DUJARDIN-BEAUMETZ
Paris, 30 septembre 1892.
LA
INTRODUCTION
La révolution profonde qui s'est accomplie dans l'étude des maladies générales par la découverte des organismes microscopiques [microbes ou bactéries) qui sont la cause incontestable d'un grand nombre d'entre elles ne pouvait manquer d'avoir son retentissement sur la thérapeutique de ces maladies. Ce résultat, cependant, a tardé quelque peu à se produire, et l'on ne peut s'empêcher d'être frappé de la différence qui existe encore, sous ce rapport, entre la chirurgie et la médecine proprement dite.
D'un côté i'antiseptie et l'asepsie, qui en est le corollaire prophylactique, considérées comme indispensables et s'imposant comme une règle absolue, non seulement dans les opérations chirurgicales elles-mêmes, mais encore dans toutes les interventions qui se rattachent de près ou de loin à la chirurgie, dans les accouchements par exemple, comme dans les pansements de la gynécologie, de l'ophtalmologie et de la rhinologie.
De l'autre, le traitement des maladies internes, restant à peu de chose près le même qu'il y a vingt ans, ou ne
LA TUÉRAPEUTIQUE ANTISEI'TIQUIC
faisant que des emprunts indécis et timides à la méthode antiseptique. Môme dans les cas nombreux où il ne reste aucun doute sur la nature microbienne de raffection, on ne fait rien ou l'on fait peu de. chose pour combattre l'action nuisible de ces microbes ou de leurs produits [toxines), et l'organisme souffrant reste seul chargé de lutter contre eux. L'antisepsie n'est pas encore, comme elle devrait l'être, la première et la principale préoccupation du médecin, comme elle est celle du chirurgien.
Les raisons de cette différence sont multiples et tiennent à la nature même du mode d'intervention. On s'est surtout demandé si l'antiseptique, introduit dans le tube digestif, n'était pas beaucoup plus dangereux que lorsqu'il est simplement appliqué sur la peau ou sur une solution de continuité du derme.
Cette objection pouvait avoir sa valeur à une époque où l'on ne connaissait guère d'autres antiseptiques que le sublimé ou l'acide phénique. Elle n'a plus de raison d'être aujourd'hui que la thérapeutique possède une gamme admirablement graduée de produits, empruntés pour la plupart à la chimie organique {série aromatique), et qui, suivant l'expression du professeur Bouchard, sont, « à une dose déterminée, toxiques pour tel microbe, et ne le sont pour aucune des cellules humaines* ».
La théorie microbienne, d'ailleurs, par suite de ses progrès récents, subit une évolution remarquable et dont il est indispensable de dire ici quelques mots, car elle intéresse directement la question de l'emploi des antiseptiques à l'intérieur.
Les microbes, on le sait, n'agissent pas seulement par leur présence, comme le ferait une plante parasite empruntant sa nourriture à l'organisme sur lequel elle s'est implantée. Leur action est plus complexe. La plupart d'entre eux, et particulièrement les plus dangereux — ceux du choléra, du tétanos et de la diphtérie, par exem-
1. BoocHARD, Thérapeutique des maladiei infectieuses (1889), p. 12.
INTRODUCTION
pie, — agissent surtout par leurs produits de sécrétions (toxines), liquides analogues aux venins et aux diastases, véritablés poisons verse's dans l'organisme et charrie's par le sang jusqu'aux centres nerveux, bien avant que la pullulation du parasite ait pris des proportions en rapport avec l'acuité des symptômes généraux qui dénotent une affection rapidement mortelle.
Ce n'est donc pas tant le microbe lui-même que sa fonction de producteur de toxine qui constitue le danger, et l'expérience démontre qu'il n'est nullement nécessaire d'administrer l'antiseptique à la dose massive capable de détruire le microbe : une dose relativement faible suffît pour neutraliser l'action de ce dernier, c'est-à-dire pour l'empêcher de pulluler et de sécréter la toxine qui lui est propre. Dès lors l'organisme, débarrassé du poison qui paralysait ses fonctions normales, reprend le dessus et ne tarde pas à éliminer le parasite, en revenant à l'état de santé I.
Mais nous pouvons aller plus loin et élargir singulièrement le champ de la médication antiseptique.
Dans un. grand nombre de maladies on observe tous les symptômes qui caractérisent ordinairement les maladies microbiennes, mais sans qu'il soit possible de décéler la présence d'un microbe auquel on doive attribuer l'origine de l'affection. Telles sont les inflammations consécu-tives à des altérations de nutrition, et dont le rhumatisme articulaire aigu peut être cité comme le type le plus complet.
La cause de ces maladies est une perversion des fonctions de certaines cellules de nos tissus et de nos organes, cellules qui versent dans l'organisme des matières anormales ou des matières normales, mais en proportion exagérée^ . Ces matières constituent de véritables toxines,
1. Do même qu'il faut une certaine quantité do microbes pour constituer la maladie, il suffit d'une certaine dose d'antiseptique pour neutraliser l'action soptique do ces microbes, sans qu'il soit nécessaire de les détruire complètement.
2. CiiARRiN, Le microbe, la cellule, propriétés communes (Semaine médicale, 10 février 1892, p. 45). . . .
dont les effets sont analogues à ceux des toxines fabriquées par les microbes pathogènes.
Ce rapprochement n'a rien qui doive étonner. L'iiistoire naturelle de la cellule, élément histologique de tous nos tissus, nous la montre comme possédant une organisation et des propriétés semblables à celles de ces cellules microscopiques animales ou végétales vivant en parasites dans l'organisme, et que l'on désigne sous le nom général de microbes. Les cellules perverties dans leur fonction, malades, deviennent par cela même de véritables parasites, des corps étrangers que l'organisme s'empresse d'éliminer par le processus bien connu de l'inflammation. 11 n'agit pas autrement en face des microbes. C'est pourquoi les symptômes généraux (hyper thermie, troubles nerveux, etc.) sont dans les deux cas identiques.
L'élimination de ces toxines, quelle que soit leur origine ne se fait guère que par le rein, par l'intestin ou par la peau, et c'est ce qui explique pourquoi la fièvre s'allume toutes les fois que le rein est surmené ou que ses fonctions sont entravées (Lepine), comme c'est souvent le cas dans les inflammations. C'est ce qui explique aussi pourquoi les diurétiques, les purgatifs et les sudoriflques ont une action favorable, et véritablement antiseptique, dans toutes les inflammations parce qu'ils entraînent au dehors non seulement les toxines sécrétées par les microbes et par les cellules altérées, mais encore ces microbes euxmêmes et ces cellules mortes ou mourantes, véritables déchets de nos organes , qui ne servent plus qu'à les encombrer et qui forment dans le torrent circulatoire, plus particulièrement dans le rein, des obstructions qui constituent un danger immédiat pour l'organisme tout
On sait, en effet, que le rein est la principale et presque l'unique porte de sortie des microbes qui se sont multipliés dans le sang. C'est ce qui explique la fréquence et le danger des néphrites en général et des néphrites infectieuses en particulier.
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Mais cette notion nous donne aussi des indications précieuses au point de vue thérapeutique, et l'expérience nous montre que les antiseptiques agissent sur les cellules malades comme sur les microbes , en neutralisant leur action nocive, en les désinfectant, comme on disait autrefois, en les empêchant de sécréter des substances toxiques, comme nous l'admettons aujourd'hui. En fait, les antiseptiques n'agissent pas sur les cellules enflammées de nos organes les plus intimes autrement qu'ils n'agissent sur les cellules des plaies superficielles, et, dans un cas comme dans l'autre, le retour rapide des tissus à l'état normal est la conséquence d'une antisepsie rai sonnée et proprortionnée à la gravité de la lésion.
Que l'on ne s'y trompe pas d'ailleurs, et que le praticien confiant dans la sûreté de son diagnostic ne s'endorme pas dans une fausse sécurité ! L'inflammation est franche et d'origine non microbienne : soit! Mais le microbe, nous le savons, est partout qui sommeille, semblable au grain de blé confié à la terre et qui n'attend que les premières chaleurs de l'été pour commencer à végéter. Le trouble de l'organisme laisse la porte ouverte au parasite, qui s'empresse d'en proflter. De là des complications sans cesse menaçantes et qui transforment insidieusement, l'inflammation simple et d'elle-même guérissable en inflammation microbienne, maladie infectieuse et qui met directement la vie en danger.
