposée {Paiieg. 8)"^?
113. SX'. Ts, vulgate. Peut-être conviendrait-il d'adopter la leçon si' t£, donnée par le Cod. Bodl. et confirmée par la traduction que Gicéron donne de ce morceau, Orator XIII, 41 : « aut in hoc orationum génère, cui nunc studet, ... aut, si contenlus his non fuerit ... ». Cf. Sdsemihl De Plat. Phaedro etc. p. xr, n. 21 et N. Platon. Forsch. I, p. 27, 32.
114. Pour la première date, A. Croiset op. cit. IV, 498; pour la seconde, WiL\MO\viTz-M0ELLEND0RFF AHstoteles und Athen II, 30, ap. Gomperz op. cit. 441, 1 [442].