PARACELSE
Si fuyante est la physionomie de Paracelse que, pour en retenir quelques traits, il est nécessaire d’indiquer à quelle sorte de tempérament correspond l’originalité.
On peut définir l’originalité une disposition des cellules nerveuses à entraver l’acte réflexe. Les territoires cellulaires rompent les associations léguées par les instincts et les habitudes et fonctionnent avec une instabilité déconcertante.
Que ces ruptures éclatent dans le système nerveux inférieur et moyen, il en résulte un dommage considérable pour l’individu (troubles de la marche, de la préhension, etc.).
Chez Paracelse l’originalité n’a été que psychique, en ce sens qu’il a dégagé son esprit de cet acte réflexe qu’on appelle la banalité de la pensée. Malheureusement la mise en relief de sa personnalité s’est accompagnée d’excentricités regrettables de conduite.
A ceux qui vibrent fortement, et c’était le cas de* Paracelse, une énergie qui ne chancelle pas constitue
la sauvegarde qui les empêche de sombrer dans les réactions trop rapides où l’irréflexion est maîtresse.
L’irritabilité de la cellule nerveuse et l’emportement des sensations auquel cette irritabilité expose ne sont utiles qu’à la condition qu’on dompte ces sensations avec la cravache d’un centre d’arrêt qui corrige les impulsions désordonnées.
Attention, réflexion, volonté, autant de centres d’arrêt. La volonté est le plus efficace d’entre eux. Ne la possède pas qui y prétend.
Pour vouloir avec persévérance, il faut désirer ardemment. Le désir prend sa source dans la nécessité ; nous désirons ce qui nous manque. La pauvreté, les obstacles à la réussite sont les meilleurs aliments à l’appétit du désir. N’ayez rien, vous aurez tout, à une condition : d’apporter à la satisfaction de votre désir une dose de volonté suffisante.
Or, bien qu’originaux, nombre d'individus manquent de volonté. Mal élevés dans leur enfance, trop heureux dans la vie, ils n’ont exercé leur volonté que sur des caprices à réalisation immédiate. Les décisions se sont dissipées en futilités. Des promenades à la merci de la fantaisie ont remplacé l’opiniâtreté de la marche vers le but immuable.
Ne nous y trotnpons pas pourtant. Les originaux sans volonté sont encore supérieurs aux esprits subalternes. Ils marchent mal : les esprits subalternes ne marchent pas. Il n’y a rien à espérer de ceux-ci. La volonté n’intervient jamais pour améliorer un train de vie dont ils se ^déclarent béatement satisfaits.
Les originaux, au contraire, possèdent l’étoffe de grands sujets. Ce sont les troupes les plus insubordonnées qui montrent le plus de vigueur dans l’attaque. Avec de la volonté, les originaux réalisent des prodiges ; sans volonté ils commettent des folies.
Ce fut le cas de Paracelse.
Pensée supérieure qui se perdait dans des divagations imaginatives, incohérence de conduite qu’entretenait l’abus des boissons alcooliques ; sage, fou, ivrogne, Paracelse nous apparaît capable de tout : erreurs et génie.
L’Edition de Genève (i658), que notre maître A. Robin a mise obligeamment à notre disposition, renferme un beau portrait de Paracelse. La face est osseuse : de grosses lèvres cerclées d’une moustache rare et d’une barbiche en fer à cheval s’entr’ouvrent sous un nez agressif et les sourcils se contractent sur un œil fiévreux d’apôtre.
Lâché trop jeune dans la vie — il avait à peine seize ans lorsque son père l’envoya à l’Université de Bâle, — Paracelse profita de sa liberté prématurée pour céder à la pression fougueuse des instincts.
Les souvenirs de l’éducation première s’effacent vite à la fréquentation du milieu. La jeunesse des universités ne favorise guère l’apprentissage que nécessite la domination des impulsions. L’admiration de l’étudiant va à qui boit ; qui boit bavarde. Paracelse fut admiré.