Le rhumatisme articulaire aigu déjà cité tout à l'heure comme une inflammation franche, d'origine non micrO" bienne, ou dont le microbe n'est pas encore connu, est précisément au nombre des maladies oîi les surprises de ce genre sont fréquentes. Et, sans parler des rhumatismes secondaires oupueudo-rhuinalismes (Birulafoy) consécutifs à la blennorragie, à la scarlatine, à la dysenterie, aux oreillons, aux affections puerpérales, n'a-t-on pas observé récemment, comme conséquence d'une simple otorrhée d'origine ancienne, un pseudo-rhumatisme articulaire rapidement mortel, sans complications cardiaques, bien que se
LA TUÉRAPEUTIQUK ANTISEPTIQUE.
confondant, par ses symptômes d'invasion, avec le rhumatisme aigu classique (Nettku et Raymond)?
Il importe donc, dès le début d'une maladie inflammatoire même à marche cyclique, d'instituer un traitement antiseptique en rapport avec la gravité des symptômes. Et, que le me'dicanient agisse comme aseptique, c'est-àdire comme agent prophylactique, ou comme antiseptique, c'est-à-dire comme agent curateur, qu'il neutralise l'action toxique des microbes ou celle des cellules dégénérées de nos propres tissus, son action utile n'en sera pas moins facile à constater. — C'est lorsque le rein obstrué ou enflammé remplit mal ses fonctions et que les toxines rejetées vers l'intestin le menacent d'inflammation, qu'il est surtout nécessaire de protéger la vaste surface absorbante que cet organe leur offre. La médication antiseptique vient alors puissamment en aide à la diète lactée et aux purgatifs, qui ne peuvent être indéfiniment répétés sans créer un nouveau danger.
En résumé, les surfaces enflammées de nos muqueuses .et de nos séreuses ne se comportent pas, en face des substances étrangères (cellules desquamées, microbes ou toxines), autrement que le tissu conjonctif sous-cutané d'une plaie mis à nu par un traumatisme extérieur : le même traitement antiseptique est applicable dans les deux cas. Mais on tiendra compte, en thérapeutique interne, des conditions spéciales du miHeu intérieur et de la difficulté de porter le médicament sur l'organe même ou sur les organes enUammés. Dans la plupart des cas, on devra se contenter de faire de l'antisepsie (icnémle; mais l'antisepsie locale sera bien souvent la conséquence de la première, et le résultat final n'en sera que mieux atteint.
Avant d'aller plus loin dans cette étude, il n'est pas sans utilité de jeter un rapide coup d'œil sur les changements apportés dans la description des maladies qui relèvent de la pathologie interne, par les récents progrès de la bactériologie.
INTRODUCTION
Considérations générales sur les maladies microbiennes. — Nous n'avons pas l'intention de l'aire ici une étude complète des maladies microbiennes : nous renverrons, pour cette étude aux divers traités de bactériologie et particulièrement à celui de MM. Cornil et Babes le plus complet que l'on ait publié sur cette matière. Il nous suffira de montrer combien est grand le nombre des affections où le médecin est forcé de compter avec les microbes.
Les maladies générales infectieuses qui sont exclusivement causées par la présence d'un microbe véritablement spécifique peuvent être aiguës ou chroniques.
Parmi les premières viennent se ranger la diphtérie, le tétanos, les oreillons, la. morve, la fièvre typhoïde, le typhus, la méningite cérébro-spinale épidémique, le choléra, la fièvre jaune, la suette niiliaire.la grippe (influenza), la coqueluche, la blennorragie, etc., maladies produites par des microbes de nature végétale appartenant à la famille des Bactériacces ^.
La fièvre intermittente (impaludisme) et quelquesj autres affections plus localisées (folliculite végétante, maladie de Paget, etc.) reconnaissent pour cause des organismes microscopiques de nature animale appartenant ii la classe des Spovozoaires.
Les maladies générales chroniques causées par des bactéries sont la tuberculose , la lèpre , l'actinomycose, la rhinosclérose, le béribéri, la carie dentaire, etc. Il faut sans doute y ajouter la syphilis et la rage, dont les mi- , crobes sont encore problématiques.
