‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 21 sur 52 · NICOLAS TULP · texte numérisé non relu

NICOLAS TULP

Les armées de Louis XIV avaient pénétré en Hollande. Ce petit pays de pensée intelligente menaçait de succomber sous l’invasion. Les magistrats d’Amsterdam se réunirent. Ils jurèrent de résister jusqu’à la mort. Les écluses furent lâchées ; on rompit les digues. Une île mise par les campagnes inondées à l’abri d’un coup de main, telle fut la grande ville. ,

Ce jour-là, Nicolas Tulp fut content de lui. Bourgmestre d’Amsterdam, il avait fait passer dans le cœur de ses concitoyens le souffle de patriotisme qui exaltait sa vieillesse ; car il avait soixante-dix-huit ans à cette époque et son énergie était d’un jeune homme. « Sauveur de la santé et de la patrie ». C’est ainsi que le célèbre la légende gravée sous le portrait qui illustre le petit livre de ses observations de médecine.

Tête résolue, sourcils épais, œil noir, barbiche et moustaches en croc jetant leur note blanche sur les chairs tannées, cheveux retombant en boucles le long des tempes et s’échappant d’une calotte de velours en

mèches ébouriffées sur le front, tout l’ens-mble de ce masque martial, dans ses jeux accusés d’ombre et de lumière, rappelle les têtes de Rembrandt. C’est du reste Nicolas Tulp que le peintre hollandais a représenté, dans une toile célèbre, soulevant avec une pince les muscles du bras, devant un auditoire vêtu de noir et avide à suivre la démonstration. Notre bourgmestre, praticien très répandu, avait, pendant près de trente ans, exercé les fonctions de prosecteur d’anatomie à Amsterdam et avait même fait la première description de la valvule iléo-cœcale découverte par' Bauhin. Cette description, avec figures à l’appui, a paru dans les observations de médecine. L’anatomie est mêlée à la pathologie ; à l’histoire naturelle aussi. Un chapitre sur l’orang-outang et la licorne distrait le lecteur ennuyé de la pathologie humaine. L’histoire d’un monstre à deux têtes ajoute, à qui [s’y intéresse, l’attrait de la tératologie.

En général les faits curieux abondent.

Nous trouvons des dessins de fausses membranes ramifiées et rejetées par un adulte dans une violente quinte de toux ; une bronchite pseudo-membraneuse de l’époque. La clinique est riche en maladies calculeuses : calculs du rein, de la vessie, de l’urêthre. Les uns sont expulsés chirurgicalement ; d’autres s’éliminent de leur gré par les voies naturelles ou une région plus détournée : les lombes par exemple.

La taille périnéale fut même un jour pratiquée par un malade sur lui-même. Instruit par trois séances de lithotritie de la douleur opératoire, notre homme résolut de se soulager tout seul. Il fit relever le scrotum par son frère, entailla le périnée avec un couteau de cuisine, coupa les tissus profonds, et jugeant la plaie trop étroite, y introduisit deux doigts qu’il écarta avec force. Ce nouveau mode de dilatation, après traumatisme épouvantable de la vessie, amena la sortie d’un énorme calcul aussi gros qu’un œuf de poule et pesant quatre onces. Le malade

guérit avec fistule persistante. Gens stoïques décidément que les Hollandais!

Outre les calculs urinaires, Tulp décrit les calculs des vaisseaux : veine thoracique, aorte. Cette dernière concrétion occupait l’aorte abdominale au voisinage du rein gauche : du volume d’une grosse noix, elle avait rompu la paroi artérielle interne et communiquait par un pertuis fistuleux avec l’intérieur du vaisseau. De son vivant le malade avait été très oppressé, présentant un pouls intermittent, un gros foie, de l’ascite, une infiltration des extrémités. L’autopsie, outre le calcul aortique, fit découvrir une hypertrophie du cœur et plusieurs calculs dans le rein droit.

La Hollande abrite beaucoup de cancéreux; les faits de contagion ne doivent' pas être exceptionnels. Tulp en cite un : 'femme atteinte de cancer ulcéré du sein ; la servante qui lui donnait ses soins contracta un cancer de la même glande. L’état à toutes deux devint rapidement grave.

A noter, dans ces cas probables de contagion, l’état social d’ordinaire inférieur de la personne contaminée. Les gens du peuple se lavent mal ; peut-être la contagion cancéreuse s’eftêctue-t-elle plus aisément par l’intermédiaire de mains ennemies du savon.

Tulp insiste encore sur l’action des émotions morales vives. Elle est funeste ou favorable. Funeste, l’amour; il a fait tomber en catalepsie un de ses jeunes clients ; funeste, la colère ; elle a valu une attaque d’apoplexie à une accouchée et un volvulus à la femme d’un commerçant. Par contre, la terreur est favorable : elle a rendu la parole à un muet. Les Turcs avaient coupé la langue au pauvre diable qui ne disait plus mot. Une nuit la foudre tombe à ses côtés : du coup, le voilà debout, appelant au secours. Non pas que la parole lui revint absolument distincte ; mais il se foisait comprendre et c’était beaucoup.

Un remède douteux vaut mieux que l’absence de remède : tel est l’article de foi qui commande la thérapeutique de Nicolas Tulp. Aussi prescrit-il dans la variole grave, outre les potions aqueuses du temps, des lavements très étudiés : herbes de plantain, de bouillon blanc, une poignée ; une petite poignée de roses rouges, une demi-drachme de semences de psyllium et de coings ; à cuire dans du lait jusqu’à réduction à six onces : ajoutez la moitié d’un jaune d’œuf, une demionce de sirop de roses rouges et deux drachmes d’huile Rosat.

Et Nicolas Tulp avait raison. Le lavement est un grand remède. Nos contemporains le méconnaissent. Son action n’est pas aussi simple qu’il paraît : sans doute elle consiste à délayer, à évacuer les matières de l’intestin, mais surtout elle exerce des effets à distance. L’intestin se contracte, le pylore s’ouvre, les sécrétions stomacales sont activées. Les différentes substances que les anciens ajoutaient à leurs lavements influençaientelles manifestement le chimisme gastrique? La question mérite d’être reprise.

