‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 17 sur 52 · GUILLAUME BAILLOU · texte numérisé non relu

GUILLAUME BAILLOU

Par le prisme de quelle illusion, dans son discours sur le génie d’Hippocrate, Barthez a-t-il considéré Guillaume Baillou comme supérieur à Sydenham ? Le médecin de Montpellier reprochait à Sydenham son défaut de lecture. C’est précisément ce qui fait le mérite de ce dernier. Au moins les noms d’Hippocrate et de Galien ne reviennent-ils pas incessamment sous sa plume. 11 observait par lui-même et non par l’œil du maître. Le fait l’intéressait seul et non l’idée qu’un autre s’en était imaginée.

A la vérité, Sydenham s’est peu occupé d’anatomie et Baillou est tout à fait étonnant en pareille matière. On peut le regarder comme le créateur de l’anatomie pathologique ; rien que dans le domaine des affections du cœur, il a publié des observations qui encore aujourd'hui passeraient pour des trouvailles. Tels l’hydropéricarde, l’anévrysme de l’aorte ventrale, l’anévrysme de l’artère rénale et combien d’autres que nous passons.

Si l’on rapproche souvent le nom de Sydenham de celui de Baillou, c’est que tous deux ont décrit les constitutions médicales de leur temps. Mais quelle différence

dans la valeur de la tâche accomplie ! Baillou a le respect du Maître. Le sentiment d’une vénération hiératique règle ses mouvements. Il distingue la grippe de la coqueluche, décrit le croup en 1576 , parle des membranes qui tapissent la trachée artère, mais non sans se réclamer tout de suite d’Hippocrate. C’est ce qui impatiente le lecteur. D’autant que des' tas de petites histoires locales encombrent encore les citations des Anciens. Tout cela est peu intéressant et diffus. En vérité nous sommes loin de Sydenham ; ce qui est limpide, bien canalisé dans l’auteur anglais, coule d’ordinaire chez le médecin parisien lourdement, en un flot d’observations disparates; à chaque page on se heurte à ce barrage que les noms d’Hippocrate et de Galien opposent au jet de la conception personnelle. On sent l’homme trop savant pour qu’il demeure original. Sous l’érudition du texte, perce le professeur qui argumente les bacheliers à grand renfort de citations. D’autres médecins du XVI® siècle, Houllier par exemple, n’avaient pas ce défaut. Nous aVons omis de dire que Baillou était doyen de la Faculté de Paris; il signala son décanat par une lutte contre les revendications des chirurgiens et mourut en 1616 , âgé de soixante-dix-huit ans.

Quand même, si effacée soit-elle à côté de Sydenham, c’est encore une grande figure que celle de Guillaume Baillou. Chez lui, la noblesse du caractère sauve ce qu’il y avait dans son 'intelligence d’un peu comprimé par l’habitude de l’enseignement. Une conscience sévère de la dignité professionnelle et des égards dus entre confrères, fait de ce médecin du XVI® siècle un modèle de praticien honnête et poli : « Dans les cas difficiles, dit-il, il ne faut pas hésiter à recourir à la lumière d’un autre médecin : la vue d’un seul homme est moins clairvoyante que celle de plusieurs. En ce qui concerne la consultation, il suffit, pour que son résultat soit fructueux, que la divergence d’opinions soit loyalement exprimée et ne s’inspire pas d’un ambitieux désir de censure. La modestie sied au médecin qui ne rougit jamais d’ap-

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prendre quelque chose, fût-ce au chevet du malade et de la part du confrère mandé. »

Comment l’auteur de ces paroles renouvelées d’Hippocrate n’eût-il pas joui de l’estime de ses confrères? Il possédait à la fois l’aménité qui attire et cette moyenne d’idées qui n’indispose personne. En somme, ce qu’il constatait ne prêtait à aucune ambiguïté : c’était une lésion anatomique étalée sur la table de l’amphithéâtre ou des travaux d’épidémiologie qu’abritaient des témoignages acceptés comme des oracles. Cette prudence bien avisée a mieux servi la réputation de Baillou que s’il se fût égaré loin des sentiers battus.

En thérapeutique, Baillou suit Hippocrate. Il se conforme à ses aphorismes, de laisser agir la nature quand la crise se fait ou qu’elle est faite et d’évacuer les humeurs par la voie oû elles se portent naturellement.

La perspicacité du médecin s’attachera à démêler les modifications que les constitutions diverses des malades imposent à ces règles générales de conduite. « Il n’est pas juste, dit notre doyen, que tout le monde mette le pied dans la même chaussure comme s’il ne s’agissait que d’un même mal et d’un même remède ».

