‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 22 sur 52 · SS · texte numérisé non relu

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Nerf ophtalmique de Willis, nerf accessoire de Willis, hexagone de Willis. En vérité, Willis était anatomiste ; mais il fit encore autre chose que disséquer habilement. Il pratiqua à Londres avec un grand succès de clientèle. Fut-il toujours heureux dans ses cures ? Charles II reprochait à Willis de lui enlever plus de sujets que n’eût fait une armée ennemie. Boutade de souverain que ce grief ; fût-on roi, on aime à faire parade d’esprit et cela est si facile aux dépens de son médecin.

Willis, lui, ne riait pas ; ses confrères lui pardonnaient malaisément la réputation dont il jouissait : une guerre d’épigrammes harcelait le malheureux ; ses piqûres d’amour-propre ne se comptaient plus. Les blessures qu’il reçut ainsi décidèrent-elles de sa fin prématurée ? Attribuer la mort de son héros à l’injustice des contemporains lui tresse une couronne de victime qui le présente sympathiquement au lecteur.

Nous avouons manquer de documents pour résoudre la question. Ce que nous savons, c’est que Willis ne s’engourdissait paà à la glace d’une constatation anato-

mique ; de la salle d’amphithéâtre, il courait se prélasser au soleil des hypothèses et avec l’allégresse de l’instinct satisfait.

Sydenham, qui vivait à ses côtés, n’appréciait pas beaucoup ça. Quand même, il en faisait, lui aussi, des hypothèses. Sydenham admettait comme démontrés les dogmes hippocratiques sur la coction des humeurs et l’utilité de la fièvre.

Ce qui sépare les deux médecins anglais, c’est que Sydenham se contentait des hypothèses enseignées, tandis que Willis écrasait ses contemporains sous une avalanche d’hypothèses de son cru. Affaire un peu de milieu, ces différences. Praticien de quartier, Sydenham, pour être pris au sérieux, devait se résigner à l’emprisonnement dans l’observation laborieuse et sèche des malades ; pas d’interprétations risquées ; on n’eût pas toléré cette audace. Willis, au contraire, très en vue et fort de la situation acquise, pouvait se permettre des élans dans l’inconnu qui eussent paru téméraires chez tout autre que n’auréolait pas le lustre d’une considération aussi jalousée. Ressusciter le système de Paracelse plut à sa fantaisie. Il faisait concourir les trois éléments chimiques de Paracelse : sel, soufre et mercure, à une explication transcendentale des phénomènes de la vie. Le mercure volatilise les tissus, le sel les fixe ; mêlé avec le ferment acide de l’estomac, le soufre des aliments forme le chyle. Et voici ce qu’il advient du chyle, du sel et du soufre : se rencontrant dans le cœur, le premier entre en effervescence, les deux autres prennent feu. Une vraie poudre à canon, quoi ! L’étincelle devient la flamme vitale ; la flamme vitale préside aux fermentations du corps et voilà pourquoi le cerveau pense et que les muscles se contractent. Il suffit de veiller à ce que les fermentations s’accomplissent normalement : elles se produisent dès qu’une humeur réalise un certain groupement de mercure, de soufre, de sel. Au médecin de diriger ce groupement en vue de la conservation de la santé et

d’en corriger les combinaisons défectueuses au cours de la maladie.'

S’agit-il de diminuer la volatilité du sang et d’augmenter le soufre, aliment de la flamme vitale : on recourt aux cordiaux; une fermentation anormale s’installe-t-elle en un point, la saignée la tempère. Rien de plus aisé, n’est-ce pas? Et on peut droguer en toute connaissance de cause une maladie dont la nature est si nettement spécifiée. L’humeur est cause du mal : guerre à l’humeur. Les solides ne sont atteints qu’après coup; fi des solides; le dédain convient à leurs altérations ; et de cela, Willis était si convaincu que l’expression de hauteur dont il accablait la thérapeutique des solides avait fini par se graver sur sa physionomie. Une tête bien renfrognée que la sienne, sourcils plissés de penseur, lèvre amère. La petite moustache Louis XIII ne corrigeait pas, dans sa coupe juvénile, l’aspect peu engageant du reste. Qui pis est, le costume était très austère : perruque tombante, rabat majestueux, vêtement noir. Décidément, un pareil homme congelait à leur premier jet les confidences qui eussent cherché à s’épandre.

L’humorisme familier à Willis imposait comme conséquence thérapeutique l’usage de la saignée, des vomitifs, des purgatifs. D’abord l’émission sanguine, puis l’estomac vidé par le vomitif, un balayage en régie de l’intestin par des formules purgatives savamment combinées. Toutes les voies d’élimination n’ont qu’à se tenir prêtes : chacune d’elles sera mise à contribution.

Outre le tube digestif, on s’adressera aux reins par les diurétiques, à la peau par les diaphorétiques. Saigné, purgé, urinant, suant, le malade se verra nettoyé des âcretés qui obstruaient les parties nobles du corps. Or, en pathologie, un récurage convenablement opéré s’appelle

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la guérison. Les latrines et les lessives se souillent de ce qui incommodait le corps. Les formules suivantes serviront d’ouvriers pour la besogne.

Voici des pilules laxatives recommandées dans l’hystérie : jalap, onze grains; tartre vitriolé, castoréum, un scrupule de chaque, pour douze pilules à prendre en trois fois.

Voici un apozème diurétique souverain contre les fièvres cérébrales : racines de scorsonère, cerfeuil, chiendent, chardon, de chaque une once; une pomme coupée par morceaux, feuilles de pimprenelle, d’ulmaire, une once et demie; corne de cerf brûlée, une drachme, à faire bouillir dans trois livres d’eau de fontaine jusqu’à réduction au tiers; au résidu ajouter une once de sirop de citron ou de violette; à boire trois onces, trois fois par jour.

Mais il s’agit non seulement d’évacuer les humeurs malsaines : il faut encore garantir les parties nobles de leurs effets. C’est à ce titre que prennent rang les antispasmodiques dans l’hystérie, les antiscorbutiques contre le scorbut.

Veut-on posséder une mixture antispasmodique, on prescrira : macération de bryone, asa fœtida, castoréum, de chaque une once; poudre de corail, de succin, une drachme et demie; solution de galbanum dans l’eau, quantité suffisante pour une masse pâteuse : dose de une obole à un scrupule matin et soir.

Surtout n’oublions pas l’ûtérus : on connaît son rôle dans la genèse des accidents hystériques. Cet organe turbulent sera surveillé de près ; élevé ou abaissé, il devra être remis en place; pas d’ulcères sans qu’ils soient traités ; pas de suppression de règles non plus. 11 faut faire revenir ça; sinon, gare aux crises.

Cousine de l’hystérie, l’hypocondrie tient comme elle à une dyscrasie du sang; mais au lieu de l’utérus, c’est la rate qui intervient dans les fonctions de facteur

pathogénique. L’application d’emplâtres, des frictions avec des liniments désobstrueront cet organe encombré d’âcretés épaisses ; à l’intérieur la prescription de limaille de fer cuirassera les nerfs.

Entre les remèdes spécifiques dont s’accommode le scorbut, comptent la crème de tartre, le tartre vitriolé, le cochléaria, le raifort, etc. On groupera les remèdes actifs dans des formules d’élixirs : aloès, galanga, de chaque une drachme et demie : cinnamome, giroflier, cubèbe, de chaque une drachme; semences de cresson, de cumin, de chaque une demi-drachme. Broyer et ajouter la hauteur de trois doigts du mélange suivant : esprit de vitriol (acide sulfurique étendu d’eau) et esprit de vin, faire macérer six jours. A prendre vingt gouttes, deux fois par jour, dans du vin de cochléaria.

Des électuaires arrêteront les hémorrhagies scorbutiques : conserve de roses rouges, de cynorrhodon, de chaque deux onces; crocus metallorum, une drachme; poudre de corail rouge, une demi-drachme ; sirop de fer, quantité suffisante pour un électuaire à prendre, trois fois par jour, la grosseur d’une noix muscade.

Jusqu’au diabète qui, pour Willis, est dû à une impureté du sang. C’est à tort qu’on attribue cette maladie à une lésion des reins : une âcreté qui irrite les nerfs en est seule cause. Il suffit de songer aux douleurs vagues accusées par les diabétiques pour que l’évidence de cette interprétation s’impose. Quant à la nature de cette âcreté, elle est assez obscure, en sorte qu’elle ne commande pas des indications thérapeutiques très précises. En tous cas, le riz, l’amidon, les végétaux mucilagineux formeront la base de l’alimentation. L’inverse du régime de Bouchardat, en un mot. Pauvres diabétiques, ce n’est pas la teinture d’antimoine, ni les décoctions de sassafras ou de semences d’anis, recommandées par Willis, qui pouvaient les sauver des risques auxquels les exposait le régime féculent qui était ordonné. Aussi notre auteur gémit-il sur les améliora-

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lions temporaires qu’il constate chez ses diabétiques ; peu de mois se passent sans qu’un cortège peu rassurant de symptômes reparaisse : vertiges, torpeur cérébrale, soubresauts de tendons, spasmes dans les membres. Vis-à-vis de ces accidents, une dernière ressource demeure : l’eau de chaux à doses suffisantes; elle a tiré d’affaire des gens qui semblaient perdus.

Roman peut-être, comme on le lui a reproché, que l’œuvre médicale de Willis ; mais roman attