‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 12 sur 52 · JEAN FERNEL · texte numérisé non relu

JEAN FERNEL

Il fut un temps où l’on se disputait ferme dans le ménage de Fernel. Des équipes d’ouvriers qu’il nourrissait lui fabriquaient des instruments de cuivre et le beau-père n’était pas content. La dot de sa fille se dissipait à ce gaspillage. Quand on a femme et enfants, on ne se permet pas la fantaisie de mesurer une portion du méridien. L’astronomie n’a jamais nourri son homme. Aux calculs qui plongent leur observateur dans le ciel, il est sage de préférer les additions qui équilibrent un budget.

Un homme de sens tout à fait que ce beau-père, et Fernel se résigna à suivre ses conseils. Au lieu de se perdre dans la contemplation du soleil, il tâta le pouls des malades.

Tout de suite la clientèle afflua. D’avoir commencé sa médecine sur le tard, après avoir professé la philosophie au collège de Sainte-Barbe, fut sans doute une des causes de ce succès. Car Fernel n’obtint le titre de docteur qu’à trente-trois ans, sa jeunesse ayant été consacrée à raisonner sur les doctrines d’Aristote et de

Platon. Quel démenti un tel début dans la vie à ceux qui contesteraient l’utilité d’un apprentissage philosophique comme prélude aux études médicales !

Pas de meilleur exercice pour l’esprit que l’entretien avec les maîtres, familiers aux idées générales; on y acquiert un entraînement de réflexion qui facilite au médecin la connaissance psychologique du malade; d’autre part le prestige de la coutume se dissipe pour qui ne craint pas de pénétrer les erreurs des hommes. Ce n’est pas parce qu’elles ont cours qu’on accepte les idées reçues, c’est parce qu’une critique aiguisée démontre la raison qui les autorise.

Ni Hippocrate, ni Galien, ni les Arabes ne parurent infaillibles à Fernel. Sans passion, il indiqua ce qu’on en devait laisser. Quand Galien affirme le passage des testicules au travers du péritoine ouvert, Fernel proteste : le péritoine ne se déchire pas, il s’allonge.

En découvrant ainsi les lacunes que le maître avait mal comblées, Fernel n’entendait pas renverser celui-ci. Quel que soit le talent dont on l’achève, la besogne n’est jamais parfaite. 11 reste toujours place pour des perfectionnements. Refondre l’œuvre des anciens, en évitant les fautes échappées aux uns et aux autres, fut le but de Fernel. Sans doute, il n’a pas pleinement réussi. Si tenté soit-on d’échapper à la tradition, on ne rompt pas complètement avec elle. Le souvenir est plus fort que la volonté : il s’impose malgré soi; c’est l’habitude du souvenir qui fournissait à Fernel la conception de ses livres de séméiologie, de diagnostic et de thérapeutique. Les symptômes étudiés d’après la méthode de Galien étaient arbitrairement isolés les uns des autres, et c’est encore d’après la pharmacie galénique que Fernel énumérait les propriétés des médicaments.

N’est pas original qui veut; Fernel le fut, à ne pas croire à l’inviolabilité des dogmes enseignés. Quant à son œuvre personnelle, elle trahit l’empreinte des doctrines qu’il prétendit remanier.

Vers la fin de sa vie, Fernel fut nommé médecin de Henri II. Au retour de l’expédition de iSSg qui se termina par la prise de Calais, notre philosophe, qui avait accompagné son maître dans les armées, eut la douleur de perdre sa femme. A peine l’eut-il enterrée qu’il fut pris de la même fièvre qui venait de lui ravir sa compagne. Infection et gravité de l’infection, il les contracta Tune et l’autre et succomba à son tour au bout de dix-huit jours de maladie.

La thérapeutique de Fernel est, nous venons de le dire, en bonne partie empruntée à Galien, à celle des Arabes aussi.

Les maladies, nous apprend notre auteur, sont guéries par leurs contraires ; le froid par le chaud, le chaud par le froid. Parfois c’est l’attaque même de la cause pathogénique qui fait cesser le mal : ainsi un purgatif, la rhubarbe, qui guérit la dysenterie en débarrassant l’intestin des matières qui l’irritent.

