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L’ÉCOLE DE SALERNE

Xll« Siècle

La foi ardente du moyen-âge n’avait que faire des médecins. Les reliques des martyrs opéraient des miracles et cela valait mieux qu’une guérison boiteuse par drogues. Tout entière entre les mains des moines, la thérapeutique plus que des aphorismes d’Hippocrate recevait son mot d’ordre des inspirations d’en haut. Affaire d’intuition, la science ! L’abbesse Hildegarde écrivait une matière médicale que lui avaient révélée ses prières.

Elles tenaient tant de place, les femmes à cette époque ! Cloîtres ou cours d’amour étaient peuplés de saintes ou châtelaines qui attiraient à elles un peu de la vénération dont jouissait le culte de la Vierge. Un parfum de mysticisme flottait dans l’air. Les imaginations s’exaltaient à le respirer et nul ne s’étonnait qu’une maladie s’accommodât avec plus de succès d’une oraison fervente de Saint-Bernard que d’une ordonnance froidement formulée' d’après des indications terre à terre.

Et puis, avec la conviction d’un monde meilleur, si

peu effrayante apparaissait la mort ! Tant de milliers d’hommes tombaient en Terre Sainte sous les coups des Infidèles qu’aux individus restés dans leurs foyers, aux femmes, mères de ceux qui étaient partis, c’était douce chose que de faire sacrifice d’une vie moins héroïque que celle des croisés, mais qui sait? peut-être quand même agréable à Dieu. Une sorte de fatalisme devenait la conséquence de l’enthousiasme religieux. Devaiton guérir ou abandonner sa misérable enveloppe terrestre ? Passivement on acceptait son sort, comme il était écrit.

C’est alors qu’une lumière commença de poindre, si faible que ses premiers rayons échappent à l’histoire. Elle venait d’Italie et était tenue par des bénédictins. Des écoles que ceux-ci avaient fondées, Mont Gassin et Salerne, sortaient, peu à peu répandus par l’Europe qui les avait oubliés, les préceptes des médecins grecs et arabes. Dès le XD siècle, aux méthodes superstitieuses de traitement, les moines de Salerne avaient substitué des pratiques plus raisonnées.

Gariopontus et Cophon sont les premiers médecins de cette école dont les oeuvres nous soient parvenues. Tout à fait psychologique, la thérapeutique du second. Pauvres et riches étaient traités d’une manière différentes : les patriciens délicats étaient purgés avec de la rhubarbe finement pulvérisée ; aux autres, paysans redoutant la dépense, convenait une macération de myrobalans. Cela provoquait copieusement des selles économiques. Avantage très apprécié des gens du peuple, qui n’estiment en toute chose que la quantité et le bon marché.

L’histoire de la médecine nous lègue encore d’autres noms de praticiens exerçant à Salerne aux XL et XID siècles. C’est Trotula, une femme médecin qui écrivait un traité sur les maladies de son sexe. Nous y relevons ce traitement de l’obésité : bains de sable par un soleil ardent. On sue et l’on maigrit. C’est Platearius qui connaissait des poudres qui arrêtaient la chute des cheveux

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et des onguents d’odeur suave pour adoucir la peau ; c’est Salernus auquel nous devons une médication originale contre les contusions graves : l’ensevelissement dans du fumier jusqu’à la bouche.

Les recettes d’une efficacité aussi reconnue abondent dans la thérapeutique de Salerne. Bernard le Provincial ordonnait aux ménages stériles de manger des excréments d’âne frits dans la poêle. Repas que l’espoir d’un héritier prochain faisait consciencieusement partager entre mari et femme. Ce remède offrait un autre avantage : il dispensait de courir a la pharmacie. Quels voleurs ces apothicaires ! Ils mélangeaient le musc avec du sang de bouc, et dans tout Salerne pas moyen de se procurer de bonne thériaque.

Archimathaeus, lui, était un médecin judicieux. Il assurait la guérison au patient et la mort à l’entourage. Ainsi pas d’erreur possible : guérison ou issue fatale, l’une et l’autre étaient prévues. C’est aussi ce même Archimathaeus qui composait, sur des observations personnelles, une véritable clinique, où se révèle, dit Daremberg, un praticien exercé, un bon observateur et un thérapeute hardi qui ne craignait pas d’employer les fumigations arsenicales. dans le catarrhe chronique.

Tant d’audace constituait l’exceptiqu. Peu courageux en général les médecins de Salerne. Le pauvre Musandinus purgeait ses clients sans les en avertir, tellement il redoutait qu’une complication survenant ne fût attribuée à la purgation intempestivement prescrite.

Vers le milieu du XIL siècle apparut le poème didactique « Schola Salernitana » où l’hygiène, la physiologie, la pathologie, la matière médicale et la thérapeutique de l’École étaient consignées en vers de si mesquine allure qu’on peut, sans défi à l’histoire, les

attribuer à une collaboration anonyme, l’impersonnalité d’une œuvre lui créant un titre évident à la médiocrité. Peut-être, comme le suppose Daremberg, cette médecine versifiée a-t-elle été composée pendant une sorte de cycle poétique s’étendant du XIP au XV® siècle. Chacun, dans cet intervalle, y est allé de son petit tribut : l’esprit facétieux a apporté les détails gaulois, l’homme grave a inséré des sentences, le praticien a fait connaître les médications familières. La réunion du tout est arrivée à former un livre naïf qui, scientifiquement, ne vaut pas grand’chose, mais n’en comporte pas moins son importance par les causes qu’il trahit de la grandeur et de la décadence d’une École.