En tous cas, mieux vaut user d’un remède anodin et quand même efficace, comme le clystère classique du XVII™*^ siècle, que de troubler par une médication intempestive le cours régulier des maladies. Ainsi la saignée; elle est très dangereuse dans la fièvre quarte, opine Tulp.

La pratique médicale tient moins de place dans les observations de notre auteur que la thérapeutique chirurgicale. Celle-ci reste sensée, sinon originale.

La section du sterno-mastoïdien est conseillée dans le torticolis par contraction de ce muscle ; on ne fera pas l’incision au fer rouge ; cela est douloureux et empêche de voir : le bistouri seul interviendra ; il évitera de

blesser les jugulaires et coupera le muscle, non pas en hachant, mais prudemment, d’un seul coup.

Un polype emplissait les deux narines et une partie de la bouche ; il fut arraché par la bouche avec des tenettes ; l’empyème devait être pratiqué entre la troisième et quatrième côte, l’opération était hâtive et le chirurgien veillait à ne pas laisser pénétrer d’air dans la poitrine ; C’est l’entrée de l’air dans la plèvre qui est cause des accidents opératoires.

Le cancer réclamait une extirpation rapide ; la meilleure manière d’en prévenir la récidive était de cautériser la plaie avec du précipité rouge. Inutile d’amener la salivation mercurielle : elle nuit plus qu’elle n’est utile.

De même, dangereuse la pratique d’inciser les gencives pour faciliter la sortie des dents. Surtout quand il s’agit de la dent de sagesse, l’abstention est de mise. Un confrère de Tulp est mort à la suite de cette petite opération. Les douleurs ressenties au niveau de la dent ne cédèrent pas à l’intervention du chirurgien ; la fièvre augmenta, un délire furieux s’empara du malade qui succomba peu après.

Nous ne serons pas aussi crédule que Tulp. Autre chose que l’incision de la gencive a entraîné l’issue fatale. Quoi ? l’observation manque de détails.

On comprend mieux la réserve du médecin hollandais en présence du traitement de l’exophtalmie ; les contemporains enlevaient l’œil. Notre auteur proteste. L’opération est cruelle et dangereuse.

Sympathiques à l’homme — philosophe, homme de science d’où qu’il vînt, — les villes de Hollande ne l’étaient pas moins aux idées. Pas besoin qu’elles fussent, ces idées, écloses sur les bords des lagunes pour qu’Amsterdam les jugeât dignes d’attention. Son hospitalité

LA THÉRArEUTIQUE DES VIEUX MAITRES

était ouverte à l’intelligence. Si patriote fût-il, Tulp eût cru déchoir, avant de juger de la valeur d’un homme, d’examiner l’étiquette d’origine dont celui-ci était porteur. A Amsterdam, on pensait, soit ; mais on pouvait penser ailleurs. C’est surtout ce libéralisme accessible aux diverses manifestations d’opinions qui recommande la Hollande comme exemple aux autres nations.

En France, de tout temps, l’esprit local a exclu, comme indignes, les talents d’origine exotique. On était de telle ville, par conséquent unique. Seul on existait dans le monde ; les voisins ne comptaient pas.

Encore cet amour-propre qui transformait en centre génial la moindre cité provinciale avait-il quelque raison d’être dans les siècles passés, alors que la centralisation à outrance n’avait pas entassé dans Paris le meilleur de la sève et restreint à la capitale la respiration de tout un pays. Aujourd’hui, à de rares' exceptions près, la richesse pensante de la province s’est vidée sur Paris. A mesure que l’émigration s’opérait, s’est même produit ce phénomène ; l’orgueil de la province s’est exalté. La désertion des supériorités vers le grand centre ne permettant plus de comparaison entre les esprits, une universelle médiocrité s’est félicitée de ne plus rien apercevoir qui la dépasse. Naturellement elle s’est imaginée qu’il n’existait rien, et que le monopole de la science — pour parler science — lui était à tout jamais acquis. Certaines villes, comme Strasbourg, ont bien fait exception. Elles ont accueilli des hommes méconnus ailleurs. Mais Strasbourg n’est plus Français.

DE

GQY PATIN

Si nul n’échappe aux inconséquences de ses jugements, Guy Patin y a prêté plus que tout autre. L’esprit philosophique n’était pas son fait. Il préférait l’esprit de saillie, et de là vient la place étroite qu’il occupe dans la science. Un médecin trop spirituel compte peu.

Guy Patin était riche de verve et de lazzis. Mais quel pauvre homnie sur le reste!

Il riait des travers d’autrui et en était affligé, de ces mêmes travers, à un degré qu’il ne soupçonnait pas. Ce qui était bien, pensé par lui, devenait, exprimé ailleurs, tout à fait répréhensible.

11 traitait Renaudot « de gazetier et de gazetier paillard qui avait sué la vérole trois fois en deux ans ». Or, je vous le demande, quel tempérament de gazetier s’est jamais étalé plus cyniquement que celui de Guy Patin avec son intelligence de commère, servie par un talent d’écrivain. Renaudot gazetier, soit! Mais lui, Guy Patin, qu’était-il donc avec ses provisions de petites nouvelles dont il alimentait ses lettres?

Il en avait aux apothicaires, gens de lucre ; croyezvous qu’il fût désintéressé, lui-même? Ecoutez-le parler de son beau-père : « Ces gens, écrit notre gendre, ressemblent à des cochons qui laissent tout en mourant et ne sont bons qu’après la mort. » Il faut dire qu’il était malade, le beau-père; à quatre-vingts ans, saigné huit fois, purgé quatre fois avec du sirop de roses pâles et du séné, il devait bien quelque reconnaissance, d’autant qu’il était fort riche, au gendre qui l’avait traité avec un si copieux dévouement. Aussitôt guéri, il s’acquitta de sa dette. « Merci, dit-il, et ce fut tout. » Guy Patin se vengea par la phrase ci-dessus rapportée. Très bien; seulement alors pourquoi reprocher aux apothicaires leur amour de l’argent ?

Et partout dans ses opinions, quelles qu’elles soient, sur les hommes, la politique, la médecine, toujours ces inévitables contradictions, vraies ficelles au bout desquelles s’agite le pantin que fut notre homme.

