GRÉGOIRE HORST
Petit homme trapu, Grégoire Horst, ses longs cheveux relevés en arrière, la barbe en forme de quadrilatère pommadé, rachetait ce qu’il avait d’engoncé dans la tournure par la noble pose de ses mains : l’une d’elles, ainsi le représente son portrait, tient un rameau d’olivier à hauteur de ceinture, l’autre s’appuie à la poignée d’une épée. Non pas qu’il fût belliqueux, le brave homme ! A quoi lui eût servi de l’être ? Ses adversaires, il les transperçait à coups de syllogismes : les réduire au silence suffisait à son besoin de combativité. Rien n’est plus lamentable, n’est-ce pas, qu’un argumentateur dont la langue est clouée par la riposte, et Grégoire Horst dédaignait d’aller plus loin. Son épée n’était que de parade ; son arme défensive était le raisonnement.
Professeur de médecine à Giessen, plus tard médecin de la ville d’Ulm, il avait acquis dans l’enseignement cette habitude d’exposition qui vous retourne un problème sous toutes ses faces ; rien n’échappait à la
sagacité du maître, il n’y avait difficulté qui tînt debout devant lui.
Ainsi le mâle est-il plus chaud que la femelle? Par quels flots d’éloquence avait déjà été ballottée cette question? Grégoire Horst lui assure immédiatement la stabilité de la solution définitive. En temps ordinaire, oui, le mâle est plus chaud que la femelle, car la combinaison de ses attributs est plus parfaite, les opérations que sa nature commande sont 'plus promptes. Mais survienne une grossesse chez la femme, la note change; c’est la femme qui devient la plus chaude; car elle dégage une chaleur double : la sienne et celle de l’enfant qu’elle porte. Rien à répondre à cela; telle est la force de l’évidence. Veut-on d’autres preuves de la logique irréfutable du savant professeur? Pourquoi la femme perd-elle son sang par les voies génitales? Parce qu’elles sont, ces voies génitales, débiles entre toutes ; le sang menstruel s’y porte comme aux parties les plus infirmes du corps. Toutefois, ajoute judicieusement notre homme, si la femme est un être imparfait par la disposition de ses attributs sexuels, elle deviendrait plus imparfaite encore, privée qu’elle serait de ce qui constitue son imperfection ; car, par où accoucherait-elle si elle ne disposait pas de son orifice vulvaire?
Autre problème palpitant d’intérêt. Les dents sontelles des os? Oui et non. Non, car les dents sentent et les os ne sentent pas ; elles repoussent et les os ne repoussent pas. Oui, car leur structure est celle des os ; oui, car un os pourvu de nerfs est aussi sensible qu’une dent; oui, car les dents repoussent grâce à leur alvéole et les os repousseraient de même s’ils possédaient une implantation pareille. C’est donc trois oui contre deux non. Conclusion ; les dents sont des os.
Continuons la série. Le sperme est-il animé? 11 doit l’être. Une chose semblable naît d’une chose semblable. Le sperme donne la vie, donc il est vivant. Malheureusement la proposition inverse est aussi décisive. Le
Sperme, selon cette proposition, n’est pas vivant; car aucune excrétion n’est vivante et le sperme est une excrétion; de plus, tout ce qui ne se nourrit pas ne peut pas vivre; or, le sperme ne se nourrit pas; il n’est donc pas vivant. Comment concilier ces opinions contradictoires? Rien de plus simple. Le sperme n’est pas vivant, mais il possède une force latente qui crée la vie, en sorte que la vie n’est pas produite par le sperme, mais elle vient du sperme, ce qui est différent.
L’homme, par la puissance de la magie, peut-il être transformé en bête fauve? On cite Nabuchodonosor comme exemple à l’appui. Mais cette histoire ne résiste pas à l’examen. C’est Dieu, en effet, qui a établi les différences séparant l’homme des animaux; or Dieu est plus fort que le diable; celui-ci, tant magicien soit-il, ne peut donc renverser l’œuvre de Dieu.
