LAZARE RIVIÈRE
« Regarde ce portrait, c’est Rivière, médite ce livre. Rivière devient Hippocrate ». Cet éloge souligne la gravure qui représente Rivière en tête de ses œuvres : face tranquille de savant, traits allongés ; œil bienveillant surmonté de sourcils qui se relèvent par l’étonnement où ils sont de la bêtise des hommes. Sous la toque dont s’abrite sa perruque Louis XIII, le Maître se montre en costume d’apparat, comme prêt à interroger un candidat dans cette docte faculté de Montpellier où il occupe la première chaire de chémiatrie qui ait été créée. Affectait-il quelque sévérité aux examens? 11 n’en avait guère le droit ; dans son jeune âge. Rivière, il devait s’en souvenir, ne comptait pas précisément comme un élève brillant. Refusé à ses examens, il vit retardée de pas mal de mois sa réception au doctorat. Ses maîtres haussaient les épaules en parlant de lui et plaignaient d’avance les infortunés qui se fieraient à ses soins.
En quoi ces messieurs manquaient de perspicacité.
C’est le propre du Maître de juger l’élève sur une impression superficielle : celui-ci ne travaille pas; donc il ne fera rien de bon. Encore faudrait-il s’enquérir de la raison pour laquelle l’élève ne travaille pas.
11 existe deux sortes de paresseux : les vrais, ceux dont le cerveau n’est apte qu’au repos. Le sommeil physique chez le plus robuste dormeur, n’est jamais qu’intermittent ; mais le sommeil intellectuel, ça dure toute la vie et il demeure inconscient, ce sommeil-là. Les gens qu’il atteint s’imaginent être très éveillés et leur illusion fait plaisir à voir. Il arrive même que le paresseux vrai, celui dont le cerveau est endormi, bénéficie dans son jeune âge d’assez bonnes notes en classe : son esprit docile lui vaudra des encouragements : ses amis l’apprécieront dans la vie ; on vantera son jugement. Le paresseux apparent, lui, sera toujours réputé le pire des cancres bien qu’il ne dorme pas ; indiscipliné, bruyant, distrait, il se dresse comme le cauchemar du Maître qui assène sur sa tête les punitions vengeresses. Pauvre Maître ! il confond l’inertie par absence de sensations et l’étourderie par multiplicité de sensations. Le jeune homme qui fait son désespoir montera haut, pas toujours, mais parfois assez pour crier distinctement au monde l’imbécillité des pédagogues.
A la façon étriquée dont on enseignait la médecine au commencement du XVIL siècle, rien d’étonnant qu’un esprit original comme celui de Rivière soit entré en révolte : il apprit mal, car il ne comprenait pas. Il lui fallut pénétrer dans la pratique pour en saisir l’intérêt ; dans un moment d’humeur, il se débarrassa du fatras d’érudition dont l’avait affublé la science tirée de l’armoire officielle. Et ce fut un nouveau sujet de scandale.
Rivière resta toute sa vie un enfant terrible : bousculer était son plaisir : vis-à-vis des Anciens son irrévérence était choquante. Ses collègues estimaient qu’avec
les Anciens, la médecine avait dit son dernier mot. Pas le premier, ripostait Rivière. 11 alla jusqu’à défendre la doctrine d’Harvey à Montpellier ; là-dessus grand émoi parmi les professeurs. L’un d’eux, Louis de Solignac, proposa une mesure énergique : la radiation de Rivière du corps enseignant. C’était en 1649 . Date à ajouter à la foule de celles qui ont servi de théâtre à la lutte des médiocres contre les esprits supérieurs! Heureusement la victoire resta à Rivière, il ne quitta sa chaire qu’avec la mort, qui le surprit six ans plus tard, en i655.
Potion de Rivière, quel médecin ne l’a prescrite? A quoi cependant l’ignorance où nous sommes de l’histoire de la médecine réduit la gloire de nos pères : une formule. Leur nom survit en elle et s’y raccroche comme à une branche suprême contre l’oubli. Ce que fut Rivière, qui s’en soucie ? Potion de Rivière : appellation collective qui désigne une double potion alcaline et acide dont le mélange forme un ensemble effervescent. Ce renseignement satisfait la curiosité. Rivière : un bonhomme quelconque qui a imaginé certaines proportions de bicarbonate de potasse et d’acide citrique inscrites au Codex.
Et cependant Rivière a été un des grands médecins du XVII™® siècle : ses œuvres ont été publiées en Hollande, Allemagne, Angleterre; de nombreuses éditions en ont été livrées en France.
Naturellement que sa pratique n’est pas originale en tous points : il ordonnait les saignées dans les inflammations de poitrine et, comme Sydenham, saignait du côté malade ; il usait des purgatifs dans la toux et la fièvre catarrhale, recommandait, sur l’érysipèle, des applications d’une décoction faite avec de la sauge et du savon de Venise. Chirurgien peu hardi, il couvrait
de fomentations émollientes le thorax des malades atteints d’empyème, attendait pour opérer que la tumeur fît saillie.
La personnalité de Rivière s’accuse seulement dans ses efforts à faire pénétrer les médicaments minéraux dans la thérapeutique : comme remèdes altérants de l’atrabile nous trouvons mentionnés l’esprit de soufre, de vitriol, le sel de Saturne, de Mars, de tartre, la crème de tartre.