Il aime le roi, prend le parti de la Fronde, se félicite de ne pas être femme et l’est presque par la tête avec sa manie de l’anecdote; il se réclame d’Hippocrate, proteste contre ses traductions, combat la médecine des Arabes, « ces cuisiniers Arabesques » comme il les appelle, et vénère Fernel, qui défend la méthode de ces cuisiniers. Il écrit une médecine simple et profitable à la portée des malades, s’élève contre les abus des médications et se livre lui-même à tous les excès de la saignée.

Il y a en Guy Patin quelque chose des communards de 70 . Ce que ces gens portaient de galon, tout en vociférant contre la puérilité des emblèmes! Notre homme prend à son compte et ingénuement outrées, les opinions qu’il attaque du prochain.

Seulement Guy Patin avait une bonne cave et cela fait pardonner bien des torts. Lors de sa nomination comme doyen de la Faculté de Paris, il offrit un festin de bienvenue à ses collègues. Ils étaient trente-six convives ;

ce qu’ils burent fut inimaginable et c’était du meilleur vin de Bourgogne.

Quand on régale ainsi son monde, on devient tout de suite sympathique; quand, à côté de cela, on hausse les épaules aux innovations scientifiques, on acquiert l’estime de tous. Quel amas de billevesées, cette soi-disant circulation du sang, et billevesées en effet, le mot étant accèptë sans protestation quand il est prononcé par un homme qui a de si bon vin. Car on dut discuter la chose, à ce fameux festin du décanat. Et l’on causa de bien d’autres choses encore : des qualités occultes en médecine, très probablement. Guy Patin se flatte de les détruire par plus de cinquante passages d’Hippocrate et de Galien et aussi par l’expérience. Qu’en pensèrent les convives ? Sans doute, il y eut parmi eux quelques récalcitrants ; l’expérience venant après Hippocrate et Galien, il y avait place pour un doute là-dessus.

Pourquoi pas l’expérience tout d’abord et Hippocrate et Galien après? En hommes bien élevés, les convives ne protestèrent pas. Ils burent, ce qui était de meilleur ton.

Aussi bien leur hôte n’était pas toujours commode. La prudence interdisait de le chicaner sur ses principes. Ce qu’il déclarait n’admettait pas de réplique. « Descartes et les chimistes ignorants, affirme-t-il, gâtent tout tant en philosophie qu’en médecine. »

La philosophie et la chimie, deux bêtes noires pour Guy Patin. Elles lui annonçaient une période où il refusait d’entrer et qui adoptait des usages téméraires : manière de penser pour l’homme et manière de formuler pour le médecin, d’où la tradition était exclue. Homme d’esprit, Guy Patin était forcément partisan de la tradition. Car celle-ci dépend d’un certain nombre d’idées générales qui demandaient réflexion pour être combattues. Il est plus sage de ne pas perdre son temps à réfléchir. S’en référer à la tradition sans hésiter, laisse son homme plus libre. Il a ses journées à lui pour bavarder à souhait.

Pour aller en audience, aussi. Les petits sujets d’intérêt ouvrent porte aux petites matières à plaidoiries. Guy Patin eut un procès avec les apothicaires, un autre avec Renaudot; il prit sa défense en personne et gagna les deux fois la partie. 11 en perdit une troisième au sujet de l’antimoine ; car si les apothicaires sont « gens à rouer », si Renaudot est le gazetier paillard que nous savons, l’antimoine porte à sa charge des méfaits plus lourds encore. Dès l’an i566, les registres de la Faculté contenaient un décret contre ce médicament qui est de sa nature pernicieux et très dangereux. Guy Patin fait mieux; ce n’est pas un décret dont il s’arme pour réduire les sectateurs de l’antimoine, tous ces chimistes comme il les appelle, « faux-monnayeurs de notre métier ».

Non; ce n’est pas une ordonnance qu’il oppose à tous ces charlatans; c’est le chiffre même de leurs victimes dont il les écrase. Il a dressé une liste complète à cette fin ; le martyrologe de l’antimoine est rigoureusement tenu à jour. Vautier, médecin du roi, meurt pour en avoir pris trois fois et il est dommage, foi de Guy Patin, qu’il ne soit pas mort plus tôt. Il aurait épargné la vie de plusieurs honnêtes gens qu’il a tués avec son antimoine. Et à côté de celui-là combien d’autres. Une assemblée générale de docteurs, convoquée par ordre du Parlement, a beau décider que le vin émétique devait être admis au nombre des purgatifs, et quatre-vingt-douze voix opinèrent dans ce sens. Guy Patin se révolte, fait intervenir ses amis, demande la cassation de l’arrêt, ne l’obtient pas, mais pendant ce temps se console d’autre manière : le livre de son martyrologe s’emplit.

« ün ne parle ici que de morts, écrit-il, pour avoir pris cette drogue de quelque barbier ignorant ou de quelque charlatan suivant la Cour. » Car elle en use la

Cour que c’en est pitié. Ne veut-elle pas faire accroire que la guérison de Louis XIV, à Calais, lors de la campagne de i658, est due à l’absorption du vin émétique? Rien n’est plus faux. Ce qui a sauvé le roi, ç’a été sa jeunesse et son innocence. » Neuf saignées par là-dessus, les prières des gens de bien, et de bonnes purgations avec deux drachmes de séné, de la casse délayée et une once de sirop de chicorée, comment une maladie aurait- «11e résisté à des interventions si efficaces et si diverses? Le vin émétique n’a pas tué le roi, c’est tout ce qu’un honnête homme doit concéder.

Et de même pour d’autres remèdes nouveaux que la mode transforme en panacées. Le quinquina, ■ par exemple « auquel les fous ont couru, parce qu’on le vendait fort cher. Mais l’effet ayant manqué, on s’en moque aujourd’hui. » Et c’est justice. Guy Patin raconte avoir traité une fille de la fièvre quarte si heureusement que l’accès était réduit à deux heures seulement. « Sa mère impatiente ayant entendu le bruit que faisait cette poudre de Jésuite, en acheta une prise de quarante francs, dont elle avait espérance à cause du grand prix. » Conclusion : le premier accès de fièvre après cette prise fut plus violent qu’aucun autre. Il dura dix-sept heures. Et cela se comprend; l’insuccès du quinquina est naturel : cette poudre est fort chaude et ne purge en aucune façon; or c’est là l’essentiel. Il faut avant tout que le corps soit déchargé par la saignée et les purgatifs. Alors seulement il peut par sa chaleur résoudre ou absorber la matière morbifique.

