TRAITEMENT ANTISEPTIQUE DES MALADIES DES YEUX
En dehors des opérations pratiquées sur les yeux et qui ne peuvent être faites que par des spécialistes exercés, il est un certain nombre d'affections superficielles de ces organes (conjonctivite, blépharito, etc.), qui sont du ressort de la pratique courante et que tout médecin doit savoir traiter conformément aux règles de la thérapeutique moderne. La plupart de ces affections étant d'origine infectieuse et microbienne, les antiseptiques trouvent ici leur emploi le plus large et le plus efficace. Avant d'indiquer la thérapeutique spéciale de ces affections, nous dirons quelques mots des antiseptiques considérés d'une façon générale au point de vue ophthalmologique.
Considérations générales. — La solution d'acide borique à 4 p. m est le plus répandu et le plus banal, mais non le plus efficace de ces antiseptiques. Son innocuité absolue est le seul avantage qu'il présente; mais si, au point de vue purement hygiénique, il a quelque utilité, on peut dire hardiment que dès qu'il s'agit d'une conjonctivite quelconque (conjonctivite des nouveau -nés, conjonctivite purulente ou même conjonctivite catarrhale de moyenne intensité), son action antiseptique est absolument négligeable et in-
1. Pour la rédaction de ce chapitre nous avons largement tiré parti de notes qui nous ont été obligeamment lournies par M le D'Millée, do
LA TUliHAPlîUïigUIi: ANTISEPTigUE.
suffisante, et que son emploi constitue même un danger en donnant au malade une fausse sécurité et lui faisant perdre un temps précieux qui permet à l'affection de s'étendre et de passer à l'état clironiquc. Mieux vaudrait s'adresser d'emblée à un spécialiste éclairé, qui prescrirait dès le début un traitement antiseptique proportionné à la gravité de l'affection.
Ces réserves faites, la solution boriquée saturée (c'est-àdire à 4 p. 100) et préparée d'une façon réellement aseptique (eau filtrée et bouillie), peut être employée de préférence dans la conjonctivite hyperhcmique, dans la conjonctivite catarrhale de faible intensité (en surveillant avec soin la sécrétion), et dans la conjonctivite phlycténulaire (concurremment avec la médication appropriée, c'est-à-dire la pommade à l'oxyde d'hydrargyre, Ogr. 255 p. 10 grammes). Dans tous les cas on fera usage de la solution froide pour imbiber des compresses (jamais d'oeillères), appliquées sur les yeux entr'ouverts pendant dix minutes, cinq ou six fois par jour.
Des compresses trempées dans la môme solution chaude seront employées dans toutes les kératites, à moins d'ulcérations infectieuses, et dans la blépharite.
Enfin, on pourra encore se servir de cette solution pour faire la toilette de l'œil dans les cas ci-dessus ou pour laver le champ opératoire après l'extraction de la cataracte ou après l'excision de l'iris, en un mot après la section de la cornée, dans les cas où l'on croirait avoir à redouter les inconvénients de la solution de sublimé (infiltration de la cornée, en supposant que cet accident, signalé dans des cas assez rares, soit réellement imputable au sel mercuriel).
On s'en servira encore pour plonger les instruments qui auraient été préalablement trempés dans l'alcopl ou l'acide phénique fort, subslances qui pourraient irriter l'œil au cours d'une opération.
Les solutions de sublimé dont on fait usage dans la thérapeutique oculaire doivent toujours être préparées avec
TKAITEMENT ANTISEPTIQUE.
Veau distillée seule, sans addition d'alcool (condiLion indispensable pour que cette solution ne soit pas irritante et pour éviter les infiltrations cornéerines). — La plus employée est la solution à 1 p. 2 000 (ou 1/2 p. I 000). On s'en servira en compresses appliquées de la même façon que pour la solution boriqiiée, dans V ophthalmie des nouveauxnés, la conjonctivite purulente, la conjonctivite catarrhale intense avec sécrétion muco-purulente , dans les ulcères infectieux de la cornée, la conjonctivite gramdcuse, etc.
On surveillera l'emploi de cette solution, et si des accidents, d'ailleurs très rares, survenaient du côté de la peau ou de la cornée, on la couperait d'un tiers ou de moitié d'eau, de manière à se servir d'une solution à un tiers ou un quart p. 1 000, qui, en devenant absolument inofîensive, perd aussi, — il ne faut pas l'oublier, — la plus grande partie de ses propriétés antiseptiques, et n'a plus que la valeur de la solution boriquée sus-indiquée.