La médication évacuante employée en pareil cas est soumise à une foule de recommandations dont la plus importante, connue depuis Hippocrate, est d’éliminer les humeurs malsaines et non pas de les remuer inutilement. En présence d’une matière non mûre pour l’élimination, mieux vaut se fier aux forces de la nature et s’abstenir de purgation. Celle-ci sera surtout requise dans la cachexie, la leucophlegmasie, l'ictère. Dans les fièvres continues, au contraire, la purgation sera précédée d’une émission sanguine. On y adjoindra l’usage des sudorifiques et diurétiques dans l’épilepsie.

La saison d’été, qu’on se le rappelle toutefois, est peu favorable à la saignée ; de même les jours où souffle le vent du nord,de même les temps d’orage. L’opération réussit mieux le matin que l’après-midi. Ces indications utilisées, on s occupera du choix de la veine à sectionner. Qu’au lieu

LA THÉRAPEUTIQUE DE FERNEL 6l

d’une fièvre continue, il s’agisse d’une inflammation à l’oreille, c’est, après la veine du bras au tour de la veine auriculaire d’être ouverte ; dans l’inflammation des gencives le sang sera fourni par les veines des lèvres ; l’existence d’une angine réclamera la saignée des veines sublinguales. Dans la cure des hémorrhoïdes, le chirurgien n’oubliera pas que l’ouverture de la veine du bras supprime les hémorrhoïdes fluentes et que la section de la veine malléolaire rappelle les hémorrhoïdes disparues.

Quant à la quantité de sang à retirer, elle est réglée par l’état des forces : sur un malade vigoureux on peut pousser jusqu’à la syncope ; les autres natures délicates s’accommodent des émissions sanguines, modérées. L’œil sur la lancette d’abord, sur le patient ensuite, est d’une prudence bien entendue.

Sans doute la saignée n’est pas une panacée. Si elle guérit les fièvres et inflammations des divers organes, si elle empêche encore la venue des maladies futures, en revanche la mauvaise interprétation des indications qui la réclament conduit à des conséquences fâcheuses. Ainsi, toute soustraction sanguine dans les fièvres palustres est dangereuse ; à peine serait-elle tolérée et peu abondante, bien entendu, sur un malade qui présenterait des signes nets de pléthore : céphalalgie lancinante, anxiété respiratoire, agitation.

Après la section des veines, celle des artères. Fernel nous confie que la saignée de l’artère humérale ou poplitée n’assure pas une sécurité absolue. On a beau lier le vaisseau : des accidents gangréneux, des anévrysmes surviennent à la confusion méritée de l’opérateur. Celui-ci a à sa disposition les artères de la tête, du pied, de la main. Que ne s’en contente-t-il pas ! L’ouverture des artères temporale ou auriculaire soulage les vertiges, céphalalgies rebelles, congestions de la face ; les vieilles douleurs de la hanche sont amendées par la saignée de l’artère rhalléolaire. L’artère qui court entre le pouce et l’index charrie un sang dont la sortie guérit les douleurs de côté.

Outre les médications purgative et évacuante, le médecin ordonnera les médications altérantes qui modifient l’organisme et les humeurs par la vertu des propriétés médicamenteuses. Multiples, ces dernières : atténuantes, incisives, apéritives, dilatantes, constrictives, maturatives, vésicantes, etc. Au praticien d’opposer à la maladie le remède qui convient.

Parfois, il mettra la main sur de véritables antidotes : tel le mithridate contre la peste.

Le lecteur , sait peut-être que le mithridate préconisé par Fernel est un électuaire voisin de la thériaque, composé qu’il est, outre l’opium, d’un grand nombre de substances aromatiques. Faut-il rappeler au surplus que ce qu’on désignait au XVI® siècle sous le nom de peste embrassait, outre la maladie à bubons, une série d’états infectieux caractérisés par la gravité de l’état général.

Partisan du mithridate, Fernel l’était moins du mercure. « Invention du charlatanisme, s’écriait notre homme, cet agent pallie le mal, il ne le guérit pas. » Il est bon d’ajouter que, dès l’année 1497 , le mercure avait été employé en fumigations et en frictions contre la syphilis. Torella, médecin de César Borgia, fut le premier qui recommanda le remède. 11 mêlait un quarantième de mercure dans l’onguent qu’il prescrivait en frictions à ses malades. Plus tard seulement se répandit l’usage interne du médicament.

