I. AMOIK KV LAME, COGNITIFS ET MOTEURS
(Ml (Mlc ([Il (Ml |iiiiss;iiico-''\ Celte erilicpio est inacceptable, car ni le Ti/nrr ni le Phrdro ne |»euv(Mil laisscM' ;in(Mnu' incerlilude à eel ('i;;ir(l : si IMalon a dil de l'Ame (itrcllc es! le lirii des ldt''es, il lia |iii. d'inu' |tail, le dire (|iir de riidrllccl, el, d'antre part, il n'a pn attriliniM' an\ Idt'cs eonune rr'alités dislinetes une existence actuelle dans l'Ame. Du moins, c'est hien des Idées elles-mêmes que lui \ itMil son double pouvoir : en lanl ({u'elles sont les Intelligibles, les Idées lui confèrent l'intellii,''en('e et, ce qui send)le au premier abord plus surprenant, ce sont elles encore qui lui donnent le mouvenuMit (|u"elle possède. F^es Idées forment en efTet une biérarchie et la communication des Genres, si nettement affirmée dans le Sophiste, signilie qu'il y a entre les genres des mouvements incessants non pas seulement d'association, mais aussi de progression. Entre l'Idée du Bien et la dernière des Idées, il y a un double mouvement de descente, ou d'ascension. Bref, à partir du Bien, il y a, comme on le dira plus tard, procession, puis inversement, conversion et retour vers le Bien, et c'est sans doute ce double mouvement que l'Intellect accomplit, quand il se meut circulairement autour des Idées.
Quoi qu'il en soit de cette supposition relativement à l'Ame, il faut du moins reconnaître que, si l'Amour, de son côté, est moteur, c'est en tant précisément qu'il aspire vers l'immortalité ou, en d'autre termes, qu'il tend vers les Idées, et que, par une ascension régulière, il s'efforce de repasser en sens inverse par les étapes de la procession, c'est-à-dire de retour ner vers le Beau dont il émane. C'est une première contemplation qui, dans la vie préempirique a mis dans l'Ame le germe de l'Amour ; c'est au renouvellement de cette contemplation qu'il aspire. Nous comprenons maintenant pourquoi l'Amour apparaît à Platon (cf. Gorg. 507 E sq. ; voir § 120, p. 133; 137 fin et 143 in.) comme le principe universel de toute harmonie et de tout ordre. C'est grâce à lui que, par l'Ame, se réconcilient le Sensible et l'Intelligible, et, dans l'Ame, le mouvement et la connaissance, l'action et la con-
250. De An. III, 4, 429 a, 27-29; cf. mon livre p. 483 et n. 420.
templation, la vie et la pensée, le Devenir et l'Être. Enfin, il est permis de penser que ce rôle de médiateur, dont l'Amour est investi par rapport à l'Ame, ne se termine pas au seuil du monde intelligible. S'il est vrai que, avec la communication des Genres, la participation ait sa place dans le monde intelligible lui-même, si seulement un tel monde existe en tant précisément que monde, c'est-à-dire en tant qu'harmonie de termes hiérarchiquement ordonnés, il faut, semble-t-il, admettre qu'il y a un autre Amour, supérieur à l'Ame, dans lequel se réconcilient pareillement l'Être et un certain Non- Être, et qui n^est autre chose que la tendance de toutes les Idées vers le Bi'en.
§ 164. — Mais, à vrai dire, ce sont là des extensions de la pensée de Platon. Il importait toutefois de montrer quelles sont les conséquences de la conception de 1 Amour comme synthèse des contraires, par rapport à l'ensemble de la philosophie platonicienne. La théorie de l'âme du monde nous est apparue comme n'étant en somme qu'un autre aspect de la théorie de l'Amour et le principe de la communication des Genres en est la transposition dans le monde des Idées. — Mais, si nous voulons restreindre le champ de nos inductions aux enseignements les plus immédiats de l'œuvre écrite de Platon, nous devrons encore insister tout au moins sur les deux points suivants : l'Amour, en tant qu'aspiration vers l'immortalité, nous libère partiellement des entraves de la vie sensible; de plus, il nous ouvre le monde intelligible en nous conduisant jusqu'à l'Idée du Beau.