Les artères sont-elles en continuité avec les nerfs? Ici un bon point à Grégoire Horst. En dépit de Galien, d’Hippocrate, de Platon, de Praxagore, il affirme que non. Trop de détails de développement, d’usage et de structure les différencient pour qu’on soit en droit de considérer le nerf comme une sorte d’artère gracile.
Les nerfs naissent-ils du cerveau? Le raisonnement, l’expérience, l’examen direct répondent par l’affirmative. D’où pourraient provenir les nerfs, si ce n’est de l’organe où résident les esprits animaux et les centres des mouvements? Voilà pour le raisonnement. L’expérience, elle, démontre que dans une ligature, la partie centrale du nerf reste vivante et sensible, le tronçon périphérique se paralyse et devient insensible. L’examen direct est fait à l’autopsie : le scalpel poursuit l’origine des nerfs jusqu’au cerveau.
11 y avait du bon, décidément, dans Grégoire Horst : son esprit méthodique se garait parfois des sottises. Le raisonnement n’annihilait pas totalement sa faculté d’observation ; il s’élevait, par exemple, contre la coutume de maintenir les plaies de la poitrine béantes ; une suppu-
ration abondante, enseignait-il, est nécessaire pour légitimer cette pratique.
Un reproche que la clientèle adresse au praticien débutant est tiré de l’insouciance que celui-ci apporte à spécifier l’espèce de tisane ordonnée. Une potion, des pilules, le régime une fois formulés, et le médecin s’imagine avoir tout dit. Quelle erreur ! Il reste les tisanes, les fameuses tisanes qu’un usage de vingt-cinq siècles a implantées dans les familles comme une habitude irréfragable.
Et le public n’a pas si tort. Certains principes actifs, les amers par exemple, strychnine, quassine, semblent mieux agir dissous dans une certaine quantité de liquide, comme si la muqueuse gastrique baignant un plus grand nombre de ses filets nerveux au contact du breuvage absorbé, répondait par une sécrétion glandulaire augmentée à cette excitation étalée sur une plus large surface. Donner les alcaloïdes amers dans une infusion amère: germandrée, houblon, gentiane, chardon bénit, etc., assure l’efficacité du remède, contente le public. Et dans combien d’autres maladies les infusions, soit par leur température, soit par les principes qu’elles contiennent, ne prêtent-elles pas leur aide modeste au praticien qui aurait tort d’en foire fi ! Ce qu’un malade apprécie surtout dans une ordonnance, c’est la précision qui en règle les détails' : que faut-il prendre à telle heure ? La prescription des tisanes a l’avantage de placer un remède à n’importe quel instant du jour ; de plus, elle peut être variée à l’infini et les malades se montrent si impatients de changement.
Grégoire Horst, en cela de son temps, énumère avec complaisance les propriétés médicamenteuses des simples ; l’ignora«ce où nous restons de la plupart des principes actifs qu’ils recèlent ne nous autorise pas à juger ces assertions d’un dédain trop impérieux.
r 38 LA THÉRAPEUTIQUE DES VIEUX MAITRES
Voici le laurier : son huile en applications sur le ventre dissipe les gaz, guérit les coliques : ses baies en décoction avec des graines de genièvres, de l’herbe de persil et de la guimauve provoquent la diurèse, expulsent les calculs rénaux.
Les fleurs d’origan conviennent aux maladies du foie, l’euphraise en applications externes soulage les ophtalmies ; la mélisse, aidée de la bétoine et de la bourrache, est appréciée des arthritiques ; le bouillon blanc, la guimauve, la pariétaire guérissent les pleurésies. La graine de radis noir, associée à la thériaque, fait transpirer, élimine les poisons des fièvres ; cuite avec des semences de melon et de la racine de réglisse, cette graine constitue une boisson précieuse aux rubéoliques, aux varioleux.
L’écorce médiane du sureau, réhabilitée récemment par M. le professeur Lemoine (de Lille), réussit où tous les remèdes échouent : elle évacue la bile,, la pituite, les humeurs séreuses.
