‹ La théorie platonicienne de l'amourChapitre 65 sur 69 · Cf. Brochard art. cit. Ann. philos. XVII · texte numérisé non relu

Cf. Brochard art. cit. Ann. philos. XVII

(5^ 149-151); mais, pour pouvoir déterminer avec exactitude quelles diiïérences séparent l'Amour de la Dialectique, il nous manquait d'avoir essayé de marquer la relation que l'Amour établit entre le Sentiment et la Raison. Il nous a paru qu'il avait les rapports les plus étroits avec la Dialectique ascendante {^ 151 /?/2) . Toutefois cela ne signifie nullement, à mon sens, que celle-ci doive être considérée comme un procédé essentiellement empirique^^^ L'expérience sensible ne peut être à son égard qu'un adjuvant; mais tel est précisément le rôle réservé à l'Amour. Il y a donc ceci de commun entre la dialectique ascen.dante et l'Amour que tous deux sont une ffuvaywYïi et qu'ils aboutissent à l'unité de l'Idée, et ceci de différent que la dialectique ascendante est toute rationnelle et logique, l'Amour, au contraire, empirique dans son origine, rationnel par son principe et par son but. Au reste la mobilité de l'Amour, la variété de ses objets le dispose naturellement à être une telle o-uvxvwyv^, dans le domaine même de l'expérience. Mais le Banquet nous apprend comment il faut discipliner ses mouvements, comment il faut en unifier la multiplicité diverse, comment il faut, en un mot, régler l'ascension qu'il nous permet de faire jusqu'aux Idées, ou du moins jusqu'à l'Idée du Beau. Le Phèdre pareillement, s'il nous montre dans l'Amour un délire, nous fait voir en même temps qu'il est une condition de la réminiscence et définit cette réminiscence comme un retour à l'Idée par la généralisation. En résumé, l'Amour, comme méthode philosophique, c'est en quelque sorte une dialectique ascendante empirique.

238. Ainsi que M, Rodier a voulu le prouver, arf. c/i. Ann. philos. XVI, 56 sq. Il me semble impossible d'admettre avec lui (57, I) que le texte de Rép. VII, 532 AB : outw v.(x\ oxav tiç.... lui tw toO ôpaxoO soit relatif à la dialectique descendante : ce passage me paraît prouver au contraire que la dialectique ascendante est elle-même un procédé rationnel (cf. Urid. 13C et 537 D). Celle-ci est, sans doute, inférieure en ce qu'elle est moins complètement rationnelle, et moins satisfaisante en ce qu'elle ne fait pas la déduction de l'essence; mais il suffisait de le reconnaître et d'ajouter que la conscience précise de cette insuffisance est justement ce qui motive l'emploi de l'autre procédé. Ascendante ou descendante, la Dialectique intéresse toujours la seule Raison.

L'AMOUR, DIALKCTIQUE ASCENDANTE EMPIRIQUK 201

Iliitic les mains (lu |)Iiilt>so|ilic, ce ne |i(Mi( ôti'O sans floiile (iniin iiKiycii acccssoiiT cl simpli'iiit'iil, coiimic nous l'avons (lit, un auxiliaire, dcslinrà (mmIci' le |)as à d'aiilrcs nirlliodi'S vrainicnl sciciililifUU's cl ciilici'cmciil lalionncilcs; celles-ci soni CM cll'cl seules capables, précisément p;u'ce ([u'cllcs comporlcnl une démarche inv(M'se supposant la connaissance des Idées, de nous apprendre avec précision quelle est la place de cliacpie ld(''e dans la lii(''rarcliie qu'elles forment toutes enscmhl(\ cl en relalion avec d'autres Idées. Cependant, (juelle (pie soit l'infériorité de l'Amour par rapport à la Dialocti(jue, ce n'est pas une raison pour le condamner et pour refuser à la faiblesse de notre nature cette chance inespérée de parvenir, fût-ce en partant do ce qui est étranger à la Raison, jusqu'à l'objet propre de la Raison. L'Amour ne constitue donc pas, comme l'a pensé Zeller, une méthode inoompl('te qui ne nous mt'ne pas jusqu'où va la Dialectique. II peut en elTet ne pas nous mener jusque là, d'abord parce qu'il lui arrive trop souvent de se dévoyer, mais aussi parce qu'il faut, de toute façon, un bond pour parvenir jusqu'à l'Intelligible et que cette grâce suprèine peut nous faire défaut. Toutefois, si nous sommes capables, pour parler comme Diotime, de recevoir les dernières révélations, nous atteindrons notre but, par l'Amour comme par la Dialectique. Mais il est bien vrai, d'autre part, que c'est une méthode partielle qui ne nous ouvre pas d'aussi vastes horizons que la méthode dialectique, qui ne détermine pas avec la même rigueur les étapes ou les croisements de la route suivie, et enfin qui n'utilise qu'un moyen empirique d'élever l'Ame, du Sensible à l'Intelligible.