La solution de sublimé est employée également en lavages et en irrigations pour éliminer le pus sécrété par la conjonctive enflammée et pour aseptiser le champ opératoire avant toute espèce d'intervention sur l'œil, et même, quelquefois, après cette intervention, même sans section de la cornée. On s'en sert également pour humecter les boulettes de ouate hydrophile devant servir de tampons pendant les opérations.
La solution de sublimé, altérant les métaux, ne peut être utilisée pour y plonger les instruments dans le but de les nmintenir aseptiques.
Le sublimé (solution à 1 p. SOO) est employé |dans le brossage et le grattage des granulations de la cornée.
Il est bon de rappeler ici que, lorsqu'on a recours à l'anestliésie de l'œil par la cocaïne, il faut faire l'instillation avaiit de laver avec la solution de sublimé, car sans cette précaution l'action anesthésique de la cocaïne serait considérablement amoindrie.
On emploie aussi Vacide phénique à 1 p. 12;j comme antiseptique faible à la place de l'acide borique. — En so-
lution forte (à 25 ou 50 p. 1 000) comme en chirurgie générale, on peut s'en servir pour tremper les instruments avant l'opération, mais il est bon de les passer, avant de s'en servir, dans une solution boriquée bien stérilisée pour enlever l'excès d'acide phénique.
Le biiodure de mercure préparé suivant la formule :
serait un antiseptique d'un usage général et des plus parfaits, pouvant servir à la fois aux lavages, aux irrigations, à la désinfection des instruments, aux injections sous-cutanées, etc. Mais, comme il ne peut être préparé qu'en grandes quantités à la fois, il est d'un usage peu répandu.
Le cyanure de mercure à 1 p. 100, Valeool à 90 degrés, peuvent servir à la désinfection des instruments ; mais comme l'œil supporte très mal l'alcool, il faut enlever ce dernier par un lavage à l'acide borique.
Viodoforme en poudre, l'aristol en poudre ou en pommade (à 1 p. 10), sont employés dans le traitement des ulcères de la cornée.
Il nous reste à parler dunitrate d'argent, qui, bien qu'il soit considéré par la plupart des ophthalmologistes plutôt comme caustique que comme un antiseptique, n'en occupe pas moins le premier rang dans la thérapeutique des affections oculaires. D'ailleurs nous avons montré ici -même (voy. p. 51) que, par leur action sur les microbes, les caustiques doivent être rangés parmi les antiseptiques les plus énergiques.
Dans le traitement des conjonctivites en général, le traitement antiseptique tel qu'il a été indiqué ci-dessus est en réalité insuffisant, ou ne peut être considéré que comme préventif. 11 faut y joindre des cautérisations quelquefois biquotidiennes avec une solution de nitrate d'argent à 3 ou 2 p. 100. Dans les cas moins graves, ces cautérisations se-
Biiodure de mercure.
Alcool
Eau
0 gr. 03 20 gr.
1000 gr.
TRAITEMENT ANTISEPTIQUE
ront espacées tous les deux jours ou faites avec des solutions à 1 ou 1/2 p. 100.
Pour éviter la conjonctivite purulente des nouveau-nés, on fera la prophylaxie maternelle (injections vaginales antiseptiques avant et pendant l'accouchement), et, s'il y a lieu, on étendra cette prophylaxie à l'enfant en lavant ses yeux, avec une solution antiseptique, aussitôt après sa naissance. On peut se servir pour cela d'instillations de jus de citron ou d'insufflations de poudre d'iodoforme. Ce dernier médicament est toujours bien toléré et ne produit pas de réaction inflammatoire (E. Millée).
Thérapeutique spéciale des inflammations de l'œil. — Pour compléter les notions qui précèdent, nous indiquerons brièvement les principaux traitements en usage dans les hôpitaux de Paris pour combattre les inflammations de nature infectieuse qui ont leur siège sur les membranes de l'œil. Nous passerons successivement en revue la conjonctivite, la blépharite, la kératite, etc.
Conjonctivite.
La conjonctivite catarrhale doit être traitée, comme nous l'avons dit, par des instillations de nitrate d'argent et des compresses imbibées à'eau boriquée.