Il but plus que ses camarades; sa curiosité tourna à l’indiscrétion, sa faconde emplit les mauvais lieux ; l’impatience des sensations renouvelées le lança dans les voyages. Ecolier, alchimiste, soldat, un jour il se faisait enlever par les Tartares et le lendemain confiait ses déboires à l’amitié du bourreau. Il interrogeait les astrologues et s’intéressait aux recettes des bonnes femmes.
Dix ans de cette existence aventureuse : Paracelse était nommé professeur à l’Université de Bâle.
Sa leçon d’ouverture fut signalée par une double étrangeté : il s’exprima en allemand, ce qui était contraire à tous les usages, et jeta au feu les ouvrages d’Avicenne et de Galien. Hippocrate ne lui agréait pas davantage : « L’opinion isolée est un crime pour ceux qui la suivent et un grand mal pour les malades » avait
dit le Maître de la Médecine. C’est donc qu’il fallait s’en rapporter à l’expérience du grand nombre. Paracelse ne l’entend pas ainsi.
Pas d’autorité en matière de science, fulminait-il : de l’observation, de l’expérience personnelle au milieu des cornues et des charbons, voilà ce qui est utile. N’est pas digne du nom de médecin qui se rabaisse à la vénération des erreurs enseignées.
Paresseux, pédants, vantards, aveugles qui prétendez voir clair, élégants puants de parfums, au lieu de promener par les universités vos nullités somnolentes et gantées, réveillez-vous, devenez humbles à la voix du grand Paracelse.
Prosternez-vous à ses pieds ; car il a écrit dans la préface de son livre intitulé Paragranum : « C’est à
vous à vous ranger derrière moi, Avicenne, Galien, Rhazès, Mésué, Montagnana; derrière moi, docteurs de Paris, de Montpellier, de Souabe, de Cologne, de Misnie, de Vienne. Vous, îles de la mer, toi, Italie, toi, Athènes, toi. Grec,' toi, Arabe, toi, Israélite, derrière moi ; la monarchie est à moi. »
Paracelse est aussi puissant que Dieu. Il ne tient qu’à lui de produire par le moyen de la chimie un enfant vrai et vivant qui, dans toutes ses parties, ressemblerait aux enfants ordinaires. La faculté de créer la vie justifie, l’audace qui envoie au diable la thérapeutique des anciens ! Le temps est passé des formules imbéciles. Fouillez la chimie, vous en retirerez le médicament actif.
L’antimoine, le fer, le plomb, l’arsenic, le mercure, la soude, parlez-moi de ces préparations. On peut compter sur elles. Quelques-unes font partie du corps humain. La maladie les élimine. Prescrivez-les dans la maladie, Vous rendez au corps ce qu’il a perdu.
La déminéralisation des tissus sur laquelle insiste notre maître A. Robin avait été pressentie par Paracelse.
Voyez ces médecins qui traitent la maladie véné-
Tienne par des décoctions de gaïac et de salsepareille.
A force de leur faire avaler des bois, ils conduisent leurs malades au tombeau. C’est le mercure qu’il faut boire et non autre chose. « Car l’expérience a appris que c’est là le souverain et unique remède pour guérir toutes les ulcères mêlées avec la grosse vérole », c’est-à-dire celle qui vient de l’abus des femmes.
Les préparations que recommande Paracelse sont le précipité rouge, le nitrate de mercure? le mercure doux et le sublimé. « On a retenu le mercure sublimé en cette affaire comme pour remède général, parce que sa grande vertu était connue de chacun. On l’administre par la bouche, et il guérit en excitant un grand crachement de salive, non pas que la salive fût cause du mal, mais parce qu’elle était mêlée avec. » La nature de ces corps chimiques n’a rien qui doive émouvoir : aucun danger à en user. Les poisons à doses modérées constituent les meilleurs médicaments.
