‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 16 sur 52 · LA THÉRAPEUTIQUE DE FABRICE DAQUAPENDENTE I · texte numérisé non relu

LA THÉRAPEUTIQUE DE FABRICE DAQUAPENDENTE I

contre lui l’amour-propre piqué des matrones était professeur à Padoue, où il avait remplacé Fallope en i565.

Tel était le culte à son art qu’il appréhendait d’en diminuer le prestige par l’acceptation des honoraires. Ses clients traités gratuitement s’acquittaient envers lui par l’envoi de riches présents. Grâce qui n’est- pas dispensée à chacun : rendre service, comme le faisait Fabrice, sans transformer en ennemis les gens qu’il avait obligés.

La reconnaissance, qui est qualité de sentiment développée par l’éducation, trouvait sans doute place dans la clientèle de Fabrice, très aristocratique et d’une culture qui étouffait l’instinct d’ingratitude inné chez l’homme et demeuré vivace dans l’âme du peuple. Il est vrai qu’à cet égard nos confrères de la ville nous opposeraient, avec quelque justesse, leur expérience personnelle : bien des gens du monde sont peuple par le souvenir fragile qu’ils gardent des soins reçus.

Fêté de ses malades, notre chirurgien tirait de ses succès une ardeur renouvelée à ses études. Il lit construire à ses frais un amphithéâtre d’anatomie. Cette générosité piqua d’émulation la seigneurie de Venise qui fit bâtir un autre amphithéâtre beaucoup plus spacieux, sur le frontispice duquel était gravé le nom de Fabrice d’Aquapendente. Et là ne s’arrêtèrent pas les amabilités de la République : un revenu de cent écus d’or, une chaîne d’or, le titre de chevalier de Saint-Marc, argent, cadeaux, titres, elle en combla le chirurgien auquel elle érigea une statue.

Bien heureux ces savants italiens du XVI® siècle; l’intelligence du milieu, en prévenant leurs besoins, leur épargnait les rigueurs et les découragements de la lutte. Les déboires attendent par contre les chercheurs modernes opérant dans un monde dont la vulgarité n’aperçoit en un esprit d’élite qu’étrangeté et motif à dénigrement.

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Anatomiste et chirurgien, Fabrice fut novateur dans cette double spécialité à laquelle il consacra sa vie. En 1574 , il décrivit les valvules des veines. Leur usage qu’il n’avait pas saisi lui paraissait être de s’opposer à la congestion du sang et de prévenir la trop grande dilatation des veines. Une découverte n’étant jamais l’œuvre d’un seul, Fabrice avait été précédé dans ses recherches. Dès i56o, Posthius avait fait voir les valvules des veines crurales dans l’amphithéâtre de Montpellier et Amatus Lusitanus avait disséqué la valvule de la veine azygos en 1647 . Assez riche est le bagage de Fabrice pour qu’il ne soit pas amoindri de cette constatation. On lui doit une description détaillée du péritoine, la démonstration de la naissance des nerfs optiques au voisinage des tubercules quadrijumeaux, l’opinion pour la première fois émise que l’enveloppe charnue de la vessie était un muscle servant à l’expulsion de l’urine.

Gomme chirurgien, il préconisa l’opération de l’empyème tombée en désuétude. L’incision qu’il recommandait était pratiquée entre la cinquième et la sixième côte en comptant de haut en bas et à cinq travers de doigt en dehors du sternum.

Dans le sarcocèle, il-extirpait le testicule. Le cordon spermatique saisi avec une pince était lié, coupé, le testicule enlevé et la plaie cautérisée au fer rouge.

L’ascite était ponctionnée à l’ombilic. On opérait de la façon suivante : Les parois du bas-ventre étaient d’abord percées avec un bistouri, étroit, courbé et tranchant du côté interne seulement, afin de ne pas blesser les intestins. Dans l’incision était introduite une canule bien polie, en plomb, argent ou cuivre, garnie d’un rebord saillant et percée de trous en dedans.

Bizarre la pratique de Fabrice dans les atrésies pro-

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fondes du conduit auditif! Il usait de caustiques et introduisait l’acide sulfurique dans l’oreille; toutefois il conseillait de ne pas en prolonger l’usage, crainte d’attaquer la membrane du tympan.

Le traitement médical du cancer est l’objet de préceptes détaillés empruntés pour la plupart à Galien.

Trois indications sont à remplir : i» évacuer l’atrabile; 2 » empêcher sa formation; 3° éliminer la partie malade.

On satisfera à la première indication par la saignée, si les forces le permettent, l’usage du petit lait, des infusions de fleurs de thym ou de verveine.

A la deuxième indication répondra le choix du climat. Un air froid et humide convient à cet effet. Le cancer est rare en Allemagne, fréquent au contraire en Asie. Très intéressante cette observation sur la répartition géographique inégale du cancer. Des chiffres précis n’établissent malheureusement pas son exactitude.