Les enfants, par exemple, supportent mal les purgatifs; utile au début de la variole, de la rougeole, delà peste, utile encore dans le rhumatisme, une saignée devient dangereuse quand le malade a perdu ses forces. Un corps qui languit a besoin de réfection et non d’évacuation.

Il est terrible de songer aux dangers d’une thérapeutique imprudemment instituée. Les vésicatoires aux cantharides laissés en place trop longtemps, peuvent produire des ardeurs de vessie intolérables; la thériaque.

par Faction déprimante de Fopium, est tout à fait contreindiquée dans des maladies où elle est journellement prescrite : les affections léthargiques, le coma et l’apoplexie.

Malgré sa circonspection, Fauteur s’avoue lui-même en faute dans plus d’une circonstance : tel jour il aura hâté la fin d’un malade par une saignée malencontreuse. On ne doit pas saigner dans les inflammations asthéniques. Pourquoi l’avoir fait quand la contre-indication était formelle ? On ne peut toujours prévoir au premier jour la tournure que prendra une inflammation. Sera-t-elle asthénique ou non ? 11 est bien des choses obscures en pathologie. Pourquoi la paracentèse, opération aisée, est-elle si souvent suivie d’érysipèle au point où l’ouverture a été pratiquée ? Instrument malpropre ou mains douteuses, dirons-nous ! Mystère ! soupirait Baillou.

Toutefois, si incertains soient les moyens de guérison, il ne faut, jamais désespérer. Pourquoi, dans l’angine, quand tout a échoué, ne pas tenter une ouverture au larynx ? « Certes, l’opération n’est pas sans danger, mais si elle était exécutée par un habile opérateur qui sût éviter les nerfs récurrents, peut-être n’oflfirait-elle pas de danger, et elle donnerait certainement des chances de guérison ». La trachéotomie que conseille Baillou avait été pratiquée aux temps anciens par Asclépiade et Anthyllus, mais dans tout le moyen âge, nul n’osa s’y risquer. A la fin du seizième siècle, un chirurgien du nom de Santorio tenta cette opération à l’aide d’un trocart, la canule étant laissée dans la trachée. Qui sait si les lignes précédentes de Baillou n’ont pas déterminé Santorio à sa périlleuse intervention ?

« De même, ajoute Baillou, pourrait-on essayer quelque chose de semblable dans la pleurésie, et pratiquer une ouverture entre la cinquième et la sixième côte, car l’évacuation d’une quantité de pus, même petite, procure une grande amélioration dans l’état des malades ». C’est la réhabilitation de la pleurotomie.

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qui était du reste déjà usitée au temps d’Hippocrate.

La matière médicale de Baillou emprunte ses éléments aux remèdes du XVH siècle : casse, séné, rhubarbe, sirop du roi Lahor,. composé de suc de pommes, bourrache, feuilles de séné, buglosse, tartre soluble et safran, pilules sine quibus où entrent l’aloès, l’agaric, la scammonée, la rhubarbe, le séné. Il est à remarquer que ces pilules laxatives sont recommandées contre les pâles couleurs, comme si Baillou eût pressenti l’origine intestinale de la chlorose. Que si la constipation fait suite à l’usage des purgatifs, on y remédie en administrant, suivant la méthode de Fernel, une grande quantité de sirop de violettes étendu d’eau. Elle est supérieure, cette eau toute simple, aux complications de tisanes dont le suc de plantain et autres drogues semblables sont censés représenter le principe actif. Hippocrate se contentait de l’eau pure. Baillou s’en contente.

Par-ci par-là, il se félicite aussi de remèdes bizarres que l’usage populaire a conservés : un coq éventré appliqué sur le côté aide à la résolution de la phrénésie. Les campagnards de notre région préfèrent le pigeon. Attaché ouvert et pantelant sur le siège des inflammations, il exerce sur celles-ci une action curative manifeste.

Baillou croyait à l’influence des astres sur les êtres terrestres. On retire de moins bons effets de la saignée lorsque la lune ne se montre plus sur l’horizon, et pendant les éclipses de soleil, des dames sont sujettes à des évanouissements redoutables. « Ce sont là choses, proclame Baillou, que le médecin ne doit pas ignorer, afin qu’il sache au besoin quitter les ornières de la médecine vulgaire pour la voie que lui ouvrent le raisonnement et l’observation exacte de faits nouveaux ».

En vérité, Baillou exagérait un peu. Les astres ne possèdent pas tout à fait le pouvoir qu’il leur concède.

Encore faudrait-il expliquer à notre scepticisme la raison de l’action que l’état du ciel exerce sur certains malades. Les neurasthéniques souffrent davantage par les temps humides. Leur nutrition est-elle influencée par le brouillard ? Les oxydations sont-elles diminuées quand le soleil est caché et l’accumulation des déchets qui résulte des combustions mal faites est-elle coupable de cette augmentation de douleurs qu’accusent les neurasthéniques ?

Au surplus, le procédé de raisonnement qui faisait admettre à Baillou des relations de cause à effet là où nous ne voyons que des coïncidences, ce procédé, ne l’oublions pas, est celui dont la pratique a décidé plus d’une fois de la marche en avant de la science.

Dire : ceci est cause de cela, est établir un rapport. Or, c’est la multiplication des rapports entre les phénomènes observés qui crée les découvertes. La bactériologie est née du rapport établi entre le microbe et la maladie infectieuse.

Sans doute, elle n’est pas toujours aussi heureuse, la tendance à relier entre eux des phénomènes d’apparence disparate.

S’abandonner au désir de l’explication aboutit aussi à l’erreur. Mais les fausses routes où l’on tombe ramènent plus d’une fois dans le bon chemin ; en biologie, la vérité peut sortir de l’erreur.

Beaucoup de semences s’éparpillent au vent avant qu’une d’elles germe et porte fruit. Nombre d’erreurs restent stériles ; quelques-unes lèvent en végétations inattendues. Téméraire ou borné qui juge immédiatement entre elles. L’avenir seul décide de leur valeur.

C’est pourquoi si erronée apparaisse une appréciation,, elle vaut toujours qu’on la considère. Peut-être enferme-t-elle à l’état latent une promesse de vie qui s’épanouira ultérieurement.

La crainte du ridicule enchaîne le rieur dans la satisfaction de son ignorance.

N’avoir pas peur du ridicule est une qualité supérieure chez l’homme de science.

DE

DANIEL SENNERT

Sennert fut un homme heureux ; ses collègues lui accordaient du talent, et c’est à la satisfaction de tous qu’il fut nommé plusieurs fois recteur de l’Université de Wittemberg. Il y occupait une chaire de médecine dont le professeur Jean Jessen s’était démis en sa faveur. Pendant les trente-cinq années de son enseignement, il échappa aux tribulations dont l’envie confraternelle poursuit les hommes de science trop répandus : l’Electeur de Saxe le choisit comme médecin, et les gens se découvraient la tête en prononçant son nom.

A peine si un souci passager vint rider le cours de ses succès. Dans ce temps, on était très chatouilleux sur le chapitre de l’hérésie, et Sennert fut accusé d’impiété pour avoir soutenu que la matière a été tirée du néant : elle a été tirée de la terre, enseigne la Bible. Là-dessus, convocation des hommes d’Eglise. Huit Facultés théologiques furent chargées de juger le différend. « Sennert n’a pas blasphémé », conclut la Consultation copieusement documentée.

Et Sennert, raccommodé avec sa conscience ne déran-

gea plus dans un geste d’inquiétude la fraise soigneusement empesée où s’appuyait sa face patiente d’érudit fermé aux passions.

Le pauvre homme fut atteint de la peste lors de la huitième épidémie qui fit appel à son dévouement. Il s’était tiré sain et saut des sept premières, en sorte qu’il rédigea tout un chapitre sur la préservation de cette maladie. Il possédait à cette fin un arsenal de formules infaillibles ; des poudres composées de sel de nitre et de vitriol, de baies de genièvre, de feuilles de Sabine, de rue, d’absinthe, de myrrhe, des liniments où entraient la myrrhe, la thériaque, le mithridate. On avalait la poudre, on étalait le liniment à l’entrée des narines. La peste ne pénétrait pas.

Fallait-il qu’une confiance tellement robuste en la vertu d’un remède reçût un si cruel démenti? Sennert, non seulement prit la peste, mais il en mourut, alors que ses panacées préservatrices emplissaient cinquante pages d’un texte bourré et attentif à déjouer les moindres éventualités de contagion.