Il n’y a dans la thérapeutique que trois remèdes : leur nom commence par un S : c’est la Saignée, le Son, le Séné. On peut y ajouter le Sirop de roses pâles, ce qui fait quatre S.

Tout le reste n’est bon qu’à jeter aux cabinets, à commencer par les bézoards, la thériaque, l’aloès, les sirops béchiques. N’a-t-on pas prôné la thériaque comme topique dans les plaies venimeuses.^ Guy Patin, plutôt

que de faire servir cette infecte drogue à pareil usage, préférerait scarifier profondément la plaie et y appliquer des attractifs puissants. Et il aurait raison. Malheureusement il ne peut guère mettre en pratique son précepte; les plaies venimeuses sont rares. 11 n’y a guère de serpents en France pour mordre. L’antimoine les remplace comme venin et celui-là, on l’avale.

Quant à l’aloès, « c’est un chétif et méchant remède qui dessèche le foie, l’échauffé et le dispose à l’hydropysie, outre qu’il fait venir les hémorrhoïdes. »

Combien supérieur le séné. Voilà un remède merveilleux. Dans la fièvre quarte, il suffit de quatre grands verres de tisane laxative avec trois gros de séné, pour guérir ; le purgatif sera donné à la fin de l’accès. Quelle disgrâce qu’il soit si cher; du moins le séné de bonne qualité « que les Turcs feraient bien de faire semer dans les régions les plus chaudes de l’Amérique ». A côté du séné, le sirop de roses pâles ; c’est doux, lénitif, agréable. Les autres sirops ne valent rien. A commencer par les sirops béchiques. « Ce ne sont que bile dans l’estomac et ils ne vont pas au poumon. » La tisane de son, parlez-moi de ce breuvage. 11 est détersif et adoucissant. D’autant qu’il pénètre par tous les orifices ; par en haut ou en bas, aux besoins du malade. C’est le haut qu’on choisira dans les rhumes invétérés ; le bas fera l’affaire pour les maux de ventre.

Mais avant le séné, avant le son et le sirop de roses pâles, la saignée ; c’est à bon droit que lui revient la première place, le trépied d’honneur réservé à la divinité.

« Car les Parisiens font peu d’exercice, boivent et mangent beaucoup ; en cet état ils ne sont jamais soulagés de quelque mal si la saignée ne marche devant puissamment et copieusement. »

« M. Cousinot, qui est aujourd’hui premier médecin du roi, fut attaqué d’un rude et violent rhumatisme pour lequel il fut saigné soixante-quatre fois en huit mois par ordonnance de M. son père et de M. Bouvard, son

beau-père. Après avoir été tant de fois saigné, on commença à le purger, dont il fut fort soulagé et guérit à la fin. Les idiots qui n’entendent pas notre métier s’imaginent qu’il n’y a qu’à purger ; mais ils se trompent, car si la saignée n’a précédé copieusement pour réprimer l’impétuosité de l’humeur, vider les grands vaisseaux et châtier l’intempérie du foie qui produit cette sérosité, la purgation ne saurait être utile. »

Au moins voilà qui est parler nettement et qu’est-ce à dire qu’on reproche à Guy Patin d’avoir saigné treize fois en quinze jours un jeune gentilhomme âgé de sept ans et atteint de pleurésie ? Lui-même prêche d’exemple, se fait saigner deux fois pour un rhumatisme, autant pour un mal de dents, et huit fois dans une maladie bilieuse dont il souffre en 1662 . Comme il a raison de gémir sur l’aveuglement de Van Helmont qui avait préféré la mort à la saignée lors de la pleurésie qui l’emporta. Mais cette fois, Guy Patin manque un peu d’à propos, si fondée puisse être sa critique. Lui-même meurt d’une pneumonie, maladie où la saignée fait merveille. Si Van Helmont eût vécu, il eût pu lui retourner son argument : Vous êtes mort, cher collègue, de la saignée.

Les anciens avaient un tort. Sur un fait particulier et unique, ils échafaudaient une théorie générale ; ils construisaient sans s’assurer de la solidité suffisante des fondements. Peut-être pourrait-on reprocher aux modernes le défaut inverse. Ils ramassent beaucoup de faits, mais les alignent mal, ne les groupent pas en perspective intelligente, les laissent s’amonceler au hasard.

Guy Patin ne fut à cet égard ni ancien ni moderne. Il n’édifia pas de théories, n’assembla pas de faits. Il écrivit beaucoup de lettres, ce qui \yaut scientifiquement un peu moins. N’ayant cherché ni à comprendre

l6o LA THÉRAPEUTIQUE DES VIEUX MAITRES

ni à voir, il a vécu sur les idées de son temps, et c’est ainsi qu’il nous rapporte le tableau fidèle de la médecine générale au milieu du XVIb siècle.

Ce n’est pas par lui-même que Guy Patin nous arrête. Sa personnalité, nous l’abandonnons sans regret à la littérature ; il n’a pas fait progresser la médecine le moins du monde. Mais son bavardage nous intéresse en ce qu’il nous apprend.

Les auteurs de premier ordre ne nous renseignent guère sur l’époque où ils vivent ; en avance sur leur temps, ils restent indifférents à l’atmosphère d’idées qui s’agite autour d’eux. La moyenne d’intelligence dont se nourrit un siècle est mal assimilée par les esprits supérieurs qui se révoltent contre elle et ne nous instruisent pas sur sa façon de sentir et de comprendre.

Les esprits secondaires s’imprègnent au contraire de leur milieu et nous en transmettent l’aspect très vivant quand ils possèdent comme Gjuy Patin le naturel dans l’art d’écrire et d’écrire à tout propos sur tout ce qu’un homme de ressorts moins vulgaires aurait dédaigné et conséquemment laissé échapper pour l’histoire.

