JÉRÔME FRACASTOR
Être célèbre et manquer de courage a été la destinée de Fracastor. Son poème sur la syphilis lui a valu les applaudissements des médecins et des lettrés, et ce poème, il l’avait composé pendant un exil qui était une fuite. « Une grave pestilence régnait en ville, » l’auteur s’était créé des loisirs en se retirant à la campagne. En face du péril, nulle hésitation de sa part; les exigences du devoir professionnel, il nous en fait l’aveu ingénu, avaient été sacrifiées à l’instinct de conservation.
Car c’était un instinctif comme tous les hommes supérieurs, ce Fracastor, dont fut tuée d’un coup de foudre la mère qui le portait dans ses bras. L’activité de son esprit se déploya avec ardeur sur les connaissances les plus diverses : Belles lettres, musique, mathématiques, philosophie, médecine. Il mettait à apprendre la même décision fougueuse qui, plus tard, l’emportait au galop de son cheval, loin des pestiférés. C’était une âme candide, content ses biographes.
Sous le vernis de l’éducation très soignée qu’il avait reçue, fomentaient des désirs qui éclataient en volonté
impérieuse. Pas de compression à ses goûts innés de travail, Fracastor n’entendait pas cela. Il menait toutefois une vie très simple, son originalité étant réservée à sa manière de penser, non à ses façons d’agir. L’instruction qu’il acquérait, il l’assimilait en formules tirées de son propre fond et qui étonnaient les maîtres. Que de vues perçantes émises par notre auteur sur la contagion et les maladies contagieuses !
Sa réputation devint si grande que, de passage à Gênes, Charles-Quint s’arrêta pour le considérer. Honneur insigne ! car la foule était nombreuse et le soleil brûlait.
Ce fut aussi pendant les fortes chaleurs d’une des années suivantes — le 6 août i553 — que Fracastor mourut d’une attaque d’apoplexie. Il avait soixante-dix ans.
Fracastor a nettement spécifié les divers modes de contagion. Ils sont au nombre de trois : 1 “ contagions infectant par le contact seul ; 2 “ contagions infectant par le contact et laissant un foyer qui par lui-même peut répandre la contagion (psore, phtisie, éléphantiasis). « J’appelle foyer, écrit Fracastor (trad. Meunier) les vêtements, les boiseries et autres objets analogues qui, sains par eux-mêmes, sont cependant aptes à conserver les germes de la contagion et à devenir par eux-mêmes causes d’infection. » 3» Dans la troisième classe des contagions rentrent celles qui infectent non seulement par le contact et l’intermédiaire d’un foyer, mais encore à distance (fièvres pestilentes, phtisie, ophtalmies, variole et autres affections semblablesj.
« Les germes des contagions sont des infiniment petits qui ne tombent pas sous nos sens, qui naissent
dans notre corps ou y sont apportés du dehors et vont reproduire une maladie , absolument semblable chez un autre. » (Trad. Meunier). Il faut lire ces pages ou la microbiologie était pressentie plus de trois siècles avant Pasteur. La comparaison que notre auteur établit entre la maladie infectieuse et le changement du vin en vinaigre, — bien que le mot de fermentation ne soit pas prononcé, — assimile en pleine Renaissance les microbes aux ferments. Avec les moyens d’investigation dont disposait la science à cette époque, il n’était pas possible de dominer en vision plus lumineuse une vérité encore noyée dans les brouillards.
Tuer ou chasser les germes, c’est en quoi consiste le traitement. Quand ces germes sont extérieurs, comme dans un charbon, on les détruit par les caustiques (vert d’airain, sulfate de cuivre, vitriol, onguent égyptiac, etc.).
Le soufre, le galbanum, l’opoponax conviendront au bubon de la peste, et l’abcès ouvert, on le pansera avec les abstersifs qui ont le plus grand pouvoir desséchant : térébenthine, résine de mélèze, myrrhe, encens. Substances antiseptiques que toutes ces résines. Assurémentleur usage relève d’une pratique chirurgicale supérieure à celle des chirurgiens des deux premiers tiers de notre siècle. Ceuxci ne pourront jamais se vanter de leur culte au cataplasme et au cérat, ces deux monstres maladroitement issus des doctrines de Broussais.
Lorsque le corps est infecté par le dedans, il faut évacuer lés germes à l’aide des purgatifs, sudorifiques, diurétiques et émissions sanguines (sangsues et phlébotomie). Détruire les germes dans le sang n’est pas aisé, Fracastor n’a pas confiance en l’antisepsie interne ; parmi les substances antipathiques aux germes, il se contente de ranger l’émeraude, la thériaque, l’élixir de Mithridate et d’autres corps que révélera peut-être la science de l’avenir.
Sont d action plus assurée, dans l’état de la thérapeu-
tique du XVI® siècle, les médicaments plus modestes de prétentions : contre la rougeole, les décoctions de figues grasses et sauvages, de fenouil, de carvi, de persil qui fluidifient la matière et ouvrent les pores de la peau. Les fièvres pestilentes se trouveront mal de la saignée et des purgatifs, si les germes sont déjà diffusés dans l’organisme : ce n’est que tout au début de la maladie qu’ils rendront des services.
