‹ La théorie platonicienne de l'amourChapitre 45 sur 69 · LAME PEUT S'ENVOLER VERS LE SÉJOUR DES DIEUX · texte numérisé non relu

LAME PEUT S'ENVOLER VERS LE SÉJOUR DES DIEUX

(|ii('sli()n (le (I possession», ccllt' jjosscssion vient des (Vieux ^-'^ ; le mol ne doit ilonc pas être (MittMulii en ce sons que l'èlrc^ serait haliilé par le dieu qui rinsi)ire. L'iionime inspiré est uu contraire hors de lui-niènie : le dieu le possède en ce sens qu'il en fait son instrument et son interprète; il parle par sa houelie; il le pousse et lui donne l'élan, il l'élève et le tient suspt'udu à lui comme les anneaux de ter sont suspendus à la pierre niagnétique. Voilà en ellet dans quels termes VIon décrit l'enthousiasme du poète. Il exprime encore la même pensée sous une autre forme quand il dit que le poète est chose légère, ailée, sainte'^'*. Ainsi donc, on le voit, s'il est vrai (|ue les dieux ne s'abaissent pas jusqu'à nous, il n'en résulte pas que nous restions dans notre sphère; nous pouvons monter vers les dieux, quand il leur plaît de nous élever jusqu'à eux.

s!} 127. — Mais, si cette propriété de s'élever appartient aux poètes, c'est qu'ils sont des hommes démoniaques. Elle appartient à tous les hommes démoniaques en général, en tant précisément qu'ils ont pour fonction de relier le ciel à la terre et qu'ils sont les interprètes des dieux {Banq. 202 E- 203 A). Les démons seront donc ailés. Le nom même d'Eros ne lui vient-il pas de ce qu'il est -njTspwç, c'est-à-dire ailé {Phèdre 252 BG'^^). Cependant ce n'est pas seulement aux démons que Platon donne des ailes. Il y a dans tout homme un principe ailé au moyen duquel il pourra s'élever vers les dieux, s'ils lui en fournissent l'occasion ou s'il sait la provoquer lui-même. Ce principe ailé, c'est l'Ame. L'Ame, à vrai dire, ne possède vraiment ses ailes et n'est capable de s'en

245 C : (xavï'a; YiYvo|j.évr,<; «tio 6îwv — 6 epw;... Ix 6îù)v £7tt7i£[xîT£Ta'. — Tcapà 6îù)v T) TO'.a-JTY) [lav'a [sc. ô k'pw;] ôtSoTat.

157. Voir 244 E-245 A : tw ôp6wç [lavlv^-. %o.\ xxTacyoïxsvw — xaToxw/Ti xat (Jiavîa — àuo Mo-jcûv y.aTOXw/r,.

158. Ion 533 D-535 C, 536 A-C. L'authenticité de l'ion, généralement contestée, a été défendue par Janell Quaestiones platonicae, dernier chap. (Diss. Rostock ISOii. Elle me semble très probable.

159. Le jeu de mots qui donne lieu à ce rapprochement dans le second des deux vers soi-disant homériques cités à ce sujet, n'a pas besoin d'être examiné (cf. Stallb. ad loc.) ; le rapprochement seul nous intéresse.

servir que tant qu'elle est parfaite : grâce à ses ailes, elle plane alors dans les régions supra-terrestres où habitent les dieux (246 C, cf. 248 C). Toutefois, môme quand l'Ame est déchue et qu'elle est enchaînée à la pesanteur d'un corps terrestre, c'est encore à ses ailes qu'elle devra de recouvrer, si elle le peut, sa légèreté première et de remonter vers le ciel ; car il n'y a rien, dans tout ce qui touche au corps, qui participe au divin plus que les ailes (246 D). En outre, ce qui nourrit les ailes de l'âme, c'est ce qui est divin, c'est ce qui a beauté, sagesse, bonté; au contraire, le laid, le mauvais et, d'une façon générale, tout ce qui s'oppose aux qualités précédentes est pour les ailes cause de corruption et de ruine (246 DE; cf. 248 C, 250 A). L'Ame, par nature, habite donc le séjour môme des dieux et Platon nous montre des âmes qui ne sont ni des âmes de dieux, ni des âmes de démons, c'est-à-dire sans doute les âmes des mortels, s'avançant à la suite de l'armée des dieux et des démons vers le point culminant de la voûte du ciel. Dans ce trajet, les âmes des immortels, dont la composition est parfaitement équilibrée, ne courent aucun risque. Mais pour les autres âmes il n'en est pas de même : celui des deux chevaux qui est d'une mauvaise nature s'alourdit et entraîne l'attelage vers la terre, à moins pourtant qu'il n'ait été parfaitement dressé par le cocher (247 BC). D'autre part, les ailes de l'âme, nous l'avons vu (cf. 246 DE), se nourrissent de ce qui est vraiment divin et c'est dans la plaine de la Vérité que l'Ame cherchera la nourriture qui lui convient. Aussi, quand les âmes des immortels ont franchi la voûte du ciel et que, parcourant le i6-oq br.epo-jpiv'.oç, elles se repaissent de la contemplation des réalités absolues, la Justice en soi, la Tempérance en soi, la Beauté en soi (247 CD, 250 B-D, 254 B), toutes les autres âmes se ruentelles à leur suite pour tâcher d'avoir leur part de cette heureuse contemplation. Dans cette lutte, bien des âmes sont estropiées, ont leurs ailes froissées, par suite de la maladresse des cochers; d'autres sont découragées d'un effort inutile; chez d'autres, sans doute, les résistances du coursier vicieux sont une cause de leur chute. Elles n'ont plus