DE

Fr. DELEBOE dit SYLVIÜS

Entretenir des ennemis autour de sa tombe n’est pas gloire médiocre pour un homme de science. Une exaspération qui s’acharne après un cadavre est soulevée par des qualités qui marquent d’un relief exceptionnel celui qui n’est plus.

Présomptueux, menteur, fou, Sylvius mort continua d’être tout cela et bien autre chose encore. Le vocabulaire des épithètes malsonnantes se vida sur sa mémoire.

Les gros mots ont été inventés pour écraser le succès et quelle garantie de succès que l’originalité ! Sylvius non seulement prétendait apprendre quelque chose à ses contemporains, il poussait l’outrecuidance jusqu’à tirer ce qu’il enseignait de son propre fonds. Il mettait en circulation des idées neuves, et les idées, c’est comme l’argent. Pour être admises, il faut qu’elles aient cours. Ce n’est que par l’usage qu’elles s’imposent. Monnaie répandue, elles s’échangent contre monnaie pareillement usée.

Vieux écus, tours de pensée familiers sont marchandise qu’acceptent avec allégresse la bourse ou l’esprit. Pas besoin de contrôle ou de réflexion pour se les

Fiessingcr. — U.

approprier. Cela se passe de main à main, de cerveau à cerveau, sans fatigue. Très malséant serait-il de les accueillir avec méfiance.

Malheureusement Sylvius n’était pas de ceux qu’une prudence bien avisée retient dans le sillon que piétine la coutume. Confondre l’ornière avec la grande route, la nature humaine s’autorise d’un semblable oubli. Ne pas lui rappeler qu’elle s’abuse est d’un sage. Le plus simple est de partager ses illusions. Le grand nombre patauge; mieux vaut patauger avec le grand nombre. On chevauche une haridelle, mais la haridelle devient palefroi quand chacun monte sa haridelle. A cette dénomination de parade l’amour-propre trouve son compte. Et chacun de se congratuler sur l’élégance de sa monture.

Sylvius ne félicita personne. De là, première antipathie. Il enfourcha une bête de sang et galopa par l’inconnu. Haines, cris se déchaînèrent sur son passage.

Qu’il se moquât absolument des clameurs hostiles, le pli qui sur ses' portraits abaisse ses lèvres ne l’établit pas en toute certitude. La figure est d’un homme qui a souffert. Elle témoigne d’une loyauté blessée aux soupçons des âmes basses. En face des gens que courbait la tutelle des opinions et sentiments accrédités, un esprit indépendant comme celui de Sylvius était condamné fatalement à se replier sur soi. De là cette expression d’amertume dédaigneuse qui est la caractéristique de sa physionomie.

Des deux règles qui composaient sa devise « Bene agere et laetari » il ne devait guère mettre en pratique que la première; car il était homme de cœur et compatissant aux pauvres. Mais pour se réjouir, c’était autre chose. La gaieté ne loge guère à l’aise dans les esprits supérieurs. Si la réflexion ne les enlevait pas au rire banal, leur pensée indépendante donnerait encore trop prise à l’envie pour ne pas leur faire sentir cruellement la tristesse de vivre.

Comment, en effet, eût-il été applaudi de ses collé-

gués, cet homme que les succès de la clientèle ne détournaient pas d’une contemplation passionnée où lui apparaissait la solution des mystères biologiques? Physiologie, pathologie, il en pressentait les lois et si son imagination l’égara parfois au-delà du réel, il n’en faut accuser que son effort persévérant à l’atteindre. Être obsédé par un but expose à le dépasser. Un élan de plusieurs années de méditation n’est pas toujours arrêté à point. On ne domine pas complètement une impulsion énergique et celle-ci vous mène, à l’occasion plus loin qu’il n’eût été désirable.

Une science qui se borne à l’enregistrement d’un fait matériel, telle que l’anatomie, n’enferme pas semblable inconvénient. La discussion ne commence qu’avec l’interprétation et on ne discute pas une découverte anatomique : on la constate.

La description que Sylvius nous a léguée de l’os lenticulaire, des sinus de la dure-mère, de l’aqueduc qui porte son nom, tous ces travaux d’ordre peu complexe et directement vérifiables n’ont prêté à aucune controverse.

Il n’en est pas de même du restant de l’œuvre. Elle a été combattue avec fureur : car la prescience du génie en élargissait les conclusions.

Encore si notre homme se fût contenté de propager la théorie de Harvey sur la circulation du sang, peutêtre lui eût-on pardonné. La découverte n’était pas de lui : vulgariser une idée attire moins de rancunes que de la créer.

Seulement Sylvius ne s’attarda pas à répéter les expériences du médecin anglais. Il avait hâte de penser par lui. Ses vues sur la physiologie sont resplendissantes d’une clarté qui pénètre au fond du phénomène étudié.

A deux siècles de distance, il se montra le précurseur de Brown-Séquard.

Il devina la sécrétion interne des organes. Les capsules surrénales et le corps thyroïde — glandes rénale et trachéale de son temps — étaient, selon lui, destinées à produire une humeur particulière qui se mêle au sang. De même le thymus et la rate.

La dissociation des diverses sensibilités a été nettement spécifiée par Sylvius. Il distingue la sensibilité tactile de la sensibilité à la chaleur et démontre leur existence indépendante, la première restant normale quand la seconde est pervertie et inversement.

Et la bile, jusque-là considérée comme liquide excrémentiel, Sylvius ne lui a-t-il pas conféré les honneurs, d’un rôle plus justifié quand il en faisait une substance devant servir à de grandes et nécessaires fonctions, c’està-dire à séparer « le chyle utile à la nutrition d’avec les autres parties des aliments grossiers et inutiles à cette mêrne fin ».

C’est comme professeur à Leyde que Sylvius enseignait ces idées subversives. Il les enseignait, qui pis est, au lit des malades dans la première clinique qu’un maître ait songé à instituer pour l’instruction des élèves. Dire du nouveau, faire du nouveau, en vérité, c’est trop pour un homme. On ne bouscule pas la tradition avec un tel sans-gêne.