§ 165. — La première idée domine dans le Banquet et dans le Phèdre. Dans le premier de ces dialogues, l'Amour se révèle à nous comme un moyen de nous affranchir non pas seulement du Sensible, mais aussi de l'individuel. A l'égard des corps aussi bien qu'à l'égard des âmes, il représente en quelque sorte l'instinct spécifique de l'immortalité et de l'universalité. La génération, qui conserve le type, en est la manifestation dans le premier cas; dans le second cas, c'est le désir d'une renommée éternelle et indépendante des circonstances transitoires {Banq. 20G A-C, E-207 D, 208 B-E,
LAMOllR ET LA MOUT 219
201) ('-l'!). M.iis ccl inslincl n'csl vt'i'ilMliliMiiciil salisl'ait que |>.ir la l'oiiIcMiiplalioM iiirmc de IVsscncc (''Icrncllc du Itcaii (lil:^ AKi; alorssciilcmciil se r('alis(' une imiiini'lalih' Vi'i'ilahlc, cl ii<»ii plus (I(''p(Mi(lanl(', coMiuK": celle de l'Anic, ou syndx)li(|ue. cduiUK^ celle de la ^énéralion. D'après le Phèdre, l'Amour esl le nioveii le plus jU'oprc à rendre à l'Anic les ailes qu'elle a p(M(liies. cl. comuie nous l'avons fait voir ailleurs (5:^ 133), il no s'aiiil pas seuleuient pour elle d'une récompense à obtenir après la mort, mais d'une (''vasion de la vie terrestre, jiendanl la durée môme de cette vie. Si cette évasion vers la réalité idc'ale n'était pas possible, que signifierait la réminiscence? (Juel avantage trouverait l'Ame à recouvrer ses ailes, si elle ne devait pas ainsi reprendre contact avec le réel et si elle ne devait connaître la vérité que dans un autre monde? La comparaison avec le Phédon s'impose ici. D'une part, nous voyons dans ce dialogue que l'Ame doit, autant qu'elle le peut, s'affranchir de son corps, afin de vivre de sa vie propre; la véritable vertu n'est qu'une purification à l'égard des passions du corps et une préparation à la mort. Mais d'autre part, il est également vrai que le véritable affranchissement, le seul qui soit absolu, c'est celui que l'âme du juste obtient après la mort ; aussi est-ce à ce but que tend le philosophe, et il travaille toute sa vie à se préparer une fin telle que son Ame n'entraîne avec elle aucune des souillures du corps {Phédon 66 B-6S B, 80 D-81 D; cf. 63 E- 64 B, 83 D, 84 B, 114 C). Ainsi nous pouvons, dans cette vie même, par la suppression des désirs et des passions ou, en d'autres termes, par la mortification du corps, nous donner un équivalent partiel de cette libération complète qu'est la mort. D'après le Phèdre, de même, la mort est seule capable de nous procurer des satisfactions que ne nous donnerait ni la sagesse humaine, ni même le délire divin (256 B, cf. 249 D sq.). Or, si l'Amour est un moyen de revenir vers la réalité absolue, il semble bien qu'il doit avoir le même rôle que l'apprentissage de la mort : l'Amour est une sorte de mort dont les dieux nous accordent la grâce dans le cours même de notre existence mortelle et en vue de notre immortalité. Aussi
ne nous étonnerons-nous pas d'entendre Platon, dans le Ct^atyle (403 C-404 A), attribuer à Hadès les mômes effets qu'à l'Amour et en parler presque dans les mômes termes. Ce qui fait le pouvoir de Hadès sur ceux qui sont allés jusqu'à lui, c'est précisément le désir qui est en eux de rester près de lui et ce désir est celui de devenir meilleurs. Mais c'est là un don qu'il fait même aux habitants de la terre, puisque le désir de la vertu se confond, nous l'avons vu, avec le désir de la mort; à plus forte raison le fait-il à ceux dont l'âme, affranchie en effet par la mort de toutes les passions du corps, peut être véritablement retenue dans de tels liens. Aussi ce dieu est-il, conime l'Amour, un parfait sophiste '^^' et même un vrai philosophe, comme l'Amour encore [Banq. 204 B), en tant qu'il a compris que seuls des hommes privés de leur corps peuvent être enchaînés par le désir de la vertu {Cral. 404 A). Enfin la République nous montre l'amour véritable, c'est-à-dire l'amour de la sagesse, ou la Philosophie, fonction propre de l'Ame, s'identifiant avec l'immortalité de cette âme : l'xVme est immortelle en tant précisément qu'elle aime, par nature, ce qui est immortel et qu'elle s'efforce de se débarrasser de toutes les souillures dont la vie sensible l'a recouverte, comme la mer a caché sous les algues et les coquillages la primitive figure de Glaucus le marin (X, 611 C-612 A^^^).
