Philèbe, 32 ὃ
niscence. Or la mémoire est une condition nécessaire du phénomène du besoin ou du désir. La soif, par exemple, est le désir de la boisson (τοῦ πώματος), ou, plus exactement, le désir de boire la boisson (τῆς πληρώσεως τοῦ πώματος), ; elle suppose donc, d'une part, l'absence de la boisson, et, d'autre part, la présence de la boisson : pour que l'âme désire la boisson, il faut que la boisson lui soit présente idéalement. L'âme devra donc emprunter au passé la représentation de l'avenir ; d'où, avec la conscience d'un manque actuel, qui produit une souffrance, l'idée de la satisfaction possible de ce manque, la prévision qui produit un plaisir. La souffrance, en ce cas, est dite corporelle, puisqu'elle implique la coopération de l'âme et du corps; le plaisir qui s’y mêle est dit mental, car il suppose un divorce relatif entre l'âme et le corps. Mais, d'autre part, le Théétète nous apprend que le corps n'existe pas en soi, qu'il est le produit d’un concours de mouvements, qu'il a même définition et mème essence que la sensation. L'opposition, admise dans le Philèbe, se réduit donc, dans le Théétète, après une analyse plus profonde, à l'opposition, dans l'âme elle-même, de la sensation présente οἱ de la faculté de mémoire et de prévision. L'âme est un développement dans le temps, et, en elle comme dans le temps, on peut distinguer deux points de vue: le point de vue du
devenir, du passage du passé à l’avenir, et le point
de vue de l'instant dans lequel ce passage s’effectue . L'opposition de l’âme et du corps symbolise l'opposition du médiat et de l'immédiat, de la réflexion qui prévoit et prépare l’avenir (τὸ λογιστικόν), et de la passion immédiate ainsi que de la réaction immédiate contre cette passion (τὸ ἐπιθυμιητιχόν, τὸ θυμοειδές). Mais, il faut ajouter que, même dans le désir (ἡ ἐπιθυμία), la distinction se reproduit; [6 désir implique une contradiction d'états de conscience, soit lorsqu'il tend à sa satisfaction, soit lorsqu'il commence à la réaliser. Celui qui ἃ soif et se désaltère souffre et jouit à la fois; « ces deux phénomènes ne se produisent-ils pas dans le même lieu et dans le même temps de l’äme ou du corps, comme l’on voudra? Car cela, je crois, ne fait pas de différence » (εἴτε ψυχῆς εἴτε σώματος βούλει: οὐδὲν γάρ, οἴμαι, διαφέρει").
N'est-ce pas d’ailleurs ainsi que, dans le langage courant, est entendue la distinction de l’âme et du corps ? Celui-là aime le corps, est φιλοσώματος, qui aime le gain ou l'honneur, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre à la fois, c’est-à-dire en qui domine la passion (ἐπιθυμία) ou l'énergie irrationnelle (θυμός). Celui-là, au contraire, est φιλόσοφος, qui s’affranchit de la domination du corps, en d’autres termes de la domination des passions. Car le corps, c'est, par