Continuant tranquillement son cours, notre professeur définissait la digestion comme une fermentation à laquelle concourent l’acidité de la salive et du suc pancréatique et, d’autre part, l’alcalinité de la bile. Alimentées par les produits de la digestion, les humeurs passent dans le sang où elles produisent la fermentation vitale.

La vie est un phénomène chimique, la maladie résulte des déviations du chimisme normal.

C est l’âcreté qui est cause de toutes les maladies, acreté acide ou alcaline. On l’observe dans toutes les humeurs : bile, suc pancréatique, lymphe.

Rendue âcre par une mauvaise alimentation ou la viciation de l’air, la bile s’épaissit et occasionne des obstructions, auquel cas l’âcreté est acide ou bien la bile excite la chaleur fébrile, ce qui témoigne de son âcreté alcaline.

Toutes les fièvres aiguës et continues sont la conséquente de cette âcreté dans la bile ; de même l’ictère qui résulte encore du mélange vicieux de la bile et du sang.

Les altérations du suc pancréatique constituent une autre cause de maladie : son âcreté acide cause les fièvres intermittentes, l’hypocondrie, l’hystérie, les spasmes, les convulsions, la goutte. Les douleurs arthritiques sont dues à l’acide âcre dépouillé de l’huile qui le dulcifie.

Quant à l’effervescence possible du suc pancréatique avec la bile, elle est accusée de produire l’épilepsie.

Aussi chargés apparaissent les méfaits de la lymphe. A son âcreté acide succèdent la petite vérole, la syphilis, la gale, les hydropisies. Le mélange de l’acide coagulant de la lymphe et du suc pancréatique forme les calculs vésicaux.

Dans les maladies imputables aux âcretés alcalines, on range les fièvres malignes dont d’autres conditions, telles que la trop grande ténuité du sang et le manque d’air vital favorisent encore l’apparition. Les maladies nerveuses résultent parfois d’âcretés alcalines, mais le plus souvent le vice des humeurs qui les provoque est acide.

Hypothèses sans doute que ces explications pathogéniques, mais hypothèses confirmées en partie par les progrès de la science moderne. Et à côté d’elles, que de trouvailles cliniques ! Sylvius entrevoit la nature de l’infection purulente et de l’endocardite ulcéreuse. Il attribue l’issue-fatale de ces maladies à l’altération du sang qui retourne dans la circulation, corrompt tout le reste et le rend impropre à la nutrition. L’urémie est accusée dans la cachexie qui suit l’insuffisance de la sécrétion urinaire et la stagnation de l’urine dans le

sang. La cirrhose alcoolique s’ébauche. « J’ai assez souvent vu, dit Sylvius, l’abus de l’esprit-de-vin et des liqueurs spiritueuses produire un ictère suivi d’ascite ».

Ceux qui s'indignaient à pareilles doctrines s’effaraient naturellement à la thérapeutique qui en découlait.

La médication acidulé convenait aux âcretés alcalines, la médication alcaline réussissant dans les âcretés acides. Seulement, clinicien avant tout, Sylvius n’hésitait pas à corriger dans sa pratique ce que cette règle comportait d’exclusivisme trop absolu. Ainsi, comme le fait observer son historien Gubler, il opposait aux diurétiques acides non pas les inévitables alcalins, mais les diurétiques aromatiques plus efficaces contre les hydropisies. Un résultat de cette application de la chimie à la physiologie fut la réhabilitation des sources thermales et minérales. Négligées depuis l’antiquité, elles reconquirent leur ancienne vogue. Entrer en conflit avec les dogmes de la thérapeutique galénique devenait, d’autre part, une conséquence obligée. L’opium est un agent froid qui épaissit les humeurs. Pas d’incrédule qui osât douter de cette assertion. Comprend-on l’audace de Sylvius, audace déjà risquée par Van Helmont ^ Tous deux accordent à cet agent des propriétés échauffantes, fortifiantes et contraires à l’effervescence de la bile.

Sylvius prescrit l’opium dans les fièvres malignes, les fièvres intermittentes, dans l’hystérie, le prurit, la toux. Il l’unit avec la rhubarbe dans la dysenterie, avec la poudre d’yeux d’écrevisse quand il s’agit de combattre l’acidité du suc pancréatique.

Voici une formule qui conviendra aux fièvres intermittentes : eau de persil, de fenouil, une once; eau thériacale simple, une demi-once (l’eau thériacale est une préparation de Sylvius consistant en une dissolution de une once de thériaque dans une demi-livre d’esprit-de-vin rectifié), antimoine diaphorétique, quinze grains ; laudanum opiacé, dix grains ; poudre d’yeux d’écrevisse, un scrupule; sirop des cinq racines, une once, à boire par cuillerées.

De même que l’opium, les purgatifs empêchent l’effervescence de la bile. La crème de tartre (une drachme) associée à la pulpe de tamarin rendra des services.

En face d’une hémorrhagie, l’ordonnance qui suit sera employée avec avantage : eau de plantain, de cinnamome, un demi-quart ; sang dragon, une obole ; sirop de myrtilles, une once.

Partisan des sels volatils, notre professeur leur accorde la triple action de favoriser les sécrétions, provoquer l’écoulement menstruel, stimuler les esprits vitraux.

Partout Sylvius apporte le souci d’une thérapeutique basée sur la connaissance des fonctions. Que l’état rudimentaire de la physiologie et de la chimie ait parfois fait obstacle à ses efforts, qu’importe ? Il cherchait à comprendre, et parce qu’aucune difficulté ne le rebutait, la tâche non plus ne lui fut constamment ingrate. La vérité traversa plus d’une fois les hypothèses où il s’évertuait à la fixer.

Une des conditions primordiales qui assurent le succès d’une doctrine est sa simplicité. Très complexe apparaissait celle de Sylvius ; proche parente des théories chères à Paracelse et à Van Helmont, à l’instar de celles-ci elle ameutait contre elle les intelligences en goût de précision facile. Et puis, l’imagination y tenait trop de place pour ne pas donner prise à la critique.

Survinrent les nouvelles découvertes de la physique. On se hâta de les appliquer à la médecine. Les phénomènes vivants devinrent les rouages d’une machine qui obéissait aux lois de l’hydraulique et de la statique. Les idées chémiatriques de Sylvius furent combattues par l’école iatro-mécanique dont Borelli, Bellini, Baglivi, Boerhaave constituèrent les plus illustres représentants.