La conjonctivite granuleuse est traitée par des attouchements répétés avec des crayons de sous-acétate de plomb, de sulfate de cuivre, ou même de nitrate d'argent mitigé (eii neutralisant l'excès de sel d'argent avec de l'eau salée). On y joint des lavages antiseptiques {eau phéniquée, chlorurée ou boriquée), ou bien l'on fait le massage des paupières après introduction à& pommade au précipité rouge. On peut encore employer les insufflations d'iodoforme finement pulvérisé (Kirmisson).
La conjonctivite purulente est soignée par M. Budin à. l'aide de lotions au naphtol a. (20 centigrammes p." i 000 d'eau distillée), concurremment avec les cautérisations au nitrate d'argent.
M. Kirmisson, après avoir débarrassé la conjonctive du
pus par un lavage antiseptique, fait une cautérisation de solulion au nitrate d'argent (au 10» ou au 30«) ou avec le crayon mitig(^ à un tiers. L'excès du sel d'argent est neutralisé par l'eau salée. Les cautérisations sont faites une ou deux fois dans les vingt-quatre heures. On y joint des douches avec une solulion antiseptique et dans l'intervalle on recouvre les paupières de compresses imbibées de lamême solution, en y ajoutant au besoin un petit sachet de glace.
M. A. Trousseau traite cette affection en appliquant, chaque matin pendant un quart d'heure, des compresses trempées dans la solution suivante :
Des lavages à l'eau boriquée chaude sont nécessaires pour détacher les concrétions qui se sont formées pendant la nuit à la base des cils.
On peut encore se servir de la pommade suivante :
Dans les formes chroniques on emploie des pommades au bioxyde de mercure et à l'extrait de Saturne (Panas), ou bien précipité rouge et à la teinture debeiyoin (Vidal), ou encore à Vhiiile de cade.
Dans la blépharite pityriasique on se sert de compresses imbibées d'une solution de sulfate de zinc (1 p. 100), appliquées matin et soir pendant 10 minutes. Pendant la nuit, on enduit le bord des paupières d'un mélange de vaseline et lanoline ou de pommades au précipité rouge, à Voxyde jaune de mercure, à la résorcine, à Vacide phénique.
Dans la blépharite ulcéreuse on emploie Vacide phénique ou le sublimé en solution sur des compresses chaudes, appliquées pendant une demi-heure deuxfois par jour. Ony joint des cautérisations au crayon ou à la solution de nitrate d'argent, à la teinture d'iode (si les ulcères sont torpides).
Blépharite.
Sulfate do zinc Eau distillée. .
3 gr.
300 gr.
Oxyde de zinc Vaseline. . .
0 50 gr. à 1 gr.
10 gi-. •
ÏRAITEMIÎNT ANTISEPTIQUE. 231
Dans la blépharo-conjonctivite des enfants, MM. de Saint- Germain et Valudk font des lotionsaveclasolutionsuivante :
Sulfate de zinc 1 gi'-
Hvdrolat de roses 50 gr.
Eau distillée. 150 gi-.
Kératite.
M. A. Trousseau traite la kératite phlycténulaire par l'introduction, cà l'aide d'un pinceau, d'une certaine quantité (gros comme un grain de blé) de la pommade :
Oxyde jaune de mercure 0 gr. 25
Vaseline 5 gr.
En outre, des compresses trempées dans la solution boriquce seront appliquées trois fois le jour pendant un quart d'heure. On peut encore tremper ces compresses dans Veau chloralée.
Des frictions à l'onguent mercuriel belladone sur l'orbite, l'huile de foie de morue à l'intérieur, complètent le traitement (ne pas donner d'iode en même temps que la pommade à l'oxyde jaune, pour éviter la formation d'un biiodure).
On maintiendra le malade dans l'obscurité, et l'on surveillera les complications, qui nécessiteraient un autre traitement et l'intervention d'un spécialiste.
Iritis.
Concurremment avec les instillations de sulfate d'atropine, on applique trois ou quatre fois par jour des compresses chaudes trempées dans la solution boriquée. Pour la nuit, on remplacera les compresses par un tampon d'ouate hydrophile, en évitant surtout le froid, qui exaspère l'iritis. Les onctions d'onguent mercuriel belladoné calmeront la douleur ; Viodure de potassium combattra les exsudats, et le bromure ou le chloral l'insomnie. Dans la forme suppurative,on donnera le sulfate de quinine à l'intérieur. En outre, on traitera la cause (syphilis, rhumatisme, j-'outte, etc.) par' une médication générale appropriée.