Il s’agissait, il est vrai, de la peste à bubons, accom- . pagnée d’éruptions pétéchiales. La gravité extrême du mal pouvait consoler Sennert de son illusion déçue; et puis l’effet moral était produit. Écrire qu’on évitait la peste suffisait à rassurer.- Les faits contredisaient l’affirmation ; mais que pèsent les faits en regard d’un-mot? Celui-ci seul décide des convictions. Très ferme en ses croyances, Sennert en était la première dupe. La forme sous laquelle il les exprimait — forme méthodique, clairement ordonnée — étendait devant lui le voile trompeur des phrases. Il était abusé par ses formules, et, comme celles-ci étaient œuvre de sentiment plus que d’observation, il se laissait encore emporter au gré du caprice émotif qui avait présidé à leur genèse. De là ces contradictions dont fourmillent ses œuvres. Très précis dans la description des maladies, n’acceptant pour l’ordinaire que ce qu’il avait vu, il croyait.

d’autre part, à la transmutatiôn des métaux, admettait l’influence des constellations sur les plantes et, quand on lui parlait de relations avec le diable, faisait le signe de croix. 11 estime les sorciers, mais s’attaque à la magie, dont il suspecte les cures. Ballotté de-ci de-là entre les superstitions de l’époque, il lâche les qnes, s’accroche aux autres et accumule toutes sortes d’arguments pour justifier sa conduite.

Au moins eut-il raison tout-à-fait dans une de ses innovations : lorsqu’il introduisit la chimie dans le programme des études médicales. Il rendit justice à Paracelse tout en restant fidèle à Galien, Du médecin de Pergame il conserva les idées sur la nature et les causes des maladies, renchérit sur ses classifications, qu’il multiplia plus que de raison, mais n’hésita pas à user dans ses cures des médicaments prônés par Paracelse.

C’est du bouillant réformateur de Bâle qu’il tient ses nombreuses préparations mercurielles qu’il administre contre la syphilis. C’est du même qu’il a hérité cette opinion que « l’antimoine n’est pas au nombre de ces poisons dont l’homme ne peut tirer aucun profit ». Et il recommande les fleurs et le foie d’antimoine dans les hydropisies. Le soufre aussi occupe sa place dans le formulaire de Sennert. Très utile se montre-t-il dans la toux. Les malades avaleront avec avantage une drachme de fleur de soufre dans une infusion de tussilage ou de scabieuse.

C’est Galien, au contraire, qui inspire la classification et le traitement des maladies de l’estomac.

Les intempéries gastriques sont divisées en intempéries froide, chaude, humide, sèche ; en intempéries composées et en intempéries avec matière.

A côté des règles diététiques générales qui recom-

mandent la modération dans le manger et le boire, qui proscrivent l’usage des aliments irritants et des purgatifs très ennemis de l’estomac, nous trouvons exposées les considérations suivantes, plus spécialement applicables à chaque sorte d’intempérie :

L’intempérie froide est la plus fréquente de toutes : elle provient de l’extérieur quand le malade/en sueur, a avalé des boissons froides, ou de l’intérieur, par manque de chaleur centrale. Les symptômes en sont l’absence de soif, de douleur, l’appétit conservé ; par moments, renvois acides et salivation abondante.

Le traitement consistera en remèdes chauds : menthe, absinthe, bétoine, origan. La poudre suivante rendra des services, prise par pincées après les repas : cinnamome, une once ; roses rouges, une once et demie ; gingembre, girofle, noix muscade, de chaque une drachme ; coriandre, deux drachmes ; aloès, sucre, une drachme et demie.

Les intempéries chaudes suivent l’usage des condiments, des aromates, du vin pur; elles accompagnent les fièvres. La soif est vive, l’appétit nul ; des renvois fétides sortent d’une bouche desséchée. Le mal sera heureusement combattu par des tisanes d’orge, de laitue, du lait à discrétion.

Après un long sommeil, la respiration d’un air humide, l’absorption excessive d’aliments aqueux, voici s’installer l’intempérie humide. Gorgé d’eau, le malade redoute de boire ; son estomac, noyé, réclame des aliments secs ; le trop-plein de liquide s’évacue en selles diarrhéiques.

Vite, pour dessécher cela, des décoctions de gaïac, de sassafras, de la thériaque, du mithridate, qui est un électuaire opiacé comme la thériaque. On prescrira : conserves de roses, une once et demie ; conserves d’absinthe, une demi-once; mithridate, une drachme, à prendre avec du sirop de roses.

Pour tomber dans l’intempérie sèche, il suffit de

se mettre à la diète. Ni boire ni manger, et la maladie s’installe. Des vomissements copieux, des selles abondantes la provoquent également.

Le malade est avide de liquide, ne ressent que du dégoût pour les aliments solides. Des douleurs constrictives partent de l’estomac et s’irradient dans le ventre.

Très grave, cette intempérie : à peine si des infusions de mauve, de bourrache, buglosse, des décoctions de pruneaux, de réglisse ou d’amandes, la soulagent quelque peu.

Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que les diverses intempéries se mêlent les unes aux autres : la chaude à l’humide, la froide à l’humide, la froide à la sèche. Cette dernière association est redoutable par-dessus toutes. Les formules les plus laborieuses de la pharmacopée ne sont pas de trop pour en corriger le pronostic désespérant.

