LA THÉRAPEUTIQUE DE VALLERIOLA ET DE MASSARIA
et la guérison plaident en faveur d’une péritonite tuberculeuse. Mais Galien ne connaissait pas ça et Galien considère le cancer du foie comme mortel. S’il eût traité Mme Valleriola, son opinion eût changé; malheureusement il était mort depuis longtemps. En tout cas, il eût applaudi sans restrictions au traitement institué : clystères émollients avec lin, mauve, miel et catholicum, décoctions désobstruantes à la chicorée, bourrache, buglosse et capillaire, onctions adoucissantes d’huile d’aneth à laquelle on ajoute du cumin, du galanga, de l’anis et des baies de laurier.
Valleriola adorait sa femme, mais il ne perdait pas la tète. L’amour conduit parfois jusque-là : il rend fou. Un commerçant que notre auteur traita fut pris d’un délire furieux à la suite d’une passion dont l’impétuosité avait dérangé les humeurs du brave homme ; les rafraîchissements, les bains tièdes, la diète et l’ouverture des vaisseaux hémorrhoïdaux rétablirent les choses en état. Excellente, la saignée des vaisseaux hémorrhoïdaux dans le mal d’amour : on décongestionne non loin des organes excités.
Et les observations extraordinaires, les cures merveilleuses continuent sous la plume de Valleriola : une balle de pistolet entre par l’abdomen et ressort par l’anus : le blessé guérit; des ulcères du poumon, compliqués de violents crachements, mettent une jeune femme à l’article de la mort, la jeune femme guérit : une poudre astringente oû entraient le bol d’Arménie et le corail rouge avait desséché l’ulcère; une autre jeune femme, au sixième mois d’une grossesse, accoucha d’une volumineuse poche d’hydatides; elle guérit encore.
Toujours des succès, rarement la perte d’un malade. Voilà à quoi l’on arrive sous l’égide de Galien et avec l’aide de Dieu. — Alors pourquoi changer de méthode ?
Et Massaria survient à la rescousse. Les temps sont déplorables. N’a-t-on pas essayé l’antimoine comme antidote de la peste ? 11 connaît, lui Massaria, un remède
infaillible contre ce fléau : le teucrium scordium. Faut-il avoir l’esprit à l’envers pour parler de l’antimoine quand on possède des panacées de cette valeur?
A la vérité, Valleriola n’y croit guère, au teucrium scordium; en quoi il a tort. Jalousie professionnelle, sans doute; on peut aimer Galien, n’est-ce pas? et subir avec dépit les découvertes d’un collègue; c’est la raison qui fait que Valleriola préfère au teucrium scordium le mithridate recommandé par un médecin français, Jean Fernel. Erreur, s’il en fut! Car le mithridate, riposte Massaria, comme la thériaque, sa complice, non seulemént ne garantissent pas de la peste, mais constituent dans cette maladie des remèdes très dangereux. On ne les prescrira pas plus que les vésicatoires ; ceux-ci font autant de mal. Ils provoquent des évacuations abondantes de sérosité qui affaiblissent le malade, ils agitent, troublent les humeurs, attaquent les voies urinaires. La saignée, au contraire, rétablit les mouvements de la nature ; on saignera même dans les cas d’exanthèmes : tiré au dehors, le sang ne coulera plus sous la peau. Quant au bol d’Arménie, qui était un violent émétique, c’est un remède contre la peste à élever au ciel.
Si la révolution de Paracelse ne mérite guère de se répandre, en revanche un bouleversement a été apporté, à la pratique des Arabes; Massaria y applaudit : exagérant un précepte d’Hippocrate, les Arabes enseignaient qu’il faut saigner les veines éloignées du point douloureux; dans la pleurésie on ouvrait les veines du pied. Or Hippocrate ne jugeait pas utile de descendre aussi bas. Il saignait la basilique du membre adjacent au côté douloureux. Ce fut une révolution de revenir à la pratique d Hippocrate. Au XVH siècle, un médecin de Paris, Brissot, démontra qu’on peut saigner indifféremment l’un où 1 autre bras du pleurétique. Brissot a raison. Massaria ne descend plus au pied ; il saigne le bras du côté malade.
Donc Massaria n’a pas l’esprit tout à fait fermé. Il
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n’est têtu que sur le chapitre de Galien. Celui-là seul est infaillible. Les Arabes sujets à l’erreur peuvent être corrigés. Autre désaccord avec Valleriola qui admet une divinité à deux têtes ; Galien et Avicenne.
Mais le différend ne dure pas et Massaria de citer avec éloges le chapitre de Rhazès sur l’imbécillité (faiblesse) de l’estomac; car c’est bien de l’imbécillité l’état d’un organe qui ne sait plus ce qu’il fait et cuit les aliments au rebours de la manière prescrite. Ce ne sera pas trop de mélanges de miel rosat et d’oxymel simple pour préparer les pituites, sauce digestive indispensable à la coction des aliments. Des frictions avec des liniments : huile d’absinthe, de nard, de menthe, aideront à la cuisine intérieure. Pas si ridicule, cette dernière pratique. Elle réalisait à sa façon le massage de l’estomac.