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alors la MM'ilt' |i(>iir pàliirc. mais sciilcmonl ropiiiioii; elles se ^ori^-enl d Oubli '"" cl de inécliaiicelé, bref do tout co qui est eapalile de détruire les ailes, el, ainsi déj)ouillécs de leur lé^^'M'elé première, elles toiidieni sur la terre (247 E-2.ïH(]). Cette eliute, cependîint, n'est pas définitive. L'Ame peut reeouvr(>r ses ailes au bout de trois périodes de mille ans fliaeune, à la condition (pielle ait, pendant chacune de; ces, périodes, vécu selon la justice, cultivé la philosophie ou, (Milin. aimé les jeunes gens d'un amour philosophique, c'estàdire en vue de la sagesse et de la vertu (iiîS E-241) A, ■l'M\ AB). La pensée du philosophe mérite seule, en efïet, de prendre des ailes; elle s'attache toujours par le souvenir, autant qu'elle le peut, aux réalités supérieures qu'elle a jadis contenq)lées et ainsi, ne s'appliquant qu'au divin, elle s'éloigne des préoccupations humaines (249 CD). Or cette élc'vation vers les réalités supra-terrestres, que le vulg-aire prend pour de la folie, ne dilTère pas du délire amoureux : elle est, comme lui, d'inspiration divine; elle en est même, à vrai dire, le terme naturel. La vue de la beauté qu'on aime a en eiïet le pouvoir de faire fondre un moment ce qui obstrue les canaux par où pourraient se déployer les ailes de l'àme, dont la vertu se trouve ainsi ranimée. Il en est de même, inversement, pour l'âme du bien-aimé : les émanations de la beauté, qui étaient parties de lui, reviennent vers son âme, après s'être réfléchies sur celle de l'amant, et ainsi elles lui rendent ses ailes. L'Ame est alors impatiente de s'envoler, elle ne tient plus à la terre, elle lève ses regards vers le ciel et c'est là le divin délire qui passe, aux yeux des hommes, pour de l'égarement. Ceux-là même qu'un amour, dont la philosophie n'est pas le principe, mais non dénué pourtant

160, C'est-à-dire qu'elles font tout ce qu'il faut pour oublier les réalités idéales, et il s'ensuit que la réminiscence ne leur sera plus possible ou leur sera du moins plus difficile qu'à d'autres; cf. 250 A. Comparer, dans la Républ. X, 621 A, l'empressement maladroit de certaines âmes, pendant leur séjour dans la plaine du Léthé, à boire l'eau du fleuve Amélès : elles en prennent tant qu'elles perdent tout souvenir de ce qui a précédé leur existence terrestre.

de toute noblesse, a unis l'un à l'autre, et qui restent fidèles au souvenir de leurs enthousiasmes passés, quittent la vie, à la vérité, sans avoir repris leurs ailes : il leur est du moins tenu compte de leur effort pour les reconquérir, et, quand le jour en sera venu pour eux, c'est ensemble que leurs âmes, redevenues ailées, reprendront leur essor. (249 DE, 256 AB, 255 CD, 251 A-E, 256 B-E)

Il semble donc, en résumé, que les âmes, en raison de leur aptitude à rentrer en communication avec le monde dans lequel elles ont vécu primitivement, peuvent être conçues comme des intermédiaires tout à fait analogues aux démons.

§ 128. — Toutefois, quand le Phèdre nous décrit avoir l'Ame comme une chose ailée, il parle, nous le savons, d'une âme complexe et formée de parties qui sont très différentes les unes des autres : T.a.ij. yàp r,v [se. rj J^uy/J xo TràXat TrTepwxr, (251 B). Il est dit simplement que le cheval vicieux a une tendance naturelle à appesantir l'âme (247 B). Nous retrouvons ici une difficulté que nous avons indiquée précédemment (§ 106 et § \.1k.fin). Les deux coursiers du Phèdre ressemblent de très près, en effet, aux parties mortelles de l'Ame selon le Timée. Or comment admettra-t-on que les parties mortelles de l'Ame participent d'une propriété qui leur donnerait le moyen de se dégager du corps et de parvenir ainsi à l'immortalité? L'assimilation que nous avons cru pouvoir établir entre nos âmes et les démons vaudrait-elle donc, même pour des âmes enchaînées au sensible par quelques-unes de leurs parties? II est incontestable cependant que, dans le monde supra-céleste, les coursiers vivent, avec l'Intellect qui les conduit, de la vie divine et que, sous sa direction, ils prennent part, autant qu'ils le peuvent, à la révolution que les dieux accomplissent autour des réalités absolues. Mais, d'autre part, il n'est pas moins vrai que, comme on l'a déjà remarqué, les deux parties inférieures sont pour l'Ame, selon le Phèdre même, une cause de trouble dans sa vie divine (cf. 247 B, E- 248 A). Le Phèdre reconnaît en outre que c'est au conducteur de l'âme, à l'Intellect, et à lui seul, qu'il appartient de con-

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