Le bois de gaïac et la racine de squine seront prescrits avec avantage : ils excitent la sueur et résistent à la putréfaction. Toutes les décoctions produiront effet : la suivante est très efficace : Aigremoine, chicorée, de chaque cinq têtes, cuscute, capillaire, scordium, dictame de Crète, de chaque une poignée, tormentille et bistorte, de chaque cinq onces : bois d’aloès, casse, squine, jonc odorant, gomme de chaque deux drachmes, racine de canne trois drachmes ; faites infuser toute une journée dans dix litres d’eau pure pour une décoction et vous ferez prendre le matin cinq onces de cette décoction filtrée avec une once de sirop de citron. Dans une fièvre ardente, on permettra encore l’eau froide mélangée avec du sirop acide ou du jus de citron.
Le traitement de la phtisie contagieuse — en vérité c’est une honte pour nos pères d’avoir si peu tenu compte des enseignements de la vieille clinique qui affirmait la contagiosité de la phtisie, — le traitement de cette forme de phtisie se composera de fumigations de vapeur de sandaraque, de décoctions de racine d’arum, de bols de thériaque ou de diascordium, ce dernier produit étant de l’invention de l’auteur. Plus tard, quand la matière collectée sera visqueuse, seront ordonnées de préférence la térébenthine, la résine du larix ou du mélèze, les décoctions d’aristoloche, pulmonaire, tussilage, squine, gaïac.
Certaines de ces décoctions trouveront place dans le traitement du mal français (aristoloche, squine, gaïac); on leur adjoindra les eaux d’iris, cuscute, fenouil, germandrée, origan.
Au nombre des remèdes employés en frictions, on appréciera le vif-argent qui produit sur les germes un effet desséchant et caustique.
On formulera un onguent ainsi conçu : axonge de porc, cinq livres; beurre récent, quatre onces; térébenthine, styrax liquide, de chaque deux onces, encens, myrrhe, m istic, de chaque cinq onces ; iris, aristoloche, gentiane, de chaque quatre drachmes ; ellébore, deux drachmes ; soufre, cinq onces ; nitre, une drachme ; suc d’aunée et d’opium de chaque une once, huile laurier rose qs.; vinaigre, une once ; vif-argent, un huitième du tout.
Les frictions avec cet onguent seront continuées pendant dix jours, au bout desquels l’apparition d’une salivation abondante et d’une inflammation buccale nécessiteront l’interruption du médicament. Les complications de la bouche seront guéries par des fomentations de lait, d’eau d’orge, l’usage de sirop de mûres ou de miel rosat. Dire que cette guérison s’opère sans difficulté est méconnaître les résultats parfois lamentables de la pratique; bien souvent la mastication reste longtemps impossible, les dents se luxent, le sommeil est perdu ; un tremblement se manifeste. Si grands que soient ces inconvénients, ils sont rachetés par des bénéfices fort recherchés du malade : les gommes se dissolvent, les ulcères se dessèchent, les pustules se flétrissent et les douleurs se dissipent.
Le poème de Fracastor sur la syphilis est œuvre de jeunesse. Les livres sur la contagion et les maladies contagieuses, plus précis, d’un essor plus majestueux, ont été écrits sur le tard, à soixante ans passés. Amour des lettres d’abord, compréhension intuitive ensuite. Goût de la médecine indissolublement lié à cette orientation de
l’esprit qui va du souci du maître à l’ampleur progressive de la pensée. L’imagination commence par l’image pour aboutir à la synthèse. La vision par métaphores précède la vision par idées. Jeune, l’esprit se dépense en rhétorique ; plus rassis, il se concentre en abstractions ; telle semble la loi du développement intellectuel.
Pas chez tout le monde, bien entendu : il est des gens qui demeurent, à quarante ans ce qu’ils étaient à vingtcinq. En aucun temps ils n’éprouvent le besoin de traduire leurs pensées autrement qu’en paroles qui n’échappent pas à l’empreinte d’une banalité bénévolement consentie. Leurs jugements, réflexions, exclamations, appartiennent aux préjugés ou émotions du voisin. Ils ne possèdent rien eux-mèmes, sinon le dédain suprême pour tout ce qui n’est pas taillé sur leur patron intellectuel. Aligner des rimes les fait désespérer de l’avenir d’un jeune homme.
L’exemple de Fracastor, des plus grands hommes de science de l’antiquité qui furent poètes à leur heure, le souvenir moderne de Claude Bernard qui composa consciencieusement sa tragédie classique comme préliminaire à son œuvre de physiologiste, toutes ces preuves que l’homme supérieur enferme un tempérament imaginatif ne les ébranlent pas, ces esprits solides, dans cette conviction que le superficiel est indissolublement lié à l’art, et que les goûts esthétiques s’opposent à la profondeur de la pensée.
Comme si l’art véritable était autre chose qu’une impression personnelle traduite avec talent et comme si d’être apte à ressentir une impression personnelle ne caractérisait pas l’homme supérieur.
Interpréter par soi est obligé pour tout homme de science qui prétend laisser un nom : l’interprétation originale fait suite à la vision directe des choses. Cette vision directe elle-même n’emprunte rien aux prénotions établies; ce qu’elle aperçoit, elle le traduit en formules neuves, et elle ne remplit ses conditions de fraîcheur et
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d’originalité qu’à la faveur d’une phase éblouissante et d’une tendance à l’amplification poétique qui attestaient déjà la puissance vibrante du système nerveux dans la prime jeunesse.
L’imagination est indispensable à l’homme de science. Ceux qui en douteraient, on peut les renvoyer à Claude Bernard.
Qu’ils lisent son introduction à la médecine expérimentale.
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