Quelle^ est l’influence des astres sur la santé de l’homme? Grave problème qui passionnait nos ancêtres. D’après un traité de l’époque, le soleil agissait sur la force vitale, la lune sur la force végétative. Mercure sur l’imagination. Mars sur l’aversion, Jupiter sur les forces naturelles, Saturne sur la force retenante, Vénus sur le désir.
En homme pratique, Valleriola estime que les formes d’une jolie femme incitent plus à l’amour que la planète de Vénus et Massaria partage cet avis. Les deux esprits se rencontrent dans le scepticisme dont ils enveloppaient l’astrologie appliquée à la médecine. Sans doute leur scepticisme n’avait pas tort, mais d’où provenait-il ce scepticisme à l’égard de l’inconnu si ce n’est d’une étroitesse d’esprit doublée d’une confiance solide en leur mérite?
Au XVD siècle, ce n’étaient pas les gens les plus intelligents qui se refusaient aux interprétations tirees
des influences astrales. A preuve Paracelse. D’autres ne disaient ni oui, ni non, attendaient pour se prononcer.
Valleriola et Massaria ne se tenaient pas à cette réserve : très énergiquement ils formulaient leur avis ; fascinés par le peu qu’ils savaient, ils raisonnaient sur l’inconnu d’après les quelques idées dont se composait leur avoir intellectuel. Manière excellente de trébucher dans l’erreur.
Leur opinion sur l’astrologie s’est trouvée vraie ; seulement elle procédait du même tour d’esprit, qui leur faisait rejeter l’introduction des composés minéraux dans la thérapeutique : haine du nouveau, adoration de Galien.
Un ami de Valleriola, Joubert, avait attaqué certains dogmes enseignés.
C’est ainsi qu’il considérait l’attraction des humeurs dans la nutrition comme une conséquence de l’assimilation ; le phénomène n’avait rien à démêler avec l’horreur du vide. Valleriola, ‘ en présence de l’explication hasardée, donna à son ami un bon conseil : « Mieux vaut rester avec les anciens dans les ténèbres que faire preuve de sagacité avec les modernes ». Voilà qui est bien dit et Massaria dut applaudir. Mais que cette phrase revient encore souvent, sous la plume des modernes !
d’AMATUS lusitanus
Tout en passion, les convaincus récoltent des sympathies qui les dédommagent des inimitiés qu’ils soulèvent. Il est rare pourtant que les persécutions que leur vaut la ténacité dans leur opinion s’émoussent à les atteindre derrière un rempart de partisans héroïques. Plus puissante que l’amitié est la haine : habilement conduite, celle-ci vient régulièrement à bout de celle-là. L’amitié, c’est gentil, mais ça se lasse. L’ennemi persévère bien davantage.
Et cette vérité, Amatus Lusitanus l’a apprise à ses dépens. 11 avait deux fanatismes ; son art et sa religion. Médecin et juif, il pratiquait avec une ponctualité têtue les obligations inhérentes à ce double état social.
Né en portugal en i5ir, il enseigna la médecine à Ferrare et à Ancône. Sa parole était à ses auditeurs, mais non pas son oreille. Sur le qui vive et menacé des bûchers de l’Inquisition, il entendait très nettement le crépitement de la flamme qui risquait de clôturer sa carrière et cela n’était pas fait toujours pour le disposer à l’éloquence. Un matin.
il perçut même plus que l’éclatement des fagots sous les torches des bourreaux.
Et il n’était pas le jouet d’une hallucination. Le duc d’Albe approchait avec son armée et les pistolets de ses gens avaient la réputation déplorable de faire sauter sans crier gare les cervelles des hérétiques. En professeur avisé, Amatus ne fit pas son cours ce jour-là.
Il déguerpit à la hâte abandonnant à Ancône effets et manuscrits et se réfugia auprès du duc d’Urbin. Mais de nouvelles tribulations l’attendaient. Suivi dans sa fuite par son titre de juif, il entendait ne pas le lâcher. Il y tenait, à ce titre, au moins autant qu’à celui de docteur et c’est en vain que le roi de Pologne et la République de Raguse tentèrent d’attirer plus tard Amatus dans leurs Etats. Elevé dans le culte de Moïse, pour accomplir les rites de sa religion, il serait allé jusque chez les Turcs, s’il avait fallu. Et il y alla.
On le vit un jour s’installer à Salonique. Son bonheur fut très grand d’y professer, non plus la médecine, mais le judaïsme en toute liberté. Combien de temps dura cette félicité? L’histoire est muette sur ce point. Mystère aussi la date de sa mort ! Le pieux Amatus décéda sans que nul y prît garde, confiant en la place d’honneur que le Dieu d’Abraham et de Jacob lui réservait à côté des vrais croyants.
Amatus Lusitanus nous a laissé un gros volume de sept cents observations suivies de commentaires. L’histoire du malade y est résumée : les détails sur son état civil sont complets. Il s’appelle Jean, Pierre, Jacques, est cousin du cardinal un Tel et habite à côté d'un cordonnier qui avait eu la vérole. C’est un honnête homme qui épousa plus tard une dame noble et pudique de laquelle il eut des enfants que la mère allaita avec tendresse.
Dans ces observations trouvent place des histoires amu-
la thérapeutique d’aMATUS LUSITANUS
santés et des découvertes de maître. Un Amatus un peu grotesque, un Amatus presque génial. Les deux attributs vont plus souvent de pair qu’il ne semble. De là ces discussions interminables sur la valeur des hommes supérieurs.
Et d’abord l’Amatus sérieux. L’âme d'Hippocrate et de Galien a passé en lui, nous assure son éditeur. C’est en effet ce médecin qui enseigne à scarifier aux chirurgiens de Ferrare et découvre la valvule existant au coude de la veine azygos. Seulement la fonction qu’il lui accorde est inverse de sa fonction réelle : cette valvule, d’après Amatus, empêcherait le reflux du sang de l’azygos dans la veine cave. Interprétation fausse qui reposait sur l’idée que le sang veineux progresse du centre de la périphérie, mais fait anatomique exact que contestèrent maladroitement Vésale et F.allope. On voit que c'est à tort que la première constatation des valvules veineuses est attribuée à Fabrice d’Aquapendente.
, Aussi heureux est Amatus dans la relation d’un certain nombre de ses cures. Il conseille l’opération de l’empyème entre la troisième et la quatrième côte. Une dame noble guérit par ce procédé.
Pour s’être élancé trop énergiquement sur sa monture, un cavalier fut atteint de luxation de coccyx. Un doigt introduit dans l’anus remit les choses en état. C’est là un accident fort rare. Malgaigne n’a réuni que six cas de luxation du coccyx en avant.
Curieuse encore l’histoire d’une femme syphilitique qui, à la suite de l’usage abusif du sublimé, fut atteinte d’une raucité de la voix que l’auteur impute à la corrosion des nerfs récurrents par les trop hautes doses de mercure.
A l’occasion, la pratique d’Amatus était téméraire : Un homme dans la force de l’âge souffrait d’une céphalée frontale opiniâtre. Avait-il eu la syphilis ? Quoi qu’il en soit, on ne découvrait aucune cause apparente à son mal qui résista aux purgations, vésicatoires, décoctions de gaïac. Notre médecin n’hésita pas ; il rasa
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la tête du patient, incisa le premier jour le cuir chevelu jusqu’à l’os et le lendemain perfora le crâne jusqu’à la dure-mère.
Mieux immédiat après l’opération : une décoction de gaïac acheva la guérison.
Et maintenant l’Amatus plaisant : Oyez la très véridique aventure qui effara la ville d’Esqueira, vers le milieu du XVE' siècle.
Une jeune fille, Marie Pecheca, était arrivée à l’âge où les femmes ont coutume d’avoir leurs règles. Mais un matin, grand émoi : en place des menstrues jaillit de la vulve un membre viril. Pas d’incertitude possible. Le sexe était changé. Les robes durent être quittées pour l’habit d’homme et notre adolescent, baptisé à nouveau, fut appelé Manuel. Il se maria, resta imberbe, toutefois Amatus ne peut affirmer qu’il eut des enfants.
A méditer, également, l’observation que voici : Une jeune femme âgée de vingt-quatre ans, de soulever un gros poids, ressentit des douleurs dans les lombes et le bas-ventre. Le repos au lit fut obligé. En proie à l’insommie, la malade urinait du sang et plus tard du pus. Un tel état de choses ne pouvait tenir, n’est-ce pas, qu’à un prolapsus utérin. Le diagnostic commandait une intervention impudique. Une accoucheuse reçut l’ordre de toucher la femme et de replacer doucement l’utérus dans sa position normale. Cela fait, il s'agissait de maintenir à sa place l’organe heureusement réduit. Rien de plus simple. L’utérus est flatté par les bonnes odeurs, chacun sait ça. En conséquence, la malade respirera du musc et des herbes parfumées. L’utérus remontera fatalement vers les narines. Mais ce n’est pas tout. On connaît aussi la répugnance de l’utérus pour les odeurs fétides. La vulve sera donc exposée à la puanteur du galbanum et de la fumée de plumes brûlées, cela vaut mieux que l’huile de cèdre, la pulpe d ail ou d oignons déjà recommandées en pareil cas par
LA THÉRAPEUTIQUE d’aMATUS LUSITANUS Si
Hippocrate. Ainsi attiré vers le haut, chassé par le bas, pas moyen à l’utérus de retomber. Et la preuve qu’il tenait bien en place, c’est que, soumise à l’usage des boissons aqueuses et à l’interdiction du vin et des aliments échauffants, la malade guérit très vite.
Cette cystite qualifiée de prolapsus utérin peut être rapprochée de la pyrexie, fièvre typhoïde sans doute, qu’Amatus appelle après Hippocrate ulcère gangréneux ou sphacèle du cerveau.
Le 4 septembre iSqô, un homme de 27 ans fut pris de violents maux de tête. Sa maladie avait fait suite à des veilles prolongées nécessitées à la fois par l’observance des devoirs religieux qui lui étaient imposés en sa qualité de juif et les soins à un père malade atteint de diarrhée. La fièvre était forte. Abattu et somnolent, le malade restait immobile, ne répondait plus aux questions. On le traita par la saignée de la veine céphalique au bras gauche, l’application de sangsues à l’anus, de vésicatoires aux omoplates, de compresses fraîches sur la tête. De l’onguent de nénuphar fut soigneusement étendu sur la région du cœur. La guérison qui survint témoigna de l’efficacité de cette médication.
A lire les beuvres d’Amatus Lusitanus, les médecins peuvent se rassurer. Pas de maladies qui leur résistent. Les moyens, thérapeutiques abondent et, parfois, il sont rationnels.
A la vérole, on opposera les frictions d’onguent mercuriel, les décoctions de séné et de gaïac unies aux sirops de bourrache et de fumeterre.
Une ophtalmie épidémique sévit en i56o. La maladie guérit par des applications de compresses d’eau de roses sur les yeux et des instillations, entre les paupières, d’un collyre composé de sucre candi, de gomme et de cuivre vert.
Dans les aphtes avec fièvre — stomatite ulcéro-membraneuse sans doute, — Amatus n’hésite pas à saigner
Fiessinger. — 6.
même les enfants. De plus la bouche sera rincée avec une décoction de roses rouges, de myrtilles auxquelles on ajoute une demi-drachme d’alun.
Voici une formule contre l’aménorrhée : racine de fenouil, asperge, myrte, persil, chardon bénit, de chaque, une once; semence de fenouil, d’anis, de chaque, une drachme; armoise, thym, herbe aux chats, une poignée pour une décoction qui sera édulcorée avec du sirop d’herbe aux chats, à boire le soir avant le souper. La racine de garance et les stigmates de safran sont également utiles en pareil cas.
Contre la fièvre maligne, on ordonnera : follicules et feuilles de séné, de chaque, une once ; gingembre, une demi-drachme ; fleurs de bourrache, de violettes, de roses rouges, une drachme ; six prunes et six figues pour une décoction, à laquelle on pourra ajouter du miel rosat.
Assurément, recommander de prendre modèle sur les médecins du seizième siècle n’est pas imposer les formules de ceux-ci. Mais c’est rappeler la place d’honneur que la thérapeutique occupait dans leurs ouvrages, place si accaparante qu’elle reléguait le diagnostic dans un coin un peu obscur. La médecine est l’art de guérir, Amatus Lusitanus le répète tout du long de ses pages. Qu’aurait-il pensé de voir l’estime de nos contemporains aller si exclusivement aux sciences de laboratoire ? Si brillantes puissent rayonner les découvertes de la bactériologie, elles ne déposséderont jamais la thérapeutique du trône d’où elle domine les acquisitions du microscope et de l’expérimentation. Il y a peu d’années encore, le microbe faisait vraiment tort aux malades. A supposer que le vieux Amatus eût vécu parmi nous, de que haussement d’épaules il eût accueilli cet abus ! Il est probable qu’il eût déserté le laboratoire avec la même précipitation qui le faisait s’enfuir devant les soudards du duc d’Albe.
DE
JACQUES HOULLIEE
?-lS6S
Tant qu’il restera de l’inconnu à découvrir, la médecine sera un art conjectural. Elle ne sera pas une science.
La science raisonne sur des données d’une certitude mathématique. L’art enveloppe ses productions d’une étoffe flottante. Cette étoffé, c’est la conception individuelle; au hasard des goûts de l’auteur, elle drape ses productions de plis différents. La question de sentiment intervient dans ce jeu ; avec le sentiment pénètrent les préférences, les antipathies, les passions qui marquent l’art d’une empreinte personnelle, tandis qu’elles n’exercent aucune prise sur la science. L’évidence d’un théorème de géométrie s’impose en dépit des goûts du mathématicien. Il n’en est pas de même de la vérité d’une œuvre d’apt. Tout y prête à contestation ; la vision que l’artiste s’est iniaginée du monde et la forme sous laquelle il la manifeste. Nous ne sommes tenus ni de partager l’une ni d’admettre l’autre et c’est en vertu d’un accord conventionnel que nous consentons aux deux. Nous ne sommes
pas assujettis à la tyrannie de l’art; il est accommodant, n’étant pas certain d’être obéi; ou s’il se montre despote, libre à nous de secouer son autorité. Les hypothèses dans lesquelles il prétend enserrer nos jugements ne constituent que des barrières illusoires, au rebours de la science qui nous ligote dans ses déductions.
Ces différences de liberté où nous laissent l’art et la science dépendent des procédés de démonstration qui leur sont propres.
La science affirme, l’art suppose.
Il suppose le relief sur une toile, les chairs dans le marbre, les manifestations de la passion dans une phrase musicale. Et c’est à ce titre que la médecine, elle aussi, doit être considérée comme un art, car elle suppose la vie d’après quelques expériences de laboratoire. Elle opère par induction, forge des hypothèses dont elle s’arme pour pénétrer plus avant dans le mystère des choses. Se comporter ainsi est son droit. Le progrès est à ce prix. On n’avance qu’en imaginant et aussi en ayant foi dans son travail; car la conviction décuple la force. Il faut croire à l’hypothèse jusqu’à preuve du contraire ; il faut la vérifier, s’acharner après elle. Il n’importe que la minceur du résultat démente la valeur de l’œuvre. Un résultat, tant minime soit-il, indique que le temps n’a pas été perdu.
Encore convient-il que le labeur s’exerce sur l’œuvre à dégrossir; rien ne vaut si peu que la dissémination des tâches éparses. Casser les cailloux de la route n’a jamais contribué à l’achèvement d’une oeuvre d’art. Amoncelés, régularisés, cubés, les cailloux ne formeront jamais que des tas de cailloux. Bien des hommes de science feront bien de se pénétrer de cette vérité. Ils travaillent au hasard, manquent d’idée directrice, s’en tiennent à l’apparence, ne dégagent pas la relativité des phénomènes observés. Leurs efforts amoncellent des matériaux inutiles, encombrants. Ils dénoncent des bonnes volontés maladroites qui demanderaient à être orientées.
L’art consiste avant tout dans l’élimination de ce qui n’est pas indispensable et cela est encore vrai en médecine.
Notre époque subit sans protester une avalanche de publications informes. La myopie du sens critique lui fait accepter les concours les plus douteux. A cet égard, le XVI® siècle lui était supérieur : il comparait, jugeait, équilibrait la balance entre la tradition et l’observation, débarrassait son bagage du surpoids fastidieux qu’il tenait de Galien et des Arabes.
Jacques Houllier est un des premiers qui aient collaboré à cette oeuvre d’allégement. Il fut professeur à la Faculté de Paris et doyen en iSqô. C’était un grand homme. Bordeu le place au-dessus de Baillou et de Duret et s’étonne que la Faculté n’ait pas fait brûler ses ouvrages.
Houllier se permettait, en effet, des affirmations téméraires. Il décrivait une hydropisie d’origine hépatique, une autre d’origine rénale. L’une avait été signalée par Hippocrate ; elle pouvait être pardonnée à notre homme, mais la seconde, l’hydropisie rénale, non pas.
Comme exemple de la première, il cite l’histoire d’un homme de 55 ans. Successivement atteint de fièvre tierce, puis de fièvre quarte, il devint hydropique plus tard. C’est en vain que Houllier lui prescrivit des dépuratifs du sang et toniques du foie : aloès, sirop de chicorée, rhubarbe, trochisques d’agaric, frictions d’huile d’aneth et de camomille, emplâtres de baies de laurier, cautères aux jambes. La mort survint et l’autopsie montra un foie parsemé de tumeurs squirrheuses, sans doute une cirrhose atrophique.
L’hydropisie peut aussi provenir du rein. Un abbé sentit un jour ses forces décliner ; le ventre enfla ; les urines se supprimèrent deux jours avant la mort. Bien
que le malade ne se fût jamais plaint des lombes, on trouva le rein gauche rétracté, rempli d’une sanie sanguinolente et un calcul dans l’uretère du rein droit. Les remèdes indiqués en pareille occurrence sont les saignées, les diurétiques, les décoctions d’herbages ; nous trouvons même mentionnés les opiacés et les vésicatoires; l’action excitante de la cantharide sur la sécrétion urinaire était très appréciée de nos pères ; peut-être .aussi l’abondance des saignées, en soustrayant une certaine quantité de principes toxiques du sang, empêchait-elle les principes nocifs du vésicatoire de manifester leurs effets. A supposer que le malade urinât moins, il était débarrassé de ses poisons par une autre voie que le filtre rénal.
Plus loin, nous trouvons une observation d’invagination intestinale avèc élimination par gangrène du cylindre invaginé. En iSSg, une dame ressentit de violentes dpuleurs dans le ventre : constipation opiniâtre. Le rectum est trouvé sain à l’examen au spéculum. Pendant que le diagnostic reste indécis, voici surgir des épreintes atroces et l’expulsion d’un morceau de chair sous forme de globe arrondi : un fragment de cæcum. La guérison s’ensuivit.
Ailleurs, c’est un abcès qui s’est ouvert dans l’intestin. Un adolescent de quinze ans fut pris de fièvre ardente; des taches exanthématiques apparurent sur les hypochondres; du pus coulait, avec les matières fécales, par l’anus. Une consultation fut provoquée et chacun de formuler son avis. C’est une pituite qui vient de l’intestin, déclare l’un ; non pas, elle descend du cerveau, riposte le second. Houllier penche, lui, pour un abcès du mésentère. Il ordonne des lavements, des pilules de térébenthine et d’aloès; l’écoulement de pus diminue; une certaine tension persiste, néanmoins, dans l’hypochondre droit; la fièvre, tout en étant moindre, ne se dissipe^ pas complètement. Un mélange de sirop de chicorée et de rhubarbe dans des décoctions de racine d oseille amène la guérison définitive.
De nombreux faits sont relatés d’épilepsie avec aura périphérique : chez un adolescent, c’est du petit doigt gauche que part le paroxysme; il monte au cœur, donne lieu à de violentes palpitations, atteint la tête; à ce moment, perte de connaissance et chute. Sur d’autres malades, le début de l’attaque commence par la main droite, le bras droit. Un moine parisien, âgé de trente ans, se sentait pris d’un malaise général qui finissait par se fixer en douleur au niveau du sein gauche; aussitôt cette localisation opérée, le malade tombait privé de ses sens. Des frictions vinaigrées sur les tempes le ranimaient ; il ouvrait les yeux, ne parlait pas, montrait de la main le point douloureux, ne dormait pas de la nuit suivante. Un homme, dans la force de l’âge et roux de poil, se plaignait d’une crampe dans la jambe droite ; cette crampe montait, envahissait tout le corps, aboutissait à une crise de convulsions avec écume à la bouche. Des vomissements copieux terminaient l’attaque qui se répétait d’ordinaire dans les jours qui séparent la lune à son déclin de la nouvelle lune. Ces vomissements indiquent l’origine de ces attaques : elles viennent communément de l’estomac chargé d’humeurs épaisses et âcres. Notion étiologique d’où dérive le traitement : vomitifs, saignée, purgatifs, à l’occasion thériaque et mithridate.
L’asthme aortique était connu de Houllier. En septembre iSqg, il fit l’autopsie d’un moine qui avait succombé brusquement à une attaque d’asthme. Les poumons furent reconnus sains ; mais la paroi de l’aorte était percée d’un abcès qui s’ouvrait dans l’intérieur du vaisseau.
Voilà donc un homme, professeur, doyen de la Faculté de Paris, esprit original, n’acceptant pas la
tradition les yeux fermés, observant par lui-même, et malgré ces titres et ces qualités, si profondément oublié qu’en dehors des érudits, — M. Fabre (de Commentry) est du nombre —, nul n’a notion de son existence.
L’ingratitude du malade vis-à-vis du médecin n’est rien comparée à celle que le médecin réserve à ses pères. En toute sincérité, nos contemporains s’imaginent ne relever que des temps présents ; leur culte ne célèbre que les travaux modernes. Un tel exclusivisme est sans excuse. Ün fait enfonce toujours sa racine dans un fait antérieur qui lui sert de base : s’il s’épanouit en frondaisons ombreuses, c’est que nos pères avaient fumé le sol.
Réhabilités par Houllier et quelques autres, les principes d’Hippocrate nous ont servi de guide depuis trois siècles : sans le sens clinique de ces maîtres, nous en serions peut-être encore à secouer le joug de Galien et des Arabes, si ce n’est pour la thérapeutique qui, elle, a été émancipée par Paracelse, au moins en ce qui concerne la pathologie.
Afin de justifier notre dédain vis-à-vis des vieux maîtres, nous ne pouvons invoquer le peu qu’ils savaient. Il serait trop facile à nos descendants de corroborer de raisons analogues l’oubli qu’ils se permettront de nos personnes; car notre instruction ne comptera pas comparée à la leur.
Un homme est diminué dès qu’on le sort de son siècle; l’équité exige qu’on le laisse dans son milieu. Que les esprits qui souriront de notre admiration pour Houllier se demandent si leur nom à eux sera seulement prononcé à leur mort. Nous n’osons leur promettre cette gloire, bien modeste pourtant, puisqu’elle ne s’attache qu’au nom et laisse perdre l’œuvre.
Et voilà pourquoi nous leur prédisons l’oubli. De leur vivant, ils auront été des myopes intellectuels ; or, cette myopie non seulement ne voit rien et c’est pour
la thérapeutique de houllier
cela qu’elle n’aperçoit pas la gloire des vieux maîtres, mais elle ne produit rien ou plutôt la production qu’elle autorise végète, abondante, stérile, quelconque. La postérité, elle ne s’occupe que des végétations robustes et rares. Tous ceux qui se désintéressent de l’histoire de la médecine sont, de ce fait, semble-t-il, condamnés à ne rien laisser qui leur survive : s’ils avaient créé de grandes œuvres, ils auraient eu le respect de ceux qui en ont accompli avant eux — et chapeau bas, le cœur ému, auraient salué le nom des initiateurs hardis à qui nous devons les progrès de la clinique moderne.,
DE
tJÉEÔME mercuriali
Dire d’une épidémie : cela n’est rien, et voir son pronostic démenti par la mort de cent mille hommes, une telle aventure humilia Mercuriali. Il avait été mandé à Venise en compagnie de Jérôme Capivaccio, son collègue à l’Université de Padoue. Tous deux devaient donner leur avis au sujet d’une épidémie qui effarait la ville. Elle n’est ni contagieuse ni pestilentielle, opinèrent les deux maîtres. Et c’était la peste, et des familles entières y succombaient.
Si les médecins de Padoue ne furent pas éconduits à coups de pierre par la population exaspérée, c’est qu’ils s’étaient retirés à temps.
Et très graves, ils reprirent leur cours. Solidement établie était certes la réputation de Mercuriali : elle ne reçut pas la moindre atteinte de l’erreur commise à Venise.
Les titres, c’est fait pour excuser les bévues. Professeur à Padoue, puis à Bologne, médecin consultant de l’em-
pereur d’Allemagne, Mercuriali pouvait se permettre quelque incertitude dans ses pronostics. C’est assez de se montrer sévère pour les infimes de la profession : ceux-là, petits médecins sans nom, n’ont qu’à se tenir, rien ne leur est pardonné. Sans doute le grand-duc de Toscane jugea-t-il Mercuriali au-dessus de toute attaque, car il le sollicita de se rendre à Pise où lui étaient offerts deux mille écus d’or d’appointements. La ville de Forli, où était né Mercuriali, à son tour, pensa comme le grandduc de Toscane, et à la mort du professeur, survenue en 1606 , elle n’hésita pas à lui ériger une statue sur la place publique. Dans ce temps-là, c’étaient les médecins que l’amour-propre local coulait en bronze.
Un autre motif encore que les honneurs dont il était comblé maintint la célébrité de Mercuriali. On lui savait une immense érudition. Il lisait les anciens dans les manuscrits originaux, publia une critique des écrits d’Hippocrate, se montra philologue exercé. Des traités sur la gymnastique, les maladies de la peau, des femmes, des enfants, étaient signés de son nom : le très illustre et éminent Mercuriali, annonce le titre imprimé en caractères rouges.
Comment un homme qui lisait le grec et écrivait tant, n’eùt-il pas joui d’une considération extraordinaire? Dans ces premières années de la Renaissance, si féru était-on des anciens, que la gloire allait tout naturellement à leurs commentateurs, et Mercuriali a été un des plus distingués parmi ceux-là.
Il n’est même guère resté que cela. Des compilations qu’il accumulait ne se dégageait aucune impression personnelle : seulement ce qu’il perdait en originalité, il le récupérait en citations. Les pratiques des anciens nous sont révélées par les détails qu’il nous en fournit, et l’histoire trouve nombre de renseignements colligés dans ses livres.
Aussi bien est-ce la seule notoriété à laquelle puissent aspirer les esprits d’une initiative trop mesurée : vivre
par ce qu’ils rapportent des autres. Mercuriali l’a-t-il compris? Son instinct le poussait à écouter aux portes du voisin, en sorte que sa renommée a tiré profit de son indiscrétion.
Prétendre pourtant que Mercuriali n’a rien observé par lui est exagéré. Il a conclu à la contagiosité de la coqueluche, recommandé l’ablation complète de la grenouillette de façon à en éviter la récidive. La tumeur est soulevée avec une érigne et sa base coupée à coups de ciseaux. De-ci, de-là, on tombe sur une remarque ingénieuse; l’hypocondrie est attribuée au progrès du luxe; le sang menstruel, les anciens l’avaient déjà dit, est chargé d’une fonction d’élimination ; retenu dans l’organisme, il engendre la mélancolie. On sait que dernièrement Charrin faisait intervenir la suppression des règles comme un facteur pathogénique de la chlorose. Après trois siècles reparaît la théorie dépuratrice du sang menstruel.
Une fièvre pétéchiale grave sévit à plusieurs reprises dans le cours du XVI* siècle. Au début par prostration et coma, succédaient des pétéchies qui apparaissaient au milieu des sueurs, du second au troisième jour. Des bubons, pleurésies, parotidites, de la diarrhée aggravaient souvent le pronostic. Mercuriali, qui avait soigné nombre de ces malades, prescrivait la saignée, le petit lait, les acides et les vésicatoires.
En général, sa thérapeutique est inspirée par les Arabes et ses formules sont d’une complexité hérissée de subtilités.
Contre 1 iléus sont préconisés la saignée, les ventouses sur les hanches, les purgatifs avec des feuilles de séné.
Des suppositoires sont indiqués. On y incorporera du nitre, du sel gemme, de l’ellébore blanc et noir, de la coloquinte.
Le diabète qui se traduit par une émission exagérée des urines est localisé dans les reins. L’alimentation dans cette maladie devra être surveillée avec attention : le pain sera fait de la fleur de farine; on mangera de la chair de veau châtré, du chevreau, de préférence les pieds et la cervelle de ces animaux. Les œufs à la coque conviennent; de même la chicorée, la laitue, les infusions de nymphéa, de plantain, de roses rouges, de ronces dont les propriétés astringentes raffermissent les reins.
Dans l’ictêre, la saignée est requise. Il existe une pléthore des veines ou du foie : c’est la veine interne du bras droit qui sera ouverte. Le malade boira des purgations ainsi composées : casse ou séné, une once; diaphœnix, une demi-once; rhubarbe, une demi-drachme. Des infusions d’absinthe, de cuscute, d’eupatorium seront administrées comme adjuvants.