Le vin de sauge rend les femmes fécondes, la racine de pivoine prévient l’accès épileptique, la rue préserve de la peste, le scordium est un vermifuge efficace, le mélilot calme les douleurs musculaires ; mélangée au séné, à l’aigremoine, à la guimauve, à l’origan, aux baies de laurier, à la camomille, la mercuriale est souveraine contre l’hypocondrie. Le fenouil active la sécrétion lactée, la fumeterre réussit dans la chlorose, le cochléaria dans le scorbut, la poudre de roses, associée à l’alun, dans les gingivites.
Peut-être bien que Horst exagérait un peu. A supposer, toutefois, que ses plantes ne possèdent pas toutes les vertus qu’il leur concède, on ne risque rien d’en munir son formulaire. L’humorisme ancien, ressuscité dans l’infection et les auto-intoxications modernes, ne peut que s’accommoder de ce choix de véhicules aqueux qui dissolvent et éliminent les toxines.
Les préparations végétales tiennent la grande place
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dans la thérapeutique de Grégoire Horst, mais elles ne se montrent pas exclusives. Elles tolèrent à leurs côtés les remèdes minéraux et du règne animal. Le sel ammoniaque est recommandé en pilules dans l’asthme et la dyspnée ; le lait de soufre, les fleurs de soufre, la corne de cerf sont réservés aux asthmatiques, dyspnéiques, catarrheux.
La syphilis est guérie par le mélange d’or et de sublimé dont Paracelse avait fait une panacée universelle sous le nom d’aurum vitæ.
Contre les spasmes, rien de merveilleux comme l’huile de vers de terre. On formule : huile de camomille, une once; huile de vers de terre, une once et demie; poudre de castoréum, une demi-drachme, en frictions. A remarquer la propreté de notre habile maître : il faisait cuire ses vers; nos campagnards les emploient tout vivants; comme au XVIP siècle, c’est le grand remède des convulsions : une poignée de vers de terre sur le ventre. L’esprit des masses ne progresse pas ; leurs prétentions seules augmentent.
Veut-on connaître un remède infaillible contre la surdité? Voici : pulpe de coloquinte, un scrupule; huile de lin, de castoréum, une demi-once : faire cuire dans une demi-once de vin blanc jusqu’à évaporation de celuici, à instiller par gouttes dans l’oreille. Cela vaut bien les remèdes des Instituts prônés en quatrième page des journaux.
Notre professeur faisait même concurrence aux spécialistes capillaires ; les chauves le consultaient, leur ordonnance portait : huile de noix, une once; litharge, céruse, de chaque une demi-once; vinaigre deux^onces; faire cuire jusqu’à consistance de miel. Et l’on possédait une pommade, une sorte de philocome du XVII® siècle.
Grégoire Horst a été baptisé l’Esculape de l’Allemagne.
Cette dénomination établit une fois de plus l’incapacité où se trouve le public de reconnaître la valeur exacte des hommes. Des médecins comme Fernel, Sylvius, Ramazzini, Rivière ont été assaillis de malades; seulement, ainsi que nous le démontrons dans l’étude consacrée à ce dernier maître, ce n’est pas en raison de leur intelligence très distinguée que le succès leur est venu ; les masses ne discernent pas le mérite ; ce qui les émeut, ce sont les manifestations d’activité et de dévouement dont sont prodigues ces natures qui sentent vivement et sont remuées au fond du cœur par les souffrances de leurs semblables.
Sans appartenir à l’élite des esprits, Horst apparaissait comme empressé, serviable, compatissant; un vocabulaire d’explications concluantes et sans réplique lui permettait de procéder au lit du malade par affirmations mathématiques. Or, rien de tel pour inspirer confiance : l’aplomb que les hommes supérieurs puisent dans le sentiment instinctif de leur force, Horst l’empruntait à ses procédés de démonstration à apparence rigoureuse. Avec cela quelques cures heureuses : il n’en fallait pas davantage. Les foules vous appellent Esculape et la postérité sourit.