VAN HELMONT
« Tu ne seras pas médecin, » disait la mère de Van Helmont à son fils. — C’est assurer sa nonexécution que d’imposer un ordre à un tempérament doué d’initiative. — « Je serai médecin, » répliqua Van Helmont, et à vingt ans il avait lu une fois Hippocrate et deux fois Galien. Fils d’une, famille illustre de Bruxelles, il céda son bien à sa sœur, manière de prouver qu’il enveloppait d’un dédain répété tout ce qui lui venait de sa famille ; objurgations et fortune.
Révolté et pauvre, ces deux motifs d’activité transmirent à Van Helmont l’impulsion au travail. L’orgueil de réformer la médecine lui échut d’une mésaventure.
Les gants d’une jeune fille, — comment Van Helmont s’était-il procuré ces gants? la jeune fille les lui avaitelle glissés en gage d’amour? — ces gants, notre héros ' eut la fantaisie de les essayer. Faire pénétrer ses doigts où avaient passé les doigts de la jeune fille lui fut une sensation inoubliable; car la jeunê fille avait la gale, le gant communiqua la gale à Van Helmont. Les mé-
decins qu’il consulta accusèrent dans l’éruption un état salin du phlegme. Van Helmont fut purgé.
Il maigrit, non d’amour, mais d’épuisement. Qui pis est, la maladie ne s’améliorait pas; les démangeaisons persistantes tenaient la science officielle en échec. Van Helmont perdit patience ; il envoya promener les maîtres, se saupoudra de fleur de soufre et guérit.
Pour porter l’âme au mysticisme, il n’est tel que l’insomnie. Un galeux dort mal. Van Helmont comprit que les lumières^ de l’homme sont faibles. Seule, la grâce divine permet d’entrevoir la vérité. Et, guéri de la gale, notre médecin pria Dieu.
Le Ciel le récompensa de sa vertu par de beaux songes. C’est en rêve qu’il apprit que l’archée, c’est-àdire l’âme sentante, a son siège dans l’estomac. Elle surveille la digestion par l’action qu’elle exerce sur le pylore. Les contractions du pylore provoquent la sécrétion du suc acide qui dissout les aliments. Autant dire : dyspepsie nervo-motrice, Van Helmont ayant pressenti que le chimisme gastrique n’est parfois qu’une conséquence. La contraction des parois stomacales, voilà le fait primordial. Cette contraction, elle-même, dépend de l’archée, influx nerveux pour nos contemporains.
Survienne une cause de dépression mentale, l’archée est en défaut. L’estomac ne digère plus. De là, langueur, dépérissement. « Il y a de certaines tristesses qui rongent la vie comme un ver, » écrit notre auteur.
Remarque-t-on l’analogie qui rapproche ce système de physiologie de la conception que deux cents ans plus tard, non plus un médecin, mais un romancier, se figurait des rapports du moral et du physique? Les héros de Balzac se dessèchent ou se boursouflent aux caprices de leur baromètre moral. Au « beau fixe, » dans un milieu harmonié au tempérament, c’est l’épanouissement floride des chairs. Au degré « pluie et tempête, » c’est l’effondrement de l’individu aux prises avec un milieu qui répugne à ses instincts.
Gras, l’homme qui digère; maigre, l’homme qui ne digère plus. La maigreur provient d’une maladie morale, dit Balzac ; d’une maladie de l’archée, précise Van Helmont.
Il serait malséant d’insister sur ce que notre auteur appelle le duumvirat établi entre l’estomac et la rate. Des six digestions vitales, nous ne retiendrons que les deux premières : celles qu’opèrent les sucs de l’estomac et de la bile, car la bile n’est pas un excrément, comme on pense; c’est une humeur nécessaire à la vie : elle neutralise l’acide que la première digestion chasse de l’estomac et elle prépare la troisième digestion qui a son siège dans les vaisseaux du mésentère.
Si essentielle est la première digestion que ses erreurs retentissent dans tout l’organisme. Au lieu de stimuler les parois stomacales, que l’archée envoie son principe vital, un ferment, au cerveau c’est l’apparition de l’épilepsie ou de l’aliénation mentale. Égaré dans le poumon, ce ferment de l’archée fait de la péripneumonie; dans les reins il provoque l’hydropisie. La goutte est la réponse au ferment installé dans les jointures ; les flux et catarrhes par exsudation séreuse accusent l’établissement de l’archée dans les muqueuses.
Très redoutable, cette archée, dans les fantaisies de ses pérégrinations. Elle place, à la vérité, l’homme dans le royaume des esprits; mais qu’il est payé cher cet honneur par la multiplicité des maladies auxquelles il expose.
« Comme tout péché peut être entièrement pardonné, toute maladie se peut guérir parfaitement. » Telle est la profession de foi thérapeutique de Van Helmont. Et rien de plus simple que l’indication à remplir. « Les maladies, les vices et les vertus sont communiqués du siège de l’âme à toutes les parties du corps et tout ce
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qui insulte l’âme doit être chassé par un seul remède. » Ce remède, Van Helmont le connaît et il s’en vante. Il charge l’archée d’en présider la distribution aux lieux nécessaires; l’archée obéit à condition que le commandement soit formulé de la- manière qui lui agrée. Il s’agit de trouver les paroles requises. Au « Sésame ouvre-toi, » du conte arabe, correspond l’ordre diversement spécifié : « Remède, fais ton devoir. »
La suggestion est vieille comme le monde ; Van Helmont l’appliquait à faire jaillir la vertu du remède. Aussi bien, que de choix parmi ceux-ci !
Les mercuriaux, en particulier le muriate simple, les antimoniaux (soufre doré, antimoine diaphorétique), le soufre, quelles sources de guérisons à qui sait y puiser!