§ 157. — Si nous voulons comprendre pleinement le rôle de l'Amour en tant que méthode philosophique, il est nécessaire maintenant de revenir sur ce qui a été le point de départ de notre étude, la considération de la nature synthétique de

l'Amour. Nous nous sommes contentés en effet, à ce sujet, de prendre les données de l'exposition platonicienne et d'interpréteur, dans ses termes les plus immédiats, le mythe du Banquet. Mais toute la suite do notre étude n'a fait encore que développer la môme idée : l'Amour est un démon, il établit une relation entre des mondes opposés. Comme l'âme humaine, en effet, dont il est la fonction propre, il unit la nature sensible à la nature intelligible; à ce titre même, il est un moyen d'acquérir et de communiquer la vertu, qui est l'empire de la Raison sur les appétits, d'acquérir et de communiquer la science, puisque l'Amour est une condition pour l'âme déchue d'obtenir une réminiscence de l'Intelligible. L'Amour nous est apparu ainsi comme un succédané de la Dialectique et comme une philosophie; car il est un moyen pour. l'Ame d'opérer ce passage du Sensible à l'Intelligible, qui est la raison d'être de la Dialectique et de toute vraie philosophie. Le moment semble donc venu de coordonner les résultats de la recherche, de façon à mieux voir quelle est la nature de l'Amour et quelle est l'étendue de son rôle.

§ 158. — Quand Diotime veut faire entendre à Socrate ce qu'est l'Amour, il est un point sur lequel elle insiste tout particulièrement : ce n'est pas une raison, explique-t-elle, parce que l'Amour n'est ni beau ni bon pour qu'il soit laid et mauvais ; ce sont là en effet les gaucheries ou les excès d'un intellectualisme qui, commençant à prendre conscience de lui-même, s'enivre de logique. Platon, par la bouche de la prêtresse de Mantinée -^^, montre donc avec force qu'il y a d'autres opposés que les contradictoires, que les contraires sont aussi des opposés et des opposés dont il est possible d'effectuer la synthèse, car ils comportent des intermédiaires. L'exemple choisi est celui de l'opinion vraie qui ne peut rendre raison d'elle-même et qui est moyenne entre la science et

239. Et peut-être afin de mieux marquer la différence de ses théories et de celles de Socrate, comme l'ont pensé Hermann Gesch. und Syst. d. platon. Philos, p. 523. n. 592 et Steinhart p. 346, n. 56, ap. Rettig op. cit. p. 301; cf. Brochard art. cit. Ann. philos. XVII, p. 15 sq.