Que les prescriptions de Fernel soient aussi chargées de drogues que la saignée l’était de recommandations, n’est pas fait pour surprendre. Les grandes lignes de la médecine étant ignorées, la minutie s’exerçait sur les détails. Comme spécimen de sa manière de formuler, nous transcrivons les trois ordonnances qui suivent :

La première a trait à une potion purgative : Endive, houblon, buglosse, bétoine, une petite poignée ; feuilles de séné, une demi-once. A la décoction, faite dans trois onces de liquide et filtrée ensuite, on ajoute une

once et demie de rhubarbe, une drachme de trochisques d’agaric, une demi-once de cinnamome. Le tout est édulcoré avec une once de sirop de violette ou de capillaire.

Une seconde formule combat avec avantage les inflammations du foie : Eau d’endives, de chicorée, de pourpier, de roses, de plantain, une once de chaque; vinaigre, une once et demie. On ajoute roses rouges, absinthe, souchet, trochisques de camphre pulvérisées, de chaque une drachme.

La troisième prescription est recommandée comme tonique du cœur : Eau de buglosse, bourrache, rose, chardon bénit, scabieuse, vin blanc, de chaque une once; ajouter feuilles de mélisse, écorce sèche de citron, racine de gingembre et de tormentille, une once ; girofle, une demi-once; safran, un scrupule.

L’ouvrage de Fernel a été le classique du XVL siècle. Anatomie, physiologie, pathologie, thérapeutique, matière médicale, le tout tenait en deux in-octavo de quatre cents pages. Si serré fut le texte, les contemporains avaient quand même plus vite fait de s’assimiler ce résumé que les in-folio formidables de Galien. D’ailleurs le latin était très pur, et les propositions de Fernel n’offraient rien de subversif. Ses découvertes étaient de vérification aisée : telle la maladie chronique et mortelle décrite par lui, et qui faisait suite à la dégénérescence cartilagineuse de l’orifice cardiaque de l’estomac, telles encore ses recherches sur ’ les pierres biliaires. Les esprits timorés retrouvaient en plus dans les écrits de Fernel les traces du galénisme qui leur était cher : rien de ces poisons tirés de la chimie qu’avait tenté d’implanter ce polisson de Paracelse.

En étendant la discussion à des sujets acceptés comme

inattaquables. Fernel avait ébranlé les idoles de la médecine : mais comme il n’en avait pas établi d’autres en leur place, il ne déchaîna pas les fureurs qui accueillent les novateurs irrespectueux de la tradition — et sur les églises démolies - édifiant leur chapelle à eux. Fernel ne tint nul compte de ces chapelles qu’inaugurait la renaissance de la chimie. 11 avait assez affaire aux anciens.

Ce n’est qu’en plein XVIF siècle qu’un compilateur érudit, Sennert, tenta d’opérer la conciliation entre Galien et Paracelse. La discussion était élargie, mais trop ardente éclatait-elle encore pour que l’attention se détachât d’elle et consentît au calme qu’exige l’observation simple des faits.

11 fallut un praticien éloigné du terrain de la lutte où tonnaient les foudres des professeurs pour rétablir les prérogatives de la clinique. Sydenham ne se montra pas éloquent. Il ne plaida ni pour les anciens ni pour les modernes. Et le monde de s’étonner. Il voyait tant de choses, ce petit médecin de Londres, que nul n’avait aperçues.

Moins bruyante que celle de Paracelse, une révolution s’était opérée. La déchéance des disputes oratoires était prononcée : au règne de l’observation de commencer.

Encore est-il juste de ne pas accabler de dédain la période disparue. Elle portait jles premiers coups à la religion des dogmes médicaux. Avant de construire, il faut déblayer le terrain des monuments qui tombent en ruines. La discussion charriait les matériaux. Bien peu en restait-il et hors d’usage quand Sydenham apparut. Il rebâtit pour son compte ; mais sa tâche, il n’eût osé l’entreprendre si 1 adoration des anciens n’eût été mise en doute dans la vérité des principes les pluS'universellement consentis.

DE

LEONHARD FUCHS

Il était médecin du marquis de Brandebourg-Arispach et lui dédia un d| ses livres. Honneur auquel se montraient infiniment sensibles les potentats. Être célébré par un homme de science dans des termes dithyrambiques qui exaltent un peu plus loin les vertus des remèdes médicamenteux n’est jamais fait pour déplaire à un conducteur d’hommes qui a pour mission de soulager ses peuples. Il y a un peu du médecin dans ses fonctions et c’est avec satisfaction qu’il voit son rôle de dispensateur de l’hygiène sociale apprécié par un connaisseur qui nous renseigne sur les conditions de l’hygiène individuelle. Un édit, un règlement ressemblent plus qu’on ne croit, à une formule pharmaceutique. Ils réforment, corrigent, réfrènent les désordres, et en réformant, corrigeant, réfrénant, sont également salutaires. Les épîtres dédicatoires des médecins sont établies pour faire connaître cette vérité au monde.