Rien d’agréable comme l’opium et le vin à l’archée qui délire dans les fièvres. Ces remèdes calment, tout en conservant les forces, et c’est le résultat à obtenir. Pour combattre l’affaiblissement du malade, des médecins ont songé aux clystères alimentaires. Quoi de plus ridicule que cette méthode? Le clystère est un remède honteux, naturellement ennemi de l’intestin. Et puis, peut-on nourrir les malades avec des consommés ou bouillons de viandes seringués par en bas ? On sait très bien que ces bouillons ne sont pas transformables en aliments puisqu’ils n’ont pas été exposés aux propriétés fermentales de la première digestion.
Bien que les purgatifs et la saignée soient « les deux maîtresses colonnes de la médecine, » il est peu indiqué d’en user dans les fièvres. La saignée est inutile ou d’un secours frauduleux, le purgatif déprime le patient. Or, l’archée a besoin de vigueur pour maintenir la vie. Tout au plus un purgatif très doux est-il autorisé quand les premières voies digestives sont « remplies de saburres. » A signaler les opinions de Van Helmont sur les calculs urinaires : Ceux-ci sont non pas la maladie, mais une conséquence de la maladie.
L’urine claire et transparente, exposée au froid, se dé-
charge de son sable et « affiche des croûtes » au fond du vase, ce qui ne se produit pas si on expose cette urine au feu. Le sable qui se dépose quand cette urine se refroidit est le même qui fait les calculs urinaires. Une trop grande quantité de ce sable constitue la maladie des calculs.
Le traitement découle de ces données : il faut ou fragmenter le calcul déjà formé ou hâter l’élimination du sable qui risque de se déposer en calcul.
Les contemporains de Van Helmont ne s’attachaient qu’à cette seconde indication : encore n’ordonnaient-ils, pour y faire droit, que des boissons émollientes. Notre grand homme prône les diurétiques (nouvelle bière, térébenthine, safran) : noyer le sable dans une grande quantité de liquide est la meilleure manière d’expulser le calcul en formation.
Si le calcul est trop dense pour se liquéfier, on devra le dissoudre. C’est impossible, proclamaient les contemporains de Van Helmont. Il leur semblait chimérique de songer à détruire un calcul : le remède ordonné rongerait préalablement l’estomac ; c’était sur cet argument que reposait leur scepticisme auquel Van Helmont ripostait en préconisant un remède de Paracelse : une sorte de pierre trouvée au bord d’une rivière, le ludus. Il fallait réduire cela en sel volatil et oléagineux et y adjoindre de la bière où on avait fait bouillir de la semence de daucus. Déjà Galien nous avait appris que le daucus, qui est une ombellifère voisine du fenouil, tenait le premier rang des médicaments propres à la diurèse.
Certes les affirmations — si risquées fussent-elles — ne coûtaient guère à Van Helmont, et on comprend qu’il ait été traité de charlatan. Encore faudrait-il s’entendre sur ce terme de charlatan, lancé si communément à la face des esprits supérieurs. Ils ont des convictions ardentes ; qu’elles soient tapageuses, quoi de plus naturel ? La réac-
tion aux sensations dépend de leur intensité : plus une sensation est vive, plus tumultueuse sa force de projection, sous forme d’acte ou de pensée. De là cette ressemblance entre l’éloquence de l’apôtre et celle du boniment forain ; regards de flamme, gestes exubérants, discours par images, et, tant une conviction assurée entraîne de confiance en soi, parfois vantardises et fanfaronnades chez les illuminés comme chez les marchands d’orviétan. Un rien seulement les sépare : la sincérité, et ce rien est aisément franchi. De simuler une impression à la ressentir réellement, la distance n’est pas grande. Le charlatan finit par avoir foi dans ses discours.
On prétend qu’Aristote fit le métier de charlatan avant de devenir le disciple de Platon et de régenter la philosophie durant vingt siècles.
Van Helmont s’annonçait comme une sorte de Messie chargé d’ouvrir à la science un monde nouveau. On se moquait de ses prétentions ; n’empêche qu’il les justifiait en nombre de découvertes de profonde perspective.
Les mystères de la chimie s’éclairaient aux larges bandes de lumière qu’y projetait son génie. Le premier, il reconnut que l’acide sylvestre ( acide carbonique ) provenait de la combustion du charbon, éteignait les corps en ignition et était irrespirable. « La flamme est un gaz qui brûle », la définition est de Van Helmont. Ce sont les émissions de gaz qui provoquent les explosions de laboratoires et de la poudre à canon. Ces combinaisons d’éléments gazeux s’opèrent suivant des lois inconnues : notre chimiste est convaincu que la balance et le calcul déchiffreront l’énigme.
L’intelligence de Van Helmont. est proche parente de celle de Paracelse. Tous deux sont les fondateurs de la chimie moderne et ont pressenti l’importance en thérapeutique du principe minéral actif qu’ils ont cherché à isoler. Leur oeuvre est inégale, superbe et mauvaisej d’un mysticisme que teintent les premières lueurs d’une science à son aube.
Plus rangé que Paracelse, Van Helmont se livrait aussi à des écarts imaginatifs moins monstrueux. Il avait épousé une demoiselle riche, noble et vertueuse qu’il avait amenée à son laboratoire de Vilvorde. Les yeux bleus de l’aimée l’incitaient au travail. A la femme, Paracelse préférait la bouteille.
Si l’une et l’autre détournent à l’occasion de la tâche imposée, au moins revient-on à la besogne, un peu las parfois de la distraction prise, mais quand même plus lucide lorsque la distraction ne s’est égarée que vers la femme. De n’avoir estimé que la bouteille a fait sans doute une des caractéristiques de Paracelse. D’être resté sobre a valu plus de jugement à Van Helmont.
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