Bref l'Amour bien compris, l'Amour dans son essence propre, c'est, à la fois et en vertu du même principe, la tendance de l'Ame à s'immortaliser et sa tendance à redevenir elle-même en se libérant des entraves du corps.
§ 166. — Mais qu'est-ce pour l'Ame que de redevenir ellemême par l'affranchissement du Sensible? C'est reconquérir la place que lui assure sa parenté avec les Idées, c'est rentrer au sein du monde idéal. On a déjà vu comment, dans le
251. 403 E : TsXeb; no-j^\av'f\z te xa\ [jlyai: z\izçyixt\z, xwv irap' aùno, comp. Banq. 203 D : ÔEtvôç... ao-^iar'(\c,.
252. 611 DE : ...Ssî... pXÉnetv ... et; Tyiv çiXoooçcav aù-rri; [sc. tt.ç 4'y/''l<]' *'"'' èvvosTv wv aTtrexai xat oî'wv ÈsfeTai ôjAiXtùv, wv lyyyeviri; oucra tù xi Osîti) xat àôavaxw xat tw àet ovTt xat o't'a av yévoixo xw xotoûtw itàca £ui(T7to[Alvo xa"t 'jTih xayxï); xr;; ôp[x.î)ç àxxoji.KTÔEÎO'a ex xoO tïôvxo-j, ev <() vOv Eaxt...
l'LACI. 1)K LIDKK l)i: HKAII DANS I.K MONDK DKS IDKKS 221
P/iriirc, IMahm dt'-ri'il I V'i^.irrmcnl du xi'iIImIiIc ain.iiil de la iiUMUc l'a(;(»n t|ii(',daiis la lirpublique, les dil'IicultrscjuV'proiivo le |)liilos(»|»l»(', a|iirs s'iMic (dovô jusqu'aux Idrcs, à vivro désormais selon les cxinciicfs de la vie luorlLdlo (cf. îlj 150 n. in.). X'cst-co pas là la souicf de celle ol-ztJ.x, dont Alcihiadcî l'ail i^ricf à Socrale {Ihunj. 2I"> A, 221 I))? I/Amour, c'est le desii' (|ii'a I ïimc de l'epreiidi'c ses ailes el ainsi de (|iiillei" les lieux où l'a pn-cipiU'e s;i (duile, pour reloiu'uer vers ceux où (>sl sa V(''rilal)le patrie. Pareillement, si le mol 'l-or.o^ est pris en son sens étymologique, la connaissance acquise du Réel t'ai! senlir au philosophe que, dans le monde des apparences, il n'esl fxi'i à m place. Or jusqu'où le conduit l'initiation érolicpie du Banquet, la réminiscence erotique du Phèdre'l Justpi'à ridée du Beau, cause de cette réminiscence {Phèdre 246 1']. 2V.I 1)K. 2"»0 H), objet dernier de celte initiation [Banq. 210 E s(jq.). Ainsi donc c'est par l'Idée du Beau que l'Amour nous fait pénétrer dans la sphère idéale. Toutefois, ce n'est lunit-ètre là, il faut en convenir, qu'une conséquence de l'inlirmilé» de notre nature (250 B). Sans doute, il nous est bien dit que nulle autre Idée ne brille d'un pareil éclat ; mais d'autre part, Platon ne manque pas de nous avertir que la Sagesse et les autres Idées dignes d'être aimées, comme la Justice, la Vérité, détermineraient en nous de prodigieuses amours, si elles faisaient sur nous une impression analogue à celle que produit l'Idée du Beau (250 D). N'en faut-il pas conclure que, si nous étions capables de supporter cette impression, nous pourrions atteindre le monde idéal par une autre Idée que l'Idée même de la Beauté ?