Les sels de plomb conviennent aux maladies de la peau, les sels d’étain aux affections vermineuses ; l’acide sulfurique guérit l’épilepsie et les maladies saturnines ; les maladies iaffammatoires se trouvent bien du soufre sublimé.
Quant aux plantes, il s’agit d’extraire leur quintessence ; leurs alcaloïdes, dirions-nous aujourd’hui. La teinture d’ellébore, la teinture d’aloès composée sont des préparations de Paracelse.
Le professeur de Bâle avait même prévu l’asepsie: Ne touchez pas aux plaies, s’écriait-il ; elles guérissent d’elles-mêmes : ce sont les agents extérieurs qui contrarient la cicatrisation. Aussi rejetait-il la suture. C’est affaire à la nature et non au chirurgien de réunir les plaies. Quand l’intestin est touché, mieux vaut pratiquer un anus contre nature. Ce précepte de Paracelse, Stalpart Van der Wiel semble être le premier qui l’ait exécuté.
La valeur de la thérapeutique de Paracelse n’attei-
gnait cependant pas toujours au miracle. La centaurée, le chardon bénit ne devaient pas guérir la fièvre intermittente aussi aisément qu’il le prétendait et le safran de mars n’est nullement spécifique de la dysenterie. On se demande encore comment se remettaient les fractures de ses clients, alors qu’en place d’appâreil contentif notre homme se contentait d’applications de feuilles de consoude sur le membre brisé.
Plus heureux dans l’hystérie à laquelle il opposait un traitement par les barres aimantées, Paracelse se glorifiait sans cesse des ressources inépuisables que lui fournissait son arsenal médicamenteux. Citons seulement sa panacée universelle, un mélange d’or et de sublimé que d’autres médecins employèrent plus tard sous le nom d’aurum vitœ.
On reproche volontiers à Paracelse la place d’honneur que les sciences occultes détiennent dans sa thérapeutique. Les propriétés positives des médicaments se doublent d’arcanes, de signatures cabalistiques, d’influences astrales. Étant donné le tempérament de Paracelse, rien d’étonnant à cette intervention du merveilleux dans son œuvre.
Esprit lumineux, il voyait l’inconnu ; esprit impatient, il lui fallait une explication à cet inconnu ; esprit imaginatif, il tirait cette explication de raisonnements étayés sur un mysticisme crédule. Hausse les épaules qui voudra : une explication est supérieure au silence. Taire une difficulté n’est pas la résoudre.
Et puis, Paracelse n’a-t-il pas d’avance fermé la bouche à ses détracteurs par la prédiction suivante : « Avant la fin du monde, un grand nombre d’effets surnaturels s’expliqueront par des causes physiques. »
Qui ne connaît la majesté en guenilles dont se drapent les tsiganes? Un matin, leur campement s’abat
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aux portes d’une ville. Emotifs au possible, ils jurent, s’emportent et s’affaissent dans la mélancolie de la colère éteinte. Le lendemain ils déguerpissent et nul ne les revoit.
Paracelse avait du tsigane dans les veines.
« L’arpent du sol, mont, val ou plaine » du poète ne fascinait pas sa mobilité inquiète.
Si différent apparaissait-il de ses contemporains, hommes à scholastique reposée, que les injures s’abattirent sur l’insolence de ses innovations. La faculté de Paris fit interdire l’emploi médical de l’antimoine. C’est ce qui décida de son succès.
On ne pardonne jamais ses défauts à un homme supérieur. C’est une joie de les grossir, Paracelse en était si riche, de défauts, et de défauts tellement criards, que point n’était besoin d’en étendre la portée.
Comment les qualités très hautes de Paracelse n’eussent-elles pas souffert de ce voisinage tumultueux? D’un côté la grosse caisse des instincts ; de l’autre l’aperception fine d’une intelligence en avance sur son époque.
Les esprits prévenus ou non exercés n’ont entendu que la grosse caisse.
DE