L’arrêt dans la formation de l’atrabile sera encore favorisé par l’ordonnance judicieuse du régime alimentaire. On recommandera l’usage du lait, de préférence du lait de chèvre ; seront utiles aussi les plantes rafraîchissantes telles que mauve, blette, arroche, courge ; le malade usera de viande blanche, de poisson, d’œufs; il évitera les viandes noires, les légumes secs, les vins capiteux. Des infusions de bourrache ou fumeterre édulcorées avec du sirop de chicorée, et relevées d’oxymel simple constituent des adjuvants précieux du régime.

La troisième indication comprend 1 élimination de la partie malade. Celle-ci s’opère par digestion ou par section. Parmi les agents qui digèrent la tumeur, Fabrice cite le suc de morelle noire et le plomb déjà usité par Galien. Notre auteur a soin de broyer tous les médicaments dans un mortier en plomb : un pilon en plomb les écrase et l’on continue la trituration jusqu’à ce que les médicaments acquièrent la

couleur du plomb. Des purgatifs, des onguents ou poudres bizarres dans la préparation desquels entrent des grenouilles vertes sont cités avec éloges pour leur action digestive.

Que si le cancer est étendu, mieux vaut recourir à l’ablation. La tumeur saisie avec des pinces sera extirpée par un couteau de bois ou de corne trempé dans l’eau forte : la tumeur enlevée, la plaie est cautérisée énergiquement au fer rouge tant pour arrêter l’hémorrhagie que pour éviter les récidives.

Malheureusement et en dépit de ces interventions radicales, Fabrice confesse que la maladie reparaît le plus souvent quoiqu’on en ait détruit les moindres vestiges.

A trois siècles de distance, la conclusion découragée du professeur de Padoue n’a pas cessé d’être vraie, à la confusion du corps médical.

Quant au reproche de timidité dont on a rabaissé la pratique de Fabrice, nous le rangerons un peu au nombre dés griefs que la jalousie oppose au succès trop éclatant d’un confrère. Sans doute Fabrice n’était guère partisan de la réunion immédiate des plaies ; la suture lui faisait peur. Crainte salutaire, s’il en fut, à une époque où l’antisepsie était inconnue. Peut-on d’autre part réclamer à un chirurgien des qualités plus hautes que l’habileté unie à la prudence?' Fabrice les possédait toutes deux. Jamais il ne se laissa entraîner par son bistouri. Paraître brillant lui importait peu. Il lui suffisait de guérir.

Dans la marche en avant, à côté de la chirurgie triomphante, c’est une constatation pénible que l’allure humble de la médecine. Déjà la chirurgie des anciens était supérieure à leur pratique médicale. Au XVI® siècle quelle poussée prodigieuse reçut la chirurgie de ce barbier qui s’appelait Ambroise Paré ! Concurrem-

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ment avec cette révolution dans la pathologie externe, que tenta la médecine ? Elle délaissa les Arabes pour remonter à la tradition grecque ; ce changement de Maîtres lui fut occasion de discourir pendant plusieurs siècles. Et rien ne rend un homme heureux comme le bavardage facile.

En l’absence de données pathogéniques précises, il n’en pouvait être autrement. La médecine errait à l’aventure, diététique avant tout, cherchant de son mieux à seconder les réactions salutaires de la nature. La chirurgie se préoccupe beaucoup moins des causes morbides ; le mal s’offre à ses yeux, évident, palpable. Elle l’enlève à coups de couteau ou de fer rouge. L’incertitude où il se trouve de la nature intime d’une lésion n’empêche pas le chirurgien d’y porter remède. Il opère sans comprendre et parfois avec succès. De là ces hardiesses chirurgicales à une époque où la médecine était empêtrée dans le fatras de la pharmacopée galénique : la complication des drogues suppléait à leur activité. On formulait beaucoup pour obtenir très peu.

Aujourd’hui nous commençons à voir clair dans les indications thérapeutiques : nous manions plus habilement les agents qui guérissent. Encore ne faudrait-il pas nous glorifier outre mesure des quelques notions générales qui nous servent de fil conducteur. Pour aller la tête moins basse, nous ne la portons pas encore très haut. Au moins ne peut-on nous reprocher ni présomption, ni imprudence. La chirurgie contemporaine n’échappera peut-être pas tout à fait à cette double accusation. Qu’elle rayonne dans sa gloire, c’est très bien, mais de la suite de ses opérations, si brillante en ait été l’exécution, se préoccupe-^t-elle avec la sollicitude requise? Tout un chapitre de la pathologie est ouvert et non rempli : celui des accidents névropathiques et bien plus encore des tuberculoses qui s’installent à bref délai sur certains organismes dont le bistouri du chirurgien a exalté la sensibilité et diminué la résistance vis-à-vis de l’infection.

Fiessinger, — 8,

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