§ 167. — Quoi qu'il en soit, voyons de quelle façon l'Idée du Beau nous introduit dans le monde intelligible et, pour cela, cherchons à déterminer quelle place elle occupe dans la hiérarchie des Idées. — Tout d'abord il convient de rappeler que Platon maintient entre le Bien et le Beau l'identité que, pour les Grecs, le langage et la conscience commune établissaient entre eux : dans le Banquet, il n'est même question tout d'abord que de l'Amour du bon '^^ De plus le beau se définit
253, Banq. 204 li, 206 AB [cf. d'autres références dans le ch. I, § 15] ;
pour Platon, comme pour Socrate, parla convenance, l'adaptation de la chose à sa fin -^*. Platon ne veut pas dire autre chose quand il écrit, dans le Timée (87 C), que tout ce qui est bon est beau et que rien de beau n'est dépourvu de proportion (oj-/, â'ij.—pov) ; ou, dans le Philèbe (64 B-65 A), que l'essence du bon vient se réfugier dans celle du beau, car la mesure et la proportion ([x^rptô-r^ç /.al aj;x[j.£Tp{a) doivent partout constituer la beauté et la vertu des choses (64 E). En d'autres termes, la beauté d'une chose, c'est sa vertu propre, c'est-à-dire la réalisation de sa fonction, et cette réalisation de la fonction essentielle dans un tout complexe ne peut résulter que d'un accord réglé selon la notion intelligible du tout et de ses parties.
Aussi voyons-nous dans le Philèbe la vérité s'ajouter à son tour à la mesure et à la proportion pour constituer un mélange qui non-seulement ait de la valeur, mais même puisse subsister (64 DE). La conception du beau reste donc nettement intellectualiste; car, si la cause qui fait la beauté du mélange en même temps que sa bonté (22 CD, 60 B, 6o B), c'est la mesure en même temps que la proportion, il faut reconnaître que l'intelligence est ce qui se rapproche le plus de la mesure et de la proportion (66 B, 67 A, 30 C-31 A) et ce qui se rapproche le plus aussi de la beauté (65 DE). Si on lui assigne le troisième rang dans une hiérarchie des biens, c'est seulement parce que, relativement à nous comme relativement à l'Univers, c'est un bien qui ne se suffit pas à luimême (67 A) ; l'àme intellectuelle, en nous comme dans l'Univers, n'est pas en effet, on le sait, identique aux Idées, qui seules sont un bien qui se suffit à lui-même. Toutefois, puisque l'intelligence est ce qui est le plus capable d'approcher de la mesure, cause elle-même de la beauté, nous
voir aussi llip-p. l 2,^1 BC; Akù. / 116 G; Protag. 360 B; Gorg. 474 G- 475 A, 477 C-E, 478 B ; Lysis 216 D ; Ménon 77 B ; Rép. VI, 505 B ; Tim. 87 G; Philèh. 64 E ; Lns IX, 859 D-860 A,
254. Hipp. I 288 G-E, 290 D- 291 B, 293 DE, 295 G-E. L'authenticité de ce dialogue n'est pas incontestable, il est vrai. Mais la doctrine en question est conflrmée par les dialogues authentiques, comme on va le voir.
PLACR DE L'IDKK DU UEAU DANS l,K MONDK DES IDÉES 223
n'avons |iliis à nous ('tonniM' ni du cararlrrc inh'llcchicl de l'anidin' plalonic'nMi dont le Icinir rsl la (•(inlcniitlalion du llcau, ni di-s ia|i|»r()cli(Mn('nls conslanls t'Iahlis pai- l'Ialon entre lidi'c d'Amour et l'idi'-e d'ordre cl de mesure (dorf/. 'M)l \'] si\. ; U(i/iq. 101 K). I) "autre part, le UK-iani^-e dont la mcsui'e est la eause, possède lui-même ju'opoi'tion. heauti' et viM-ili'", mais ce ne son! là (pie les asi)eets divcis du llien unitjue. prineipe dernier et eause suprènu' du midani^c {Phi- Irbc (i't l)-(i."> A). Il semble doue que ce mélan^-e (|ui, supérieur à rintelligenee, se suffit à lui-même, ne peut être autre ehoscque chaque Idée, prise individuellement, et surtout que l'ensemlde des idées, comme constituant un monde intellii^ilde. ("dia(|ue Idée envisagée en (die-mème est bien en elTet un mélange, puisqu'elle est une synthèse du Môme et de TAutre. Quant à l'ensemble de ces synthèses, il est lui-même une synthèse de relations et un cosmos ordonné; rassemblant en lui la totalité des synthèses possibles, il est seul, à la vérité, absolument parfait et absolument capable de se suffire à lui-même.