Cette assimilation entre l’action providentielle des souverains et celle de la médecine, est-ce elle qui a valu à Leonhard Fuchs la sympathie des premiers? Notre homme sans doute n’eût pas accepté cette raison. C’est son mérite seul qui le faisait rechercher et non les flatteries qu’il prodiguait à ses protecteurs dans

Fiessingcr. — 5.

une atmosphère d’officine où montaient des cantiques de grâces en l’honneur de l’aloès et des myrobalans.

Leonhard Fuchs était un grand homme, qu’on se le dise. Le duc de Wurtemberg lui confia la chaire de Médecine à Tubingue et Leonhard Fuchs quitta le marquis d’Anspach. 11 se mit à discourir devant des élèves et ce lui fut grande joie. Si grande que sa reconnaissance à l’endroit des lieux où s’épanchait sa parole l’empêcha d’accepter, une place ailleurs. Côme, duc de Toscane, lui offrit six cents, écus d’appointements pour émigrer à Pise. Leonhard Fuchs refusa. L’empereur Charles Quint l’anoblit. Leonhard Fuchs porta son titre de noblesse; car un titre n’oblige pas à un déménagement et ne paralyse pas la langue. Si chargé de titres soit-il, un professeur peut continuer son cours. Leonhard Fuchs ne l’intèrrompit pas.

Il avait tant de choses à dire : d’abord contre les Arabes et ensuite en faveur de la botanique.

Il herborisait, cataloguait, desséchait, collait, empilait des herbiers; dans l’intervalle de ses leçons, ses doigts manoeuvraient sans relâche, ses jambes aussi; car il parcourait les jardins, les champs, les forêts. Après sa promenade quotidienne, et sa boîte vidée des herbes qu’il avait cueillies, il fallait le voir monter dans sa chaire, apporter à l’argumentation toute l’énergie de réserve qu’avaient accumulée le mutisme prolongé de ses courses, lâcher les digues de son éloquence et submerger sous des flots d’indignation la pharmacopée exotique dont il n’exceptait que l’aloès, la casse, les myrobalans et la scammonée.

Quant à la saignée dan§ la pleurésie, ce n’est pas loin de l’inflammation, comme l’entendent les Arabes, qu’il faut tirer le sang; non, il ne sert de rien de piquer la veine du pied ou du bras du côté opposé; il faut imiter la conduite du sage Brissot, médecin de Paris. C’est le bras du côté malade où il faut arrêter la lancette; et alors le médecin fera œuvre doublement efficace;

il opérera à la fois une révulsion et une dérivation ; une révulsion puisque les humeurs se porteront de la plèvre vers le bras, une dérivation, car ces humeurs seront attirées de la veine enflammée vers la veine cave voisine. Et des tonnerres d’applaudissements accompagnaient le professeur qui descendait noblement les degrés de sa chaire.

Avec cela, défendre les droits de la médecine clinique qui ne s’en rapporte qu’à l’expérience, ne jamais sc permettre le moindre écart d’imagination et Ton parfera ainsi la description claire, substantielle, de maladies dont l’existence est irréfutablement démontrée. L’incubus, par exemple. Savez-vous ce que c’est, l’incubus ? « C’est un mal, disait Paré, où la personne pense être opprimée et suflbquée de quelque pesante charge sur le corps et qui vient principalement la nuit. » Mais bien avant Paré, Leonhard Fuchs avait trouvé la définition et c’est droit de priorité dont la postérité lui doit tenir compte. Car elle est très importante, cette maladie. L’anxiété y est vive, la voix faible, le cerveau affligé d’images vaines qu’éveillent les vapeurs épaisses et âcres qui montent d’un estomac fatigué ou éprouvé par un trop plein de victuailles. Il faut peu manger pour guérir, ne pas dormir de jour et après les repas, ne pas boire de vin pur. Le médecin saignera s’il y a pléthore, purgera s’il y a cacochymie, fera uriner pour évacuer les pituites. Des graines de pivoine — le chiffre de quinze est requis — seront administrées en breuvage et des onctions d’huile d’aneth seront pratiquées sur la tête au moment du coucher.