Les mouvements des membres furent expliqués par la théorie des leviers ; on calcula la résistance que le

muscle oppose à l’os ; on fit dériver l’abondance des sécrétions du diamètre des vaisseaux.

Sans doute, cette manière d’envisager les phénomènes biologiques en éclaira assez vivement quelques détails. Étant donnée une contraction musculaire ou une sécrétion, on établit certaines de leurs conditions de production. N’empêche que la cause intime de la contraction musculaire ou de la sécrétion n’avait rien à faire avec un théorème de physique. Sylvius la plaçait dans l’intégrité des humeurs et la postérité lui donna raison. Un corps, vivant n’est pas un mannequin qui se désarticule par pièces.

Ces fameuses divergences entre les écoles chimique et mécanique ne prenaient leur source que dans, l’optique différente familière aux observateurs : les uns se bornaient à la vision des conséquences, les autres, placés plus haut, étaient curieux des origines. La science de l’époque soutenait les premiers : mais cette science ne leur soulevait qu’un pli insuffisant du voile dont se drapait l’inconnu. Les seconds écartaient le voile tout entier ; seulement la prescience de la science, je veux dire'les hypothèses, plus que la science elle-même les aidait dans leur besogne. Quand les uns ou les autres opéraient une découverte, ils étaient encore gênés par l’importance à lui concéder. La subordination des phénomènes n’était que soupçonnée ; il n’était pas possible à l’époque de Sylvius de spécifier leur ordre hiérarchique. Dans le camp des mathématiciens, observation juste, mais incomplète; chez les chimistes, aperception large, mais confuse. Des deux côtés, désordre, fouillis, groupements disparates ou précipités. Comment un pareil état de choses n’eût-il pas engendré des disputes ? Et les jets d’éloquence de couler intarissables. Heureusement qu’au dix-septième siècle on ignorait les congrès. Les jets fussent devenus torrents.

STALPART VAN DER WIEL

Deux petits volumes constituent le bagage scientifique de ce médecin, qui exerçait à La Haye au milieu du dixseptième siècle. Des observations rares de médecine, d’anatomie et de chirurgie en composent le fond et se poursuivent, chacune expliquée d’un commentaire très érudit, le long de pages candides et travaillées.

En tête de l’ouvrage, deux dessins symboliques ; la légende manque, mais on la dévine.

« Consultez le médecin et vous guérirez » est le sens de la première.

« Ne consultez pas le médecin et vous serez en proie aux affres de la mort » signifie la seconde.

Très ingénieusement, l’artiste a dégagé de ses illustrations l’enseignement qu’elles enferment.

Voici donc un cabinet de consultation au siècle de Louis XIV : dominant deux fenêtres larges et nues qui s’ouvrent sur des faîtes de peupliers et un grand morceau de ciel mamelonné d’un nuage blanc, sont suspendus aux murs des tableaux suggestifs : fœtus ramassé en boule, jeune

femme à la joue déformée par une tumeur parotidienne, paysan affligé d’un papillome monstrueux qui descend du front, couvre l’œil et s’évase en battant de cloche sur la face. Un squelette se dresse au-dessus d’une armoire dont la vitrine laisse apercevoir des instruments de chirurgie : forceps, tenailles, sécateurs. Des in-folio reliés en peau de truie et à fermoirs couvrent les deux rayons d’une bibliothèque, devant laquelle est assis, en perruque majestueuse et plume d’oie à la main, le maître du lieu. Sur la table, garnie d’un tapis, un sablier de un pied de haut.

Brusquement un roquet s’échappe de dessous cette table et jappe avec rage. Entrent les consultants : goitreux, béquillard, cul-de-jatte, ils sont trois, assez malpropres d’aspect, mais braves gens quand même. Ils viennent faire changer les bandelettes qui leur entortillent bras et jambes. Leur guérison est assurée. L’éloquence du logis et l’aspect sévère du praticien, qui relève la tête, en font foi.

Le deuxième dessin nous apprend à quelles éventualités s’expose le malade têtu : celui qui ne veut pas de bandelettes aux jambes. Il est couché dans un lit en désordre, écartant avec terreur l’apparition sinistre : le diable, torche au poing, un serpent autour du bras et, dans la chevelure, des vipères dardant des jets de flamme; derrière le diable, la Mort avec sa faux, et, comme fond au tableau, un paysage de cimetière : des cyprès, dés tombes.

Une suprême ressource reste au malheureux crispé d’horreur. Un plat bassin s’appuie à une chaise percée; le pot de chambre est à côté. Les deux vases sont vides. Un médecin se chargera de les emplir. Qu’on l’appelle! Le secours de la purgation salutaire, casse et séné, fera s’évanouir la vision maudite; et, sur le malade à l’intestin débarrassé, les rêves suaves tomberont en pluie de roses.

• Stalpart van der Wiel, homme résolu, eût dédaigné de s’en tenir à la thérapeutique évacuante. Quand on porte un nom comme le sien, qui sonne en fanfare aux oreilles du client, on brandit un instrument plus martial que la seringue de l’apothicaire.

On ouvre des crânes et l’on trépane. Vingt-sept trépanations, s’il vous plaît, sur un malade qui guérit. Un autre se voit trépaner le sternum ; un coup d’épée avait provoqué le mal; l’intervention chirurgicale donne issue à une collection purulente du médiastin ; guérison comme dans le cas précédent. Même succès dans les blessures des intestins. .Les matières fécales sortent par une plaie du côlon; impossible de pratiquer la suture. Van der Wiel débride les angles de la plaie et y adapte une canule en plomb qui fait l’office d’anus artificiel.

La sollicitude de notre homme ne s’arrête pas à l’extrémité inférieure du tube digestif. Après l’intestin, la bouche. Le docteur se brossait-il les ongles? Il faut l’espérer.

Car il introduisait ses doigts dans la bouche des jolies Hollandaises. L’une d’elles se plaignait d’une grosseur développée sur la gencive, au niveau des grosses molaires : c’était une tumeur cartilagineuse. Van der Wiel la lia avec un fil de fer, qu’il resserra chaque jour, jusqu’à chute du néoplasme.