Cependant, s'il en est ainsi, il semble que le Philèbe ne puisse rien nous apprendre sur la place de l'Idée du Beau dans la hiérarchie idéale. Ce que nous voyons en effet ici, c'est que, par la mesure, chaque Idée est belle, harmonieuse et vraie et que le monde des Idées est lui-même beauté, harmonie et vérité. En d'autres termes, toute Idée et la totalité des Idées participent du Beau et du Vrai, comme elles participent du Bien. Mais il semble que les indications du Phtlèbe puissent être précisées et complétées, sur le point qui nous occupe, au moyen de la République. Ce dernier dialogue nous montre en effet dans le Bien le principe de toute réalité et de toute vérité et lui attribue une beauté supérieure à celle de la Vérité (VI, 508 E) ; ce Bien, dont on vient de nous dire qu'il est vrai et beau, est en outre supérieur à l'Existence même en dignité et en puissance; il donne par conséquent l'existence à tout ce qui est au-dessous de lui, sans posséder luimême cette sorte inférieure d'existence qu'il confère (509 B). Cette proposition est présentée sous une forme qui en sou-
ligne le caractère remarquable et appelle sur elle notre attention (509 C). Ailleurs, quand Platon nous dit de Dieu qu'il est Fauteur des Idées, il semble que cette assertion, si elle n'a pas d'autre objet que de compléter la symétrie de l'exposition, signifie réellement que le Bien — et non Dieu — est le principe de toute la réalité des Idées (X, 597 B-D). Enfin, dans le Phèdre (246 E), le divin, c'est-à-dire ce qui nourrit les ailes de l'Ame, c'est ce qui est /.aAôv, aiçsv, àvaOôv.
Du rapprochement de ces textes, on peut induire, je crois, que le Bien forme avec le Vrai et le Beau, qui n'en sont d'ailleurs que les aspects, une sphère d'existence supérieure à l'existence môme d'un monde idéal ; si nous considérons ces trois choses comme n'en faisant qu'une seule, nous verrons en elles la cause du mélange qui constitue le monde des Idées et de la bonté de ce mélange {Philèbe 65 x\). Ce n'est pas à dire pour cela qu'il n'y ait pas une Idée indépendante du Beau : la participation à cette Idée est la raison de toute beauté dans les choses particulières (cf. Gorg. 497 E; Phédon 100 C-E). Mais cette Idée, disons-nous d'une part, occupe un rang très élevé dans la hiérarchie du réel, elle est un principe, et, d'autre part, elle est un aspect du Bien, principe suprême, comme le Vrai en est l'autre aspect. M. Fouillée n'a donc pas eu tort d'appeler le Beau « la splendeur du Bien » [Philos, de Platon IP, p. 7); il est en eiïet en quelque sorte l'éclat lumineux (cf. Phèdre 250 A-C) par lequel le Bien fait impression sur nous. Or cette impression qui tourne l'Ame du côté du Bien n'est autre chose, nous le savons, que l'Amour. L'Amour, nous ramenant au Beau qui Fa fait naître, nous conduit donc jusqu'au Bien.
§ 168. — Mais le Bien se révèle aussi à nous comme principe de connaissance, à savoir comme science et comme vérité. Il y a en effet, dans l'étude proprement scientifique, un autre moyen de tourner l'àme vers le Bien, sous l'aspect du Vrai ; cet autre moyen, c'est la Dialectique. Ainsi s'explique une fois de plus, par la communauté fondamentale du but, la correspondance de l'Amour et de la Dialectique. Mais, à ce sujet il convient de nous rappeler que le Philèbe a défini le
LK HIKN KT LK UKAl! 225
|)i'in('i|)t' ilii iiK'Ian^n' |t;ii' l;i mesure. IM'isc en (îllcî-inèine, la Mesure, c esl alisoliimeiil le lloii; (|iian(l elle se nianifest(; à nous, c'est le |{(>aii ; (|uaml elle nous (hnienl eonuaissahle, ces! le \i;ii. Il semhle dniu' (|iie uous soyons ici sur la voi(; lie cet iulelleclualisuie iiiallit''Miali(|ue (jui earaelérise la dei'iiièi-e philosophie de IMaloii, telle iiu'ArisloLc nous l'a fait connaître. Cejx'ndanl eette dernière piiilosophie nr. constitue pas une révolutlitn dans la pensée de IMaton : du Gorgins jusipiau Tnnée, au Phèdre, aux Lois et cMdin aux enseignements oraux de l'Académie, la pensée du Maître n'a fait que s'appi'olondii' dans le sens de l'intellectualisme, sans jamais se renier. On sait ce (juc raconti^ Aristoxèxi-:-^^' de l'étonnenient de ceux (jui venaient écouter les leçons de IMaton sur le liien : ils s'attendaient à entendre parler du bien par rapport à l'homme, mais on ne leur donnait que des spéculations sur les nombres, sur la géométrie, et enfin sur l'Un identique au lîien. D'autre part, j'ai essayé de montrer ailleurs que l'Un et les Nombres, c'est-à-dire» l;i mesure et le mesuré, sont audessus du monde des Idées, et celui-ci, à son tour, au-dessus de l'àme du monde, lien de l'Intelligible et du Sensible. Or que nous apprend le Philèbe ? Que la mesure et la proportion sont au-dessus du mélange oii se retrouvent cette mesure et cette proportion et au-dessus de l'Intellect; le Timée'^. que l'ànie du monde, construite sur le modèle de l'Animal en soi, c'est-à-dire, sans doute, du cosmos intelligible -''^ est ordonnée suivant des nombres; le Phèdre'^, que l'Amour tend à nous ramener aux mouvements réguliers des âmes divines; que la Justice qui est une harmonie, la Tempérance, qui suppose la mesure, la Science, sont, a côté du Beau, aux premiers rangs des essences absolues (247 D, 254 B) ; que, s'il en est une qui domine les autres, c'est la plus intellectuelle, la çp^vr^si; (250 D). Le Gorgias (508 A) ne s'accorde-t-il pas avec les Lois (VI, 75G E sq. ; cf. § 143) pour faire de la proportion géométrique un principe d'une haute portée, non seulement morale
255. Elem. harm. II, 30 Meib., ap. Zkller Ph. d. Gr. II 1*, 712, 3; cf. mon livre déjà cité n. 453, I [p. 506,.
256. Cf. mon livre n. 273, III ^p. 305j el n. 274, II [p. 311].
et sociale, mais même universelle? En somme, c'est toujours à l'harmonie, à la proportion, à la mesure qu'il faut en venir, qu'il sjagisse du corps ou de l'âme, du monde sensible ou du monde idéal, de la vertu ou de la science. Mais il y a plus : il semble môme que la hiérarchie du Philèhe, dialogue de la vieillesse de Platon, ne démente pas l'ascension erotique du Banquet, dont la composition est certainement bien antérieure; et celle-ci s'accorde, d'autre part, nous le savons, avec l'ascension dialectique de la République. Les premières étapes de la méthode de l'Amour, satisfactions pures, d'abord relatives au corps, puis relatives à l'âme, répondraient en effet assez bieiî aux plaisirs' purs de la cinquième classe des biens, dans le Philèbe (66 G). Au-dessus, vient dans le Banquet l'amour des belles occupations, puis des belles sciences; dans le Philèbe, le quatrième rang appartient aux opinions droites, aux arts, aux sciences. Sans doute ce parallèle ne saurait être poursuivi avec rigueur. Néanmoins le Banquet semble bien faire une place à part à la science du beau, analogue à celle que le Philèbe assigne à l'Intellect. Enfin, nous l'avons vu, la proportion et la mesure sont, dans ce dernier dialogue, au dessus de l'Intelligence, comme, dans le Banquet, l'Idée du Beau est au-dessus de la science seule de la beauté.
Conclusions.
§ 169. — En résumé, le Beau n'est pas, à proprement parler, une Idée particulière correspondant à telle qualité abstraite ou sensible, une Idée analogue à celles de l'Impair ou du Blanc, déterminées selon tels rapports particuliers ; c'est une Idée qui exprime un rapport universel et fondamental de toutes choses, dans le cosmos intelligible comme icibas -", au même titre que le Uéel ou le Vrai ; mais lun et l'autre sont subordonnés à un principe supérieur d'unité,
257. Bien différente dans son esprit est la conception de Natorp Platos IdeenL, principalement p. 171. La discussion en eût été trop longue et elle aurait mis en question toute^l'interprélation du Platonisme.