Après l’incubus, voici encore le tremblement et le catarrhe. Le tremblement provient d’une imbécillité des nerfs. Des causes diverses le provoquent : tempérament froid, boisson froide avalée dans les fièvres, sucs épais et lents, abus du vin pur, vieillesse, frayeur. Rien de

plus nettement indiqué que le traitement. Pas de vin pur, mais de l’eau, de l’hydromel, des décoctions de sauge et de bétoine, des onctions huileuses et l’enveloppement des extrémités dans des laines douces. Il sera bon de poser des ventouses scarifiées le long de l’épine dorsale ; car les humeurs lentes peuvent obstruer les orifices des vertèbres et il est nécessaire de les attirer à la peau.

Le chapitre du catarrhe est traité d’un pinceau de maître. Tout, définition, pathogénie, thérapeutique trahit la main géniale de Leonhard Fuchs.

On appelle catarrhe les flux qui, partis de la tête, se répandent par des organes divers à l’extérieur. On en distingue trois sortes : i“ le catarrhe proprement dit où l’humeur descend vers la bouche et la gorge ; 2 ° le coryza qui sort par les narines ; 3® l’enrouement qui tient à l’humeur filtrée à travers la trachée-artère.

La chaleur qui dissout les humeurs du cerveau, le froid qui les resserre sont cause du catarrhe. L’intempérie froide du cerveau qui est due à la coction imparfaite de ses éléments nourrissants et l’intempérie chaude qui tire à soi les humeurs destinées à d’autres points du corps, voilà les deux grands facteurs du catarrhe. Les symptômes diffèrent suivant l’origine : résultant de l’intempérie chaude, le catarrhe produit de la cuisson, la sortie d’une humeur âcre et ténue par les narines et la bouche, des rougeurs de la face et du nez, de la fièvre. Le catarrhe qui suit l’intempérie froide distend au contraire la tête et le front, bouche l’orifice qu’on nomme ethmoïde, empêche l’échappement de la voix par les narines, laisse filtrer par elles de la pituite mêlée d’une humeur âcre.

Tout cela est bien désagréable ; quelle triste incommodité de recueillir sa cervelle fluidifiée dans son mouchoir ! Pour y parer, le malade fuira l’air chaud et froid, surtout à la sortie du bain, il évitera les vents du nord et du sud, se gardera des étuves et de toutes

causes qui peuvent dissoudre les humeurs dans le cerveau. Des aliments de coction facile et de suc nourrissant seront prescrits ; on condamnera les mets qui transmettent des vapeurs au cerveau : ail, moutarde, raifort, oignons.

Voilà pour les règles générales. Les particularités de chaque intempérie seront l’objet de prescriptions plus étroites. Dans l’intempérie chaude, on arrosera la tête; que la fièvre l’accompagne, on tirera du sang de la veine externe du bras ; des lavements seront administrés, des purgatifs aussi qui font descendre la bile. Les humeurs seront détournées de la tête par des frictions aux extrémités, des ligatures aux membres, des ventouses aux épaules, des remèdes altérants : sirop de violette, de nymphaea, de pavot, des emplâtres préparés avec ^le bol d’Arménie et le suc de plantain dont on couvrira la tête rasée.

L’intempérie froide sera réduite par des onctions sur le corps d’huiles échauffantes et subtiles : iris, rue. Des gargarismes nettoieront la bouche ; des lavements évacueront la pituite par l’intestin. Des sachets confectionnés avec toutes sortes de produits échauffants : fleurs de camomille, mélilot, feuilles de laurier, d’origan, de cinammome, giroflier, noix muscade, des sachets renfermant ces produits broyés seront appliqués très exactement sur la suture coronale du crâne. Au surplus des frictions d’huiles chaudes : aneth, rue, stimuleront le cuir chevelu, des remèdes desséchants tariront le catarrhe : nigelle, cumin et fumigations d’enCens et autres aromates.

Or, Leonhard Fuchs a passé pour un réformateur, et sa réputation n’est pas faite pour surprendre. Il parlait beaucoup, écrivait beaucoup, cela suffit pour la gloire. Les choristes d’opéra chantent : courons, volons, et ne

bougent pas d’une semelle, ce dont nul spectateur ne s’étonne. Fuchs célébrait la tradition grecque, s’en prenait aux Arabes et, en fait, il restait imbu non d’Hippocrate mais de Galien et empruntait aux Arabes leurs formules laborieuses surchargées de puérilités. Ce désaccord entre les prétentions et la conduite de notre homme ne surprit aucun de ses contemporains. Inconsciemment, ils sentaient, comme lui, un peu du sang de choriste d’opéra couler dans leurs veines. « Courons, volons » clamaient-ils et pas un ne remuait.