RETid'H sni LA NATLUK S YNTIIIITIOIII-: DE I/AMOIMI '20^^

ri,:4iH)r;mci' '"'. (l'est .•issiiiw'incnl rtiiic des jH-cmiri-cs iiidicMlioiis (l'une doeli-ine (|iii dex.iil preiidro dans la |)lul(>S(»|dne de IM.ddii une place si iniporlanle -^'. Mais aucune des expositions (|ue Platon en a donm-es n'est, jtlus int('ressante, pour notre («Inde. (|ue c(dle (|ui ternune le \'" livre dt^ la H''fitihliiiitr. Platon y api)Ii(|ue en (dTel pr('cis('nu'nl à la connaissance de ce (|ui est beau la distinction de l'opinion et do la seitMiee. 11 y parle do ceux((ui no s'attacdiont rpi'à la multiplicité divorso ot inlinie dos ohjots beaux et qui sont incapablos de s'élcA'or jusqu'au Beau absolu et di» le contempler en luimom(\ ot il les distingue de celui qui, au contraire, ne confc^nd pas lo Beau avec les choses b(dlos. La connaissance que l)ossèdo ce dornior, ot qui ost l'ondéo sur une claire vision du réel, ost science; celle des [)remiers, n'otai\t relative qu'à l'apparence variable et lloltaide, ost opinion. L'opinion on oITot ost intermédiaire entre la science, qui a pour objet l'Ltro, et l'ignorance, qui est relative au Non-Être. Elle ost bien distincte de la science, car celle-ci est infaillible, et l'opinion est, au contraire, ossentiellement faillible; et l'objet de la science, loquol ost immuable, ne peut être celui de l'opinion, lequel ost variable. Or, tandis que les uns aiment ce qui est l'objet de la science, les autres aiment ce qui est l'objet do l'opinion ; ils aimeront donc toutes ces choses auxquelles le vulgaire attribue la beauté, les belles voix, les belles couleurs; mais ils ne peuvent endurer qu'on cherche à les mettre en état de contempler lo Beau en soi, ni qu'on leur en parle comme de quelque chose de réel. De même pour la multitude dos choses justes, à l'égard du Juste absolu. Nous ne serons donc nullement fautifs envers ces gens-là, conclut Platon, si nous les appelons z'Xiozzo: plutôt que çf/i-ossi (V, 476 A-480 A).

240. To ôpOà So^â;;£'.v xa\ aveu toû î/ti\ Xôyov SoOvai Banq. 201 E sq. ; Cl". 203 E : «Toçîa; xt ■/.■x\ â[ia6£a; Iv (xI(T(i> ecttiv.

241. On la trouve développée avec plus ou moins d'ampleur dans le Ménon (97 A "98 D), dans la Bépublique (V, 476 A-480 A, fin du livre; VII, 534 A), dans le Timée (27 D- 28 A; 37 B, C; 51 DE), dans le Théétèle (187 A-210 A), dans le Sophiste (2i7 RG, 262 E-264 B), dans le Philèbe (37 A-38E, 59 A-D).

Il semble résulter de ce développement que, si l'Amour est quelque chose d'intermédiaire, ce n'est pas du moins au même sens que l'opinion, et, par conséquent, si l'exemple de l'opinion est allégué dans le Banquet pour faire comprendre ce qu'est l'Amour, il faut ne voir là qu'une comparaison très générale. Remarquons tout d'abord que l'opinion n'est pas un intermédiaire seulement en tant qu'opinion droite : elle l'est de toute façon, mais, quand elle est droite sans pourtant pouvoir rendre raison d'elle-même, c'est, comme dit le Ménon, une faveur divine. Cependant cette faveur est-elle aussi grande que celle dont l'Amour est la conséquence? On ne peut le penser; jamais en effet l'opinion droite n'atteint le réel véritable; si elle arrivait jusque là, elle cesserait d'être elle-même, elle deviendrait autre chose, elle serait la science-*-; elle reste donc essentiellement incapable de s'élever jusqu'à ce qui pourrait rendre raison d'ellemême. L'Amour, au contraire, n'est pas un tel intermédiaire, et, si la 6£u iJ,oTpa qui lui donne naissance n'est pas une grâce imparfaite et précaire, il doit nous conduire jusqu'à son terme naturel, qui est la contemplation même du Beau absolu. Sans doute on pourra dire que, lorsque nous sommes parvenus à ce terme suprême, déjà est achevé le rôle conducteur de l'Amour : « Il n'a plus qu'à se retirer pour faire place à ce qui est plus noble et plus divin que lui, l'intuition pure de l'intellect. » (Brochard Ann. ph. XVII, p. 19) Il n'en est pas moins vrai que, s'il nous conduit jusque là, c'est qu'il est un intermédiaire bien différent de l'opinion vraie. Le morceau du V*' livre de la République paraît être, comme je l'ai dit, très significatif à cet égard : l'Amour s'en tient-il aux premiers degrés de son évolution et en outre se disperse-t-il dans la multiplicité des objets beaux? Alors il est un intermédiaire analogue à l'opinion : tantôt, il a d'heureux élans, tantôt il se fourvoie; bref, comme l'opinion, il a ses erreurs. Se soumet-il à la discipline dont Diotime trace le plan dans le

242. Cf. dans le Théét. toute la discussion à partir de 201 C, mais principalement 208 C-2iO A,

Page 1