Une formule souveraine contre l’hémoptysie consiste en un mélange d’esprit de vitriol, un scrupule, d’eau de plantain, une once.
Le lait est recommandé dans la phtisie : il nourrit par sa matière grasse, provoque la diurèse par sa partie séreuse. A préférer à tous le lait de femme, parce qu’il est le plus proche de notre nature. Non seulement, il améliore, mais il guérit. A défaut de lait de femme, le phtisique boira du lait d’ânesse dont la sérosité abondante pénètre les veines et nettoie les ulcères du poumon.
Les remèdes soufrés seront ordonnés à côté du lait : fleurs de soufre, lait de soufre, baume de soufre ( ce dernier est du soufre dissous dans de l’huile de noix).
On formulera : fleurs de soufre, encens pulvérisé, de chaque un scrupule, à enfermer dans une pomme verte creusée pour recevoir le mélange, on fera cuire la pomme; du sucre jeté par là-dessus et le malade avale avec délices.
Ou bien : lait de soufre, une demi-drachme, corail et perles pulvérisés, une obole; verser dans une émulsion de semences de melon et d’eau de tussilage ou de véronique, une once de chaque ; julep de roses, cinq drachmes, eau de cinnamome, une drachme : à boire par cuillerées en un ou deux jours.
Rivière nous apprend que les chimistes préconisaient en outre dans la phtisie l’antimoine diaphorétique calciné avec sa triple dose de salpêtre pour lui enlever toute action vomitive.
Contre la diarrhée, nous voyons utilisés des remèdes externes, des frictions avec un Uniment ainsi composé : une partie de vinaigre ferrugineux, deux parties d’eau ferrée; ajouter une décoction de myrte, coings, néflier, sorbier. Pratique qui se réhabilite de nos jours pour d’autres usages avec les badigeonnages de diverses substances en applications thérapeutiques (gaïacol, spartéine, cocaïne). Nos anciens avaient prévu les avantages que le praticien retirait d’une excitation des nerfs cutanés par frictions stimulantes ; les inflammations profondes pouvaient être modifiées de cette manière : mécanisme thérapeutique par voie réflexe, qui mériterait de nouvelles études de la part de nos contemporains.
Les hémorrhoïdes étaient soulagées par des fomentations astringentes où entrait la bistorte. Encore un médicament oublié sur lequel un discrédit non justifié a jeté ses pelletées de dédain. La bistorte vaut le ratanhia : elle renferme de fortes proportions de tannin. Ses décoctions conviennent aux phtisiques, aux purpuras, aux diarrhées.
La suppression des règles se trouvait combattue efficacement par des mélanges de tartre vitriolé, d’esprit de tartre, d’extrait d’armoise, de mélisse, de racines de chélidoine, de valériane.
Rivière prescrivait également l’eau thériacale : Thériaque, cinq onces ; myrrhe d’Alexandrie, une demi-once ; cinnamome et safran, de chaque une drachme ; camphre, une demi-drachme. Verser esprit-de-vin la hauteur de trois doigts, faire macérer à une douce chaleur; ajouter au tout la sixième partie d’esprit de tartre. Doses : une cuillerée par jour dans du vin ou de l’eau.
Les règles ne tardent pas à reparaître.
Dans la vie de Rivière, dans celle de tous les médecins
Fiessinger. — 10.
supérieurs, un détail déconcerte de prime-abord ; ils réussissent dans la clientèle. Des qualités originales leur servent dans un milieu banal. Comment ce milieu, où ne sont considérées que les qualités moyennes, en vient-il à prodiguer ses éloges à des esprits dont il n’est pas apte à saisir la portée? On n’estime pour l’ordinaire que les gens qui vous ressemblent et Rivière ne ressemblait pas du tout à ses malades. De le savoir en dehors des opinions acceptées, cela faisait-il espérer à la clientèle des médications nouvelles et efficaces qui sortiraient de son labeur persévérant? Ou bien le public est-il fasciné par diverses autres qualités qui lui signalent les natures d’élite? Ces natures pensent autrement; mais leur pensée différente répond à des sensations très vives dont l’acuité incite tout le corps à l’activité. Le médecin original réussit moins en tant qu’être original de pensée que comme être vivant, sensible et doué d’initiative. La clientèle apprécie dans un praticien la décision, la confiance en soi, l’expansion de bonté émue qui rayonne vers qui souffre, la provision de vie qui permet d’allier le travail scientifique aux fatigues de sa profession. Or, ces traits de caractère sont familiers aux esprits originaux dont les défauts : brusquerie, inégalité d’humeur, n’arrivent pas à établir l’équilibre dans la pesée à laquelle est soumise leur valeur. Les qualités font toujours pencher de leur côté le plateau de la balance.
C’est là une consolation pour l’écrivain qui s’occupe d’histoire de la médecine. Si les grands esprits sont en général mal compris de leurs pairs, en revanche les foules inconscientes, sensibles à l’apparence seule, leur rendent quand même justice, non pas dans ce qui vaut à ces esprits leur grandeur réelle, c’est-à-dire dans leur puissance de création intellectuelle, mais pour la sympathie qui émane d’eux en forme de dévouement et de volonté ardente.