Aujourd’hui même, à près de quatre siècles de distance, Leonhard Fuchs ne sort pas de l’humanité.

Rions de son incubus, de son catarrhe, de ses intempéries, haussons les épaules à son respect des formules par où se déformait l’objet de ses constatations, suivons-le dans ses mouvements de don Quichotte grotesque qui, la lance de l’argumentation au poing, combat un préjugé qu’il aperçoit pour mille autres plus criards, à côté desquels il passe, sans les voir, et cela fait, notre homme connu, déshabillé, percé dans ses travers et ridicules, regardons-nous à notre tour dans une glace. L’image qu’elle nous renverra sera faite pour nous surprendre, car elle nous montrera dans notre portrait une reproduction exacte de celui de Leonhard Fuchs. Mêmes traits, même esprit, même contentement de soi, même dédain de l’inconnu, même piperie aux mots. Inutile d’ajouter que le miroir devra être tenu avec attention pour que le phénomène se manifeste. Et surtout que l’amour-propre n’entre pas en jeu. Mais ces précautions prises, le prodige ne tardera pas. Et autant de faces diverses qui se mireront dans la glace, autant de Leonhard huchs qui apparaîtront dans l’image renvoyée.

François ÏALLERIOLA et Alexandre MASSARIA

Se connaissaient-ils ? Braves gens que leur temps a qualifiés de grands hommes, échangeaient-ils commerce d’idées sympathiques et avisées ? Massaria était professeur à Padoue, où il succéda à Mercuriali, Valleriola avait d’abord pratiqué à Valence et à Arles ; il occupa plus tard une chaire à l’Université de Turin, et de Turin, où discourait Valleriola, à Padoue, où discourait Massaria, c’étaient, à travers l’espace, les nuages d’encens que les deux Maîtres brûlaient en l’honneur de Galien. « Il vaut mieux avoir tort avec Galien que raison avec les modernes, » la phrase est de Massaria. Et Valleriola continue : « Oui, avec Galien et même avec Avicenne. » Malmenés par Paracelse, les idoles voyaient déserter leurs fidèles. Valleriola et Massaria serrèrent les rangs. Farouches aux novateurs, ils continuèrent leur culte à la médecine galénique et des Arabes. Du même âge tous deux, ils défendirent jusqu’au dernier souffle la tradition en péril.

C’est avec plaisir qu’on se trouve en face de tempéraments pareils. Les honneurs dont ces deux médecins ont été comblés prouvent que le vrai mérite

est toujours récompensé et c’est un argument en faveur de l’intelligence des hommes.

Les volumes de ces deux Maîtres sont sur notre bureau, l’un relié en velin, l’autre en peau de chamois. Ouvrons-les et exprimons l’essence de ces feuillets jaunis. Les contemporains y trouvaient érudition et sagesse; l’érudition ne nous émeut pas et la sagesse d’une époque devient avec le temps qualité moins louangée. Être sage, c’est suivre le courant ; or, il change de lit bien souvent, ce courant là. Rien de mouvant comme les idées par où se traduisent les conventions d’une époque.

Valleriola avait une femme : créature frêle et tendre. Elle lui donnait toutes sortes d’inquiétudes, cette compagne de sa vie. Mais l’époux dévoué n’oubliait pas qu’il était médecin ; il préparait à la fois les tisanes et méditait sur les maladies de M“® Valleriola. Celle-ci occupe la place d’honneur dans les œuvres de son mari : les deux premières observations du volume lui sont affectées. Étranges, les maladies de M"»e Valleriola.

Elle était enceinte et l’héritier attendu. La malchance la fait accoucher d’une môle et chacun de se désoler. Heureusement que la miséricorde du Seigneur veillait. La grossesse continua quand même et la délivrance s’opéra quatre mois plus tard : un enfant naquit au milieu de vives douleurs et à cet enfant adhérait une autre môle. Contre toute prévision, la malade guérit; miracle où se révéla encore le doigt de Dieu ; car, ainsi que nous l’apprend le roi Salomon, cité par l’auteur : « Ce n est pas l’herbe ou le cataplasme qui guérit, mais la parole de Dieu. »

Et voici que pour la troisième fois se trouva justifiée la confiance dans le Seigneur. A peine remise de sa couche laborieuse, M™® Valleriola fut atteinte d’un soidisant cancer du foie. Le tympanisme, la douleur, l’ascite

Page 1