Mercuriali consacre un long chapitre à ce qu’après Galien il dénomme les tumeurs de la rate. Déjà, le médecin de Pergane avait insisté sur les deux formes que revêtent ces soi-disant tumeurs : la forme squirrheuse, la forme flatulenté. Il conseillait d’arroser d’absinthe la partie affectée et d’appliquer à son niveau un emplâtre de soufre et d’alun ou une vessie remplie d’écume de sel. Souverain, ce dernier remède, contre les squirrhes de la rate. Mercuriali opinait, lui, pour le lait de chamelle vanté par les Arabes, les liniments et emplâtres émollients, les purgatifs répétés (coloquinte, ellébore, euphorbe); la tumeur qui naissait des gaz s’accommodait plus spécialement des poudres stomachiques : anis, une once et demi ; poivre blanc, pyrèthre, une drachme ; semences de rue, de nigelle, un scrupule. Broyer le tout, sécher, ajouter du sucre, à prendre par pincées dans un peu de vin.
Rien qui semble bizarre comme la conviction que les symptômes combattus, appartenaient à une tumeur fle la rate. Il s’agissait, en réalité, de tout autre chose :
la contraction des muscles droits, les dyspepsies gastriques ou intestinales avec ballonnement gazeux, les tumeurs de l’estomac, très rarement sans doute, les tumeurs de la rate réalisaient les frais du syndrôme décrit sous ce nom élastique de tumeur de la rate. Et cependant, les anciens formulaient leur diagnostic en toute assurance.
« S’il est une tumeur qui puisse être reconnue par des signes évidents, c’est bien celle-là », annonçaient-ils. Une tumeur dure et sans chaleur sous les côtes gauches, cette constatation suffit. La rate est atteinte. Aussi peu hésitant que le diagnostic, se montre le pronostic. Bénin chez les enfants, il est fatal chez le vieillard.
A songer que, tour à tour, Arétée, Galien, Cælius Aurélianus, Rhazès, pour ne citer que quelques-uns, à songer qu’ils ont accepté sans discussion l’autonomie de cette espèce morbide, on reste confondu de l’aberration clinique qui leur faisait étiqueter sous une rubrique unique des états si divers. Cælius Aurélianus allait jusqu’à déclarer qu’un des signes des tumeurs de la rate était la multitude des poux : à quoi Mercuriali répond sagement que l’infaillibilité de ce signe ne lui paraît pas démontrée. On sait, en effet, que les maladies de la rate engendrent une humeur mélancolique et que les poux naissent d’une humeur différente de celle-là.
Ne rions pas de ces erreurs : en science, rien n’est ridicule. Peut-être bien avons-nous dans notre nosologie des cases aussi mal disposées que celle qui emboîtait les tumeurs de la rate. Nous raisonnons comme les anciens et croyons à la valeur des appellations morbides : quelques symptômes collectés et une maladie est créée. La pathogénie n’est pas toujours très nette ni univoque. Pareille difficulté ne ralentit pas l’élan. Un cadre est arrêté ; il faut le remplir. On fouille entre les symptômes ceux qui s’adaptent le moins malaisément a cette nouvelle prison nosologique. Pendant cinquante, cent, près de deux mille ans, comme pour
les tumeurs de la rate, la maladie classée, définie, isolée de ses congénères, a droit de vie; puis un jour la malheureuse se démembre. Ironie déconcertante, cette maladie démontre dans sa mutilation qu’on avait baptisé une chose qui n’existait pas.
Sans doute les changements politiques ont leur répercussion dans les idées. L’histoire témoigne des reculs ou des progrès que la civilisation concomitante imprime à la science. En médecine, surtout, éclate cette influence du milieu : pas de marche en avant tant qu’une nation n’est pas équilibrée dans une organisation hiérarchique où s’accomplit, sans qu’elle soit dérangée, la division du travail.
Seulement on ébaucherait très incomplètement le chapitre qui, dans l’exposé des conditions auxquelles a été subordonnée la médecine, négligerait ce facteur essentiel qu’est l’individu lui-même.
L’action de Mercuriali sur ses contemporains est tout entière dans son tempérament et celui-ci est resté indépendant d’événements extérieurs quelconques. Travailleur, Mercuriali n’a songé qu’à satisfaire son goût pour le. travail : non pas travail original, mais compilations laborieuses et amples, coupées de stations au plus haut degré de l’échelle des bibliothèques, dans le va et vient des manuscrits saisis, rejetés, rouverts, descendus triomphalement dans un nuage de poussière. C’est ainsi qu’il a commenté Hippocrate, non qu’Hippocrate l’eût ébloui comme observateur génial, mais parce qu’Hippocrate il y avait sous forme de manuscrits touffus et non vérifiés.
Aussi Mercuriali a-t-il continué de pratiquer suivant les doctrines des Arabes malgré sa connaissance de la
doctrine hippocratique qui n’avait servi qu’à favoriser pour un moment son instinct de bibliophile.
Les successeurs de Mercuriali n’en ont pas jugé ainsi. Mis au point par le professeur de Padoue, son Hippocrate a servi à la résurrection hippocratique du XVI® siècle. Inconsciemment, en obéissant à sa passion de commentateur, Mercuriali a fait progresser la science. Il avait répandu des principes dont lui-même n’avait pas saisi la portée.
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