1. Cornil, et Babes. Les bactéries et leur rùle dans l'étiolor/ie, l'anatomie et l'histolofjie pathologique des maladies infectieuses, 2 vol. in-8°i 3« édit., Paris, 1890. — Le voluriie que nous avons publié sous ce titre : Les microbes, les ferments et les moisissures (Bibl. scient, internat.), 2» édit., Paris, 1891, est un livre do vulgarisation qui s'adresse plus spécialement aux personnes étrangères il l'art médical.
2. La variole, la rougeole, la scarlatine, doivent être également considérées comme des maladies microbiennes, mais leurs microbes spécifiques n'ont pu encore être cultivés. Décrits par les bactériologistes comme des microcoques, ces microbes sont considérés par M. L. P/eilTer comme des sporozoaires.
D'autres maladies dont la nature microbienne n'a été reconnue que plus récemment présentent celle particularité qu'elles sont provoquées ou compliquées par la présence simultanée ■ de plusieurs microbes (associations microbiennes), dont une ou plusieurs espèces peuvent prédominer suivant les cas. Telles sont certaines formes de pneumonie et de pleurésie, la bronchite, la méningite, la péritonite, la dysenterie, etc., puis toutes les maladies générales consécutives aux plaies, l'érysipèle, la lymphangite, la phlébite, la pyémie, la septicémie, la gangrène, les inllammations puerpérales, la métrite, etc., maladies qui confinent à la médecine et à la chirurgie et sont caractérisées par la présence du pus'.
A la suite de ces maladies prennent place un grand nombre d'affections se présentant comme des complications des maladies précédentes ou des suppurations chroniques consécutives aux inflammations et aux plaies mal guéries, c'est-à-dire qui n'ont pas été traitées conformément aux règles de la thérapeutique antiseptique. Telles sont les endocardites, les myocardites et les néphrites infectieuses, les abcès métastatiques et les arthrites purulentes analogues h celles signalées plus haut dans le pseudo-rhumatisme infectieux.
Comme on voit, le champ delà microbiologie est vaste , mais on aurait tort de lui donner une extension exagérée en supposant qu'il embrasse toutelapathologie.Lesaffections non microbiennes sont plus nombreuses encore, car elles comprennent toutes les névroses, les dyscrasies, les néoplasmes et même les inflammations, qui, dansbien descas.sont dues à des causes physiques et chimiques étrangères a l'action virulente des microbes. Il n'en est pas moins vrai qu'en affaiblissant l'organisme, en viciant les fonctions des organes et troublant le renouvellement régulier de leurs
1 Ceci ne veut pas dire que toutes ces affections soient nécossairoLTJc'rolSnl : les ép\nchements de P^^^^^^^ l^e 1^^^ tonite ne contiennent pas toujours des ^^^"'^^^l^f.^.f'' ganisraes permet do porter un pronostic très favorable.
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éléments histologiques , toutes ces affections ouvrent la voie aux complications microbiennes. L'antisepsie s'impose alors avec autant de rigueur que s'il s'agissait d'une maladie infectieuse, soit pour combattre, comme nous l'avons indiqué plus haut, les effets nuisibles des toxines sécrétées par l'organisme lui-même, soit pour prémunir cet organisme contre les complications venues du dehors.
Dans tous les cas, il importe de distinguer avec soin les affections microbiennes de celles qui ne le sont pas, de savoir à quelle espèce particulière de microbe ou à quelles espèces on a affaire, etde saisir, s'il estpossible, lemoment précis oii le microbe fait son apparition, lorsqu'il n'est qu'une complication. C'est là le but de cette science nouvelle qu'on appelle la bactériologie.
Sans doute l'intervention indispensable du microscope dans le diagnostic et le pronostic des maladies est une complication dont le praticien fidèle aux errements de la clinique traditionnelle aimerait à se passer, mais le progrès scientifique, à ses débuts, a toujours rencontré les mêmes difficultés.
Ce que l'auscultation était pour les médecins du premier tiers de ce siècle, ce que la théorie cellulaire fut, vingt-cinq ans plus tard pour la génération suivante, la théorie microbienne Vest aujourd'hui pour ceux qui ont quitté l'école il y a quinze ou vingt ans. Et, de même que les deux premières découvertes sont entrées dans la pratique pour ne plus en sortir, de même la dernière et la plus jeune s'impose comme une conséquence du progrès incessant des connaissances humaines.
