République, ΤΙ, 358 a
extérieure qui s'attache à la personne du juste, puis 4 des alliances et des honneurs politiques qui lui sont réservés, enfin des récompenses qui l’attendent après la mort. En regard de tant d'avantages, on place la déconsidération et l'isolement de Pinjustéss 4 en cette vie, ainsi que les châtiments qui le menacent après la mort. Mais ce calcul des avantages À et des inconvénients extérieurs de la justice et de l'injustice n’a rien de convaincant ; et, d’autre part, il est évident que, tout à l'encontre de la justice, M l'injustice n’est mauvaise que par ses conséquences, 4 qu’elle est un bien en soi. S'agit-il, dans une affaire D quelconque, de donner, c’est le juste qui paie le Ε. plus, l’injuste qui paie le moins; s’agit-il de prendre, … le juste ne prend rien et l’injuste prend tout. Quant « aux sanctions religieuses, elles ont été conçues de telle sorte qu'en consacrant la justice, elles couvrent M aussi l'injustice : il est des moyens d’acheter les | dieux à prix d'argent; le riche est aimé des dieux, non le juste‘. C’est ainsi qu'entre l'éloge de la [8tice et l'éloge de l'injustice les hommes hésitent, M parce qu'ils n’ont d'autre critérium qu’un crité- | rium extérieur de l’excellence de la justice. 3
Mais ils ont tort d’hésiter. Car si la justice δὲ injustice ne sont des biens ou des maux que relativement à leurs conséquences sociales, si le droit
1, République, IT, 363 a, 544.
ne consiste que dans la limitation réciproque des Ι appétits humains, l'origine du droit et de la justice … est claire : à l'injustice appartient la réalité, dont la ' justice n'est que l'apparence et l’enveloppe. Entre ce qui est souverainement bon, commettre l'injustice et ne pas être puni, et ce qui est souverainement mauvais, souffrir l'injustice et ne pouvoir punir l’auteur de l'injustice, les hommes se sont arrèlés à une moyenne conventionnelle : ils ont décidé, d'une part, que toute injustice commise serait pumie et, d'autre part, que toute injustice subie serait vengée'. De cette convention originelle le droit est sorti. La majorité, composée de faibles, l'a emporté sur le pétit nombre des forts : incapables d’injustice, précisément parce qu'ils sont faibles, ils ont dicté la loi aux forts, capables d’in- . justice et disposés à l’usurpation; modérés dans
leurs ambitions, toujours parce qu'ils sont faibles, { ils ont seulement exigé que la possession des biens Σ de chacun fût garantie par tous à chacun, ils ont … décrété l'égalité des lois ?, Donc, la justice n’est pas un bien, mais une limitation extérieure, une nécessité : la justice, c'est le bien des autres *. La justice n’est pas la réalité : au fond et en réalité, tous
- 4. République, II, 358 δ, sqq.
- 2. Gorgias, 483 b, sqq.
3. République, 1, 343 c.: ὅτι ἡ μὲν διχαιοσύνη καὶ τὸ δίχαιον ἀλ)ότ τον ἀγαθὸν τῷ ὄντι.
justice, c'est l'apparence, née d’une convention sociale. « Laissons à tous deux la liberté de faire ce qu'ils veulent, au juste comme à l’injuste, et voyons où leur inclination naturelle les pousse. Alors nous saisirons la vérité sur le fait : le juste 4 tend au même but que l'injuste, à savoir à l’usurpation (τὴν πλεονεξίαν, le plus-avoir), que toute la Ὁ nature (φύσις) poursuit comme un bien, c’est par ἢ convention (νόμῳ) que l’un et l’autre se soumettent, « par contrainte, au respect de l'égalité ?. »
Par conséquent, si la justice est identifiée à la correction pénale, l’injuste est le vrai, et quiconque aura, selon le précepte philosophique, dépassé le M point de vue de l’apparence?, cessera d’être dupe de la justice, ne sera juste qu’en apparence et vis-à-vis 3% des autres hommes, mais fera de l'injustice la réalité de sa vie; doublement injuste, puisqu'il ajoutera Ἃ le mensonge à l'injustice, il saura rendre invisible τ son injustice, suppléant par une « habileté d’orateur populaire et d'avocat » à l'anneau légendaire de M Gygès. Plus audacieux et plus fort, l’injuste mépri-M sera ces détours ; 1] saura proclamer par ses actes τ que la morale de légalité et de la justice est une 4 morale d'esclaves. « La nature nous dit que cela est
laid (αἰσχρόν) qui est mauvais (χαχόν), à savoir de«
1. République, II, 359 c. l 2. République, 11, 361 ὃ : ἀφαιρετέον δὴ τὸ δοχεῖν.
subir l'injustice; c'est la loi sociale qui nous dit que le plus laid (αἴσχιον), c'est de commettre une injustice; car se laisser infliger une injustice, voilà qui n’est pas le fait d'un homme libre, mais d'un esclave, pour qui mieux vaut vivre que mourir". » Aussi « vienne seulement un homme dont la nature soit assez forte, qui secoue, déchire et rejette tout cela, qui foule aux pieds nos écritures, nos illusions, nos sortilèges et toutes ces conventions contre nature, alors l’esclave de tout à l'heure se dresse tout debout etdevient maitre, et la justice selon la nature éclate *. » Ce n'est plus seulement dans son for intérieur, ce n’est plus dans sa vie privée, qu'il rompt avec le mensonge et la dissimulalion; il règne sur l'état et inaugure la tyrannie. Vraiment libre, il est alors vraiment heureux; car le citoyen injuste peut ètre flétri des noms de voleur, ou d’assassin, ou de sacrilège; mais le tyran qui pille les temples, les maisons particulières et les trésors publics, non pas en détail, mais en bloc, celui-là est accablé de louanges, appelé « bienheureux et glorieux », non seulement par ses conciloyens, mais par les autres cités ; il est respecté, parce que ce que les hommes craignent, ce n’est pas l'injustice commise, c’est l'injustice subie ; il fait éclater aux yeux la « justice naturelle », et, sur les ruines du droit des faibles,