L’hygiène de Salerne n’aspire pas aux hautes spéculations d’une science fermée au profane. Ne pas se baigner après les repas, ne pas manger sans avoir faim, peu boire, ajouter de l’eau à son vin, le supprimer tout à fait en cas de douleurs à l’estomac, maintenir la mesure en toutes choses; plaisirs, sommeil, table, travail, autant de conseils dont ne s’alarmera pas l’esprit le plus rebelle aux innovations téméraires.

A la thérapeutique générale, sont annexées quantité de restrictions qui compliquent les traitements et cela moins au bénéfice du patient qu’à l’honneur du médecin dont les recommandations revêtent, de ce fait, une forme plus autorisée : ainsi les mois de septembre, avril et mai sont les plus favorables à la saignée; seulement, attention ! — chacun de ces mois enferme un jour contraire. De par l’époque lunaire, défense expresse de saigner le i®r mai, le 3o avril, et le 3o septembre. Autre prescription essentielle! Ne jamais négliger de ne saigner au printemps que le côté droit et dans l’automne et l’hiver, que le côté gauche.

Le médecin digne de ce nom se pourvoiera de plus de savantes formules dont la composition défie toute critique 1 Telle, contre les blessures, la macération vineuse d’un mélange de sureau, consoude, athanasie,

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absinthe et choux : à filtrer et à boire par cuillerées dont le nombre est limité, à certaines heures du jour formellement spécifiées.

Un os a-t-il été avalé de travers? La tête d’une anguille vivante introduite dans la bouche en pratiquera l’extraction. Les douleurs calculeuses seront calmées par de grands bains, l’absorption de sang de bouc et de cinq glands de chêne avalés le matin ; on guérit le torticolis en tapant du pied sur un sou jeté à terre.

A peine si, de temps à autre, nous découvrons une médication qui ne doit pas seulement son utilité au coup de fouet dirigé sur l’imagination du patient : ainsi les décoctions d’écorce de chêne contre la diarrhée, l’usage du lait salé aux phtisiques, de préférence le lait de chèvre et si possible le lait d’ânesse; la symphyséotomie conseillée dans les rétrécissements du bassin. Les incisions sont interdites dans l’anthrax et les aliments épicés font tort aux laryngites.

11 est en revanche tout un côté de la pratique professionnelle que la perspicacité des maîtres de Salerne avait singulièrement approfondie : la conduite du malade vis-à-vis du médecin. Elle n’est guère changée depuis le XIL siècle, l’allure du client qui promet un monde pour sa guérison, et, la santé revenue, oublie de régler ses honoraires. La tactique à Salerne était de ne pas faire attendre la note. Souffrance, argent comptant, l’une était calmée en échange de l’autre. Marché accepté du malade et dont, remis sur pied, celui-ci eût bien vite oublié les conditions!

A la vérité, et c’est peut-être un peu son excuse, l’ingratitude du client trouve sa raison d’être dans une infirmité déplorablement répandue parmi les hommes : la faiblesse de la mémoire affective. Rien ne se perd aussi vite que le souvenir de la douleur, et, avec lui, par une association d’idées naturelle, le souvenir de la personne qui avait charge de soulager cette douleur. Au médecin de se résigner à cette constatation. S’il lui

est donné de modifier parfois la maladie, il ne changera jamais rien au fond commun de malpropreté dont sont pétris les caractères divers des hommes.

Hygiène convenable, thérapeutique parfois rationnelle, souvent fantaisiste, appliquées l’une et l’autre par des praticiens qui ne jugeaient que par les yeux des maîtres grecs, latins et arabes, ces qualités et ces défauts expliquent l’éclat de l’Ecole de Salerne et son ensevelissement dans l’oubli.

A une époque où l’hygiène était proscrite, les médecins de Salerne l’avaient réhabilitée. Ils traduisaient les Arabes qui étaient inconnus et rappelaient les noms d’Hippocrate et de Galien. A un monde qui ne lisait plus, c’était beaucoup. L’élan était donné. Seulement une impulsion ne dure qu’à condition de se renouveler et ce n’est pas l’appui du voisin qui permet de progresser. Il faut marcher par soi. Les médecins de Salerne ne l’ont pas osé. La voie était ouverte aux initiatives. Ils se contentèrent de donner libre carrière à une imagination non réfrénée par le souci d’observer. A pareil abus, on n’avânce guère. S’égarer était forcé.

Avec cela que les médecins de Salerne se montraient très fiers de leur réputation et que rien ne nuit à l’homme de science, autant qu’une célébrité trop facile. La renommée paralyse l’effort; on vit sur elle, oubliant que n’est exalté que qui paie de sa personne, constamment et sans relâche.

Tant que Salerne apprit quelque chose au monde scientifique, celui-ci lui fit crédit. Une fois la certitude acquise que cette École ne se nourrissait que de propositions, interprétations et arguments déjà servis, la défection s’opéra.

Dès le XIV* siècle, les étudiants émigrèrent à Bologne, Montpellier, Paris, centres universitaires plus jeunes,

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fournis de livres, plus agréables de séjour et jouissant, comme les deux derniers, de privilèges que leur conféraient les rois de France.

Salerne végéta tristement, sur le deuil de sa splendeur passée. Un décret de i8ii la fit descendre au rang d’institut préparatoire, une sorte d’école secondaire de médecine. Réduite à un rôle effacé dans cette même Italie, où si longtemps elle avait tenu le premier rang, elle nous enseigne, cette Salerne si abandonnée, combien grand est le danger du culte trop fidèle à la tradition. Sans doute il ne s’agit pas d’errer à l’aventure; mais s’immobiliser dans l’adoration du Maître ne convient qu’aux religions où la discussion est interdite, non à une science, comme la médecine, toute en mouvement et en transformations.

DE

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