Mais que de tracas pour la grenouillette ! On ouvre, ça se remplit indéfiniment. Pour guérir ces kystes, il faut les bourrer de substances styptiques et dessiccatives. Ainsi : écorces de grenades pulvérisées, hysope pulvérisé, sel commun pulvérisé, de chaque une drachme, à introduire fréquemment sous la langue. L’action de la poudre sera aidée par celle des gargarismes : alun avec décoctions de grenade ou de noix de galle.

Stalpart van der Wiel, homme universel, ne se can-

tonne pas dans la chirurgie; il guérit autrement encore que par le trépan, les ligatures et le bistouri. Une jeune fille, suite de variole, présente une procidence de l’œil : des cataplasmes de mie de pain cuite avec du lait remettent les choses en place; l’activité du cataplasme avait. été renforcée par l’adjonction d’huile rosat, de poudre de safran et de camphre. Voici une recette de pilules contre les paralysies des muscles de l’œil : extrait catholicum, un scrupule; mercure doux, cinq grains; huile cinnamome, une goutte pour cinq pilules. Remède souverain dans les paralysies oculaires d’origine syphilitique ; on comprend de même, en pareil cas, l’utilité des diurétiques, salsepareille, gaïac, sassafras. L’action des collyres devait se montrer moins manifeste : eau de fenouil, trois onces ; esprit de sel ammoniac, trente gouttes; camphre, cinq grains.

Et puis les malades ne guérissaient pas toujours. Dans la convalescence d’une affection fébrile, un jeune homme se mit à uriner du lait, une sorte de chÿlurie sans doute. La mort survint, rapide. Un pauvre diable, de son vivant, réclama son autopsie ; elle ne tarda pas : on trouva un cœur un peu hypertrophié, complètement adhérent au péricarde.

Heureusement qu’il est d’autres secours que la pharmacie. Là où les drogues sont impuissantes, la musique est souveraine; elle fait plus que guérir, elle prévient le mal ; ainsi les piqûres de la tarentule. On les évite à l’aide d’un moyen très simple.

Il faut se promener à deux par la campagne; un costume Louis XIV est de rigueur; du moins tel l’exige le dessin qui illustre le texte. Vous avez un flageolet, votre compagnon un tambourin. Aux endroits où les tarentules pullulent^ halte ! battez la mesure. Aux premiers rythmes, vous verrez cette chose extraordinaire : une tarentule qui descend de son arbre et reste suspendue en l’air, à égale distance des deux musiciens ; d’autres tarentules qui accourent sur le sol, en toute hâte; et la tarentule

suspendue en l’air se met à tourner autour de son fil ; les tarentules du sol s’agitent, se dressent et esquissent un pas de danse. Le poison qu’inocule leur piqûre agit sur elles-mêmes : elles se tordent en convulsions éperdues et les musiciens n’ont qu’à lever le pied pour en faire, sans danger, un massacre épouvantable.

Dernier conseil de Stalpart van der Wiel. Il s’adresse aux jeunes filles, celui-là. Vierges, qui aspirez au mariage, n’épousez jamais d’homme mal élevé; vos grossesses risqueraient de se terminer par la mise au monde d’un petit chien. C’est le malheur qui affligea vivement Élisabeth Tomboy, dans la bonne ville de La Haye, le 21 septembre 1677. Le mari, rude, brutal, ivrogne, dans ses rapports intimes avec sa^ femme, ne procédait pas correctement. Ce n’était pas un gentleman, tant s’en faut. Il imitait, ce mari bestial, la rnanière d’opérer de la race canine. Combien inconvenante cette manière ! Menacée d’être battue si elle ne se laissait faire, la malheureuse femme, écrasée sur son ventre, pleurait toutes les larmes de son corps d’avoir à subir l’inqualifiable outrage. Elle n’était pas une chienne, pourtant, et de se répéter qu’elle ne l’était pas la fit accoucher d’un petit chien à quatre pattes avec une queue et sans poils.

Et cette histoire n’a rien d’étonnant. On sait très bien que des souris, des serpents, des oiseaux et toutes sortes de quadrupèdes palmés sont nés de la femme.

Il suffit que son imagination soit obsédée par le souvenir d’un animal pour que la femme grosse accouche justement de celui-là.

Le rire, moyen violent d’expression, n’éclate que sous le coup d’une secousse morale vive qui porte à la gaîté ; or, rien d’amusant comme le contraste. L’imprévu donne le choc, le contraste provoque le rire.

L’avare qui devient prodigue, le dupeur qui est dupé, l’homme grave qui s’étale sur la chaussée, autant de motifs au rire.

Viser à l’esprit et lâcher des sottises est le propre du grotesque ; c’est pourquoi le ridicule atteint si aisément les hommes de science, forts du bagage acquis et raisonneurs obstinés. Ils ne s’aperçoivent pas de ce qu’ils ignorent et, discourant comme s’il connaissaient tout, commettent des bévues dont la lourdeur s’accuse avec le progrès qui fait entrer en ligne de compte des éléments que le raisonnement antérieur à ce progrès ne soupçonnait pas. Les hommes de l’esprit scientifique le plus considéré à leur époque sont aussi ceux dont émane le germe du grotesque le plus véhément. La conviction où ils sont de ne pas se trorhper projette l’erreur en un rayonnement d’autant plus éblouissant; le moindre de leurs faux pas est signalé aux lueurs d’un feu de Bengale. Ces faux pas, les contemporains ne les voyaient pas. Les hommes de science marchaient comme eux ; quand chacun marche de même, tout le monde croit marcher droit. Les gens dont nous nous moquons sont ceux dont les contemporains se moquaient le moins.

Les seules oeuvres qui résistent au ridicule sont celles dont l’apparition avait soulevé les protestations les plus tapageuses. Car les auteurs de ces ceuvres-là ne respiraient pas les idées répandues dans l’atmosphère ambiante; leur travail ardent leur suggérait des interprétations originales. En même temps, ils demeuraient modestes. Voir de haut montre qu’on ne voit pas du tout. Leur horizon était plus vaste, leurs prétentions moindres. Voilà pourquoi leur lecture nous laisse graves.

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