Et puis il reste encore toutes les intempéries avec matière : matière pituiteuse à la suite des causes humectantes, matière flatulente à la suite des causes froides, matière bilieuse à la suite des causes échauffantes et desséchantes. Quel casse-tête pour le malheureux praticien obligé de retrouver dans ce chaos le fil des indications thérapeutiques, d’autant qu’il ne confondra pas les intempéries avec le gonflement et l’inflammation de l’estomac et que des médications diverses conviennent aux unes et aux autres.

Au moins, à feuilleter l’œuvre de Sennert, n’est-on jamais exposé à se trouver à court de formules. L’embarras n’est pas de prescrire, mais d’opérer un choix dans le tas des prescriptions reproduites.

Comme traitement des calculs rénaux, est préconisé l’usage des balsamiques qui sont encore recommandés de nos jours. Sennert utilise la térébenthine : elle balaie et nettoie les reins, assure-t-il. Volontiers il l’associe aux purgatifs ; telle la préparation suivante :

casse, une demi-once ; térébenthine, une drachme ; poudre de réglisse, quantité suffisante pour un bol.

Le malade pourra encore absorber la térébenthine isolément et d’autre part une ou plusieurs des pilules purgatives que voici ; aloès, une drachme ; électuaire de rhubarbe, trochisques d’agaric, une drachme et demie ; extrait de scammonée, douze grains ; cinnamone, safran, lentisque, de chaque, un demi-scrupule, pour faire des pilules d’un vingtième de drachme qu’on saupoudre d’amidon.

C’est surtout contre les maladies incurables ou très graves que les remèdes abondent : la poudre de crâne humain, la racine de pivoine, le gui de chêne, des centaines de produits de même genre guérissent l’épilepsie ; des électuaires effrayants de complexité viennent à bout de la peste : le camphre, la myrrhe, la thériaque, le mithridate y jouent le rôle de principe actif. Jusqu’aux mémoires chancelantes qui sont assurées de retrouver le souvenir par l’usage d’un vin composé où entrent l’aloès, le gingembre, le poivre, le galanga, les clous de girofle et la noix muscade.

Répandue par Sennert, la doctrine de Paracelse vit se dissiper devant elle les appréhensions qui s’opposaient à la prescription thérapeutique des agents chimiques. On redouta moins le mercure et l’antimoine. L’hostilité qui les avait accueillis provenait, en effet, d’un double froissement où l’amour-propre outragé était en plus exaspéré des coups portés à la tradition.

Renverser une croyance, c’est détruire un équilibre cérébral, et nul n’aime à être dérangé dans ses habitudes de pensée. Quelle humiliation, d’autre part, d’avouer son erreur ! Il n’y a que les hommes supérieurs qui reconnaissent s’être trompés. Les autres se cramponnent

instinctivement aux Udées qui leur sont chères : celles-ci perdues, ils n’en acquerraient plus d’autres. Leur cerveau refuserait de les fixer. Le respect de la tradition est la vie des esprits subalternes ; l’intelligence a son instinct de conservation, comme le corps. Si peu vaille-t-elle, cette intelligence prétend ne pas mourir, et la soumission à la tradition résume sa seule raison d’être.

Pour faire accepter les dogmes des chimistes, Sennert bénéficia d’abord de l’avantage que lui conférait son esprit pondéré, un peu étroit, et qui n’oflfusquait personne. 11 célébra ensuite les doctrines de Galien, façon de se concilier les amis de celui-ci ; quant aux blessures d’amour-propre que les injures de Paracelse avaient laissées saignantes, il les pansa par toutes sortes de circonlocutions aimables : « La doctrine des chimistes n’est pas contraire à celle des anciens, assure-t-il. Les anciens n’avaient pas le nom, mais ils connaissaient la chose ». Chimistes sans le savoir étaient les anciens ; chimistes sans le savoir pouvaient s’intituler leurs disciples.

Donc, rien de révolutionnaire dans la réforme de Paracelse ! Elle ne faisait que mettre en évidence un titre que l’on s’ignorait. Très flatteuse, au contraire, apparaissait la nouvelle doctrine puisqu’elle accordait à chacun un peu plus de valeur qu’il ne s’attribuait. On était chimiste ; que ne l’eût-on su plus tôt ? Comme on aurait vite rabaissé la morgue de ce charlatan de Paracelse ! Ce qu’il avait découvert chacun le connaissait ; vraiment, il ne valait pas la peine de soulever un tel tapage.

Et l’on prescrivit les nouveaux médicaments minéraux.

DE

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