L'histologie a jeté une lumière éclatante sur le diagnostic de tous ces néoplasmes que l'on confondait autrefois sous les noms communs de tumeurs et de cancers. De même la bactériologie éclaire d'une façon toute nouvelle l'histoire des processus inflammatoires, et ce n'est pas trop s'avancer que d'affirmer que c'est précisément par la clinique que s'accomplira le triomphe définitif de la théorie microbienne.
LA TllÉUAI'KUTIQUE A N ïl S lî I>T 1 QU 15.
Que de problèmes, en effet, restés sans solution avec les; anciens procédés de diagnostic et qui se sont trouvés résolus d'un seul coup par l'examen microscopique!
Pourquoi, par exemple, la méningite, cette terrible affection de la seconde enfance, guérit-elle dans certains cas, tandis que dans d'autres, en apparence identiques et soumis au même traitement, elle marche fatalement vers une terminaison funeste? C'est que le microbe de la tuberculose n'est pas l'unique agent de cette maladie', et que des espèces microbiennes diiférentes, bien que produisant lesmèmes effetset traitées par les mêmes agents thérapeutiques, peuvent évoluer différemment suivant qu'ils sont plus ou moins sensibles à l'action de ces médicaments.
De même, les angines pseudo-membraneuses, que l'on confondait autrefois sons le nom général de diphtérie, ne sont pas toutes produites par le microbe de Klebs et de Lôffler [Microsporon diphtericum de Klebs ou Pacinia Uffleri de Trévisan) 2. Récemment on a décrit une forme bien distincte et relativement bénigne d'angine pseudomembraneuse produite, non par le microbe diphtérique dont nous venons de parler, mais par le microbe de la pneumonie (pneumocoque ou diplocoque lancéolé de Frânkel et de Talamon, Klebmlla salivaris de Trévisan); tandis que d'autre part on sait que l'angine pseudo-membraneuse de la scarlatine est due soit au véritable microbe diphtérique (Cornil et Babes), soit au streptocoque du pus (WuRTZ et Bourges), qui se montre surtout dans l'angine précoce. — Ces faits nous prouvent qu'un même processus inllamraatoire peut être produit par des microbes différents, chaque tissu n'ayant qu'une seule manière de se défendre contre l'irritation produite par la présence des parasites et des toxines que ces parasites répandent
1. On a sigualé sept ou huit microbes dans l'e'^sudat et le pus de la môninaite (V. Adknot, Gazette des Hopitaiu, 28 juin 1890) .
2. Pour la classification des bactéries que nous adoptons .ci, voyez a 'appendice la note D.
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autour d'eux. La nature plus ou moins virulente de ces toxines a d'ailleurs la plus grande influence sur l'issue finale de la maladie. On trouve en effet, dans ces différences étiologiques, l'explication des insuccès bien constatés de certains médicaments vantés par quelques-uns comme tout-puissants contre le processus diphtéritique : il est bien probable que dans ces cas heureux on a presque toujours eu affaire à des angines pseiido-diphtéritiques, et non. à la véritable diphtérie causée parle microbe de Lôffler.
Des considérations analogues s'appliquent au rhumatisme articulaire aigu et aux pseudo-rhumatismes infectieux dont il a déjà été question plus haut, affections qu'il importe tant de distinguer l'une de l'autre au point de vue du pronostic et du traitement.
La nosographie des maladies internes est donc complètement à refaire en prenant pour base la bactériologie, comme on a refait l'histoire des tumeurs et des maladies chirurgicales en prenant pour base l'histologie ; celle-ci d'ailleurs se confond aujourd'hui avec la bactériologie, car les points de contact de ces deux sciences sont tels qu'elles ne peuvent pas plus se passer l'une de l'autre qu'elles ne pourraient exister sans le secours du microscope.
Ce travail de révision est commencé de tous côtés, et les résultats déjà obtenus sont tels que l'on peut prévoir qu'il sera terminé en peu d'années. Dix ans à peine nous séparent des premiers essais de la pathologie microbienne : au chemin parcouru déjà, malgré les difficultés et les hésitations de la première heure, on peut mesurer ce qui reste à faire. Ce coup d'œil rétrospectif est plein de promesses, et l'influence que les théories microbiennes exercent déjà sur la thérapeutique en incitant celle-ci à demander à la chimie tant de produits nouveaux qui rendent l'antisepsie plus parfaite et viennent enrichir l'arsenal du médecin, n'est pas une des moindres surprises de l'heure présente. Soyons donc pleins d'espoir dans les ■résultats futurs de la microbiologie.
12 LA TUÉRAPEUTIQUE ÂNTISEPTIC UE.
Considérations générales sur les médicaments antiseptiques. — La thérapeuUque antiseptique n'est pas aussi nouvelle que son nom moderne pourrait donner à le croire, et ce n'est pas soutenir un paradoxe que d'affirmer qu'elle est beaucoup plus ancienne que la théorie microbienne dont elle semble née, il y a quelques années à peine. D'ailleurs l'histoire de la médecine nous apprend que de tout temps les maladies ont trouvé des remèdes (et souvent leurs meilleurs remèdes), bien avant qu'aucun médecin ait songé à établir un rapport rationnel entre ces maladies et les remèdes qu'on leur appliquait.
Par contre, c'est la théorie microbienne qui seule a pu nous révéler le véritable mode d'action de ces médicaments employés d'abord empiriquement, et que l'on a désignés si longtemps sous le nom de spécifiques, faute de pouvoir leur donner une dénomination plus exacte et plus précise. Le mercure et les sels mercuriels dans la syphilis, le quinquina et les sels de quinine dans la fièvre intermittente, sont en réalité des antiseptiques et ne guérissent ces maladies que parce qu'ils agissent indirectement sur les microbes qui en sont les agents producteurs. Ils sont si peu des spécifiques, que c'est précisément un sel mercuriel (le bichlorure) qui doit être considéré comme l'agent le plus puissant et le plus général de la thérapeutique antiseptique. Quant au quinquina, l'action tonique de ses préparations est-elle en définitive autre chose qu'une action antiseptique?
Ainsi donc la théorie microbienne nous a permis de mieux comprendre le mode d'action d'un grand nombre de médicaments, et par suite d'en préciser et d'en étendre les indications thérapeutiques. L'influence de cette théorie est plus manifeste encore lorsqu'il s'agit d'appliquer le remède le plus efficace à l'affection dont on nous demande la guérison. En veut-on quelque exemple? En face d'un phlegmon ou d'une lymphangite, le médecin imbu des idées anciennes prescrira d'abord un traitement antqMo- (jistique, et perdra un temps précieux dans l'application de
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cataplasmes et d'autres émoUients, — tandis que le thérapeute converti aux idées modernes et convaincu de la natm-e microbienne de la lésion, emploiera immédiatement les antiseptiques. Des pulvérisations phénique'es, des onctions mercurielles, auront rapidement raison de l'inflammation, et triompheront là où la vieille méthode antiphlogistique ne pouvait mener qu'à la suppuration avec son cortège habituel d'abcès nécessitant bientôt une intervention chirurgicale et l'emploi des instruments tranchants.
N'est-ce pas, d'ailleurs, une grande satisfaction pour le praticien qui emploie, par exemple, l'onguent mercuriel classique contre une phlegmasie aiguë locale, que de savoir que ce topique agit comme un véritable antiseptique dont l'action est bien définie, au lieu d'être forcé de lui supposer une action antiphlogistique vague et obscure, ou de se contenter de l'empirisme aveugle, fondé uniquement sur la tradition? Croit-on que cet empirisme puisse donner la même confiance et, par suite, des résultats aussi certains qu'une pratique raisonnée et basée sur une théorie aussi claire et aussi simple que la théorie microbienne? Et ne sait-on pas que c'est précisément cet empirisme qui nous avait menés, il y a quelque vingt ans, par le scepticisme, à la théorie rétrograde et néfaste de l'expectation?
Classification des médicaments. — Considérés au point de vue de leur mode d'action sur l'organisme, et d'une façon très générale, les agents thérapeutiques qui constituent la matière médicale actuelle peuvent se diviser en trois grandes classes :
Les médicaments qui agissent directement sur l'organisme lui-même en modifiant les fonctions altérées de nos organes dans un sens favorable au retour à l'état normal : tels sont les alcaloïdes et tous les agents du même genre, médicaments que nous appellerons eiisthéniques des mots grecs su, bien, et aOevo;, force); 2° Les médicaments qui n'ont pour but que d'empêcher organisme de souffrir des altérations subies par les or-
LA THÉRAPKUTIQUE ANTISEPTIQUE,
ganes, et qui sont par conséquent des palliatifs et des calmants : on les désigne sous le nom d'hypnotiques;
3° Les médicaments, enfin, qui n'agissent plus directement sur l'organisme lui-même, mais bien sur des matières étrangères à l'organisme, venues du dehors ou rejetées par les tissus eux-mêmes (microbes, exsudais, toxines) : tels sont les antiseptiques.
On remarquera que les eusthéniques doivent agir sur les cellules mêmes de nos organes et le plus souvent sur les cellules saines, les seules qui puissent répondre utilement à la sollicitation du médicament en modifiant leur fonction encore plus ou moins intacte. Les eusthéniques sont donc, de tous les médicaments, ceux qui agissent le plus activement sur l'organisme lui-même. — Les hypnotiques agissent également sur les cellules mêmes de nos organes, mais sur des cellules spéciales, les cellules nerveuses, et leur effet est seulement d'interrompre momentanément la communication existant entre l'organe malade et le centre de toutes les sensations, c'est-à-dire le cerveau, de manière à supprimer la douleur.
Les antiseptiques ont un rôle tout différent. Évitant, au. tant que possible, d'agir sur les cellules saines, leur action est au contraire dirigée contre les agents de maladie venus du dehors, ou contre ces cellules qui, bien qu'ayant appartenu précédemment à l'organisme, lui sont devenues étrangères du fait même de la maladie, et par leur présence nuisent au fonctionnement des cellules normales, les menaçant d'une déchéance semblable à celle qu'ellesmêmes ont subie.
En outre, et c'est par là que la méthode antiseptique a le pas sur les deux autres, le médicament antiseptique s'adresse directement à la cause même de l'affection, et s'il ne l'atteint pas toujours dès le début (ce qui est le rôle de l'antisepsie prophylactique), il empêche tout au moins cette cause de prolonger et d'accroître ses effets. C'est ainsi que l'antisepsie réalise, mieux qu'aucune autre méthode thérapeutique, ce désideratum si longtemps pour-
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suivi et considéré comme une utopie, la jugiilation des maladies aiguës.
Si bien que, si nous voulions classex^ les indications the'rapeutiques suivant leur importance, nous serions porté à les disposer dans l'ordre suivant :
•1° Thébapeutique antiseptique;
2° Thérapeutique eusthénique;
3° Thérapeutique hypnotique.
Il est évident qu'une bonne médication s'inspirera simultanément ou successivement de ces trois indications qui doivent se présenter à l'esprit du médecin précisément dans l'oi'dre oti nous venons de les mentionner : i° indications fournies par la cause qui a produit la maladie; 2° indications fournies pat' l'organisme malade et le plus ou moins de résistance qu'il offre à la maladie ; 3° indications fournies par l'élément douleur. — Et, si l'on ne craignait d'établir des distinctions trop subtiles, on pourrait dire que ces trois indications correspondent aux trois préceptes de l'ancienne médecine hippocratique : Tuto, cito etjucunde (Celsr).
Il peut d'ailleurs exister, et il existe certainement des médicamentsi qui, par leur action complexe, se rattachent à la fois aux antiseptiques, aux eusthéniques et aux hypnotiques. Telle est, par exemple, Vantypirine (ou analgôsine), dont l'action comme hypnotique et comme hypothermique (eusthénique) est bien connue, mais qui possède en outre, comme tous les produits de la série aromatique, une action antiseptique incontestable!.
Et par ailleurs, en fortiliant l'organisme par un traitetement eusthénique bien entendu, en l'empêchant de souffrir, on fera encore de l'antisepsie, mais d'une manière indirecte, et l'on mettra cet organisme en état de mieux résister aux causes d'infections qui le menacent. C'est ce que l'on a désigné, d'une façon générale, sous le nom de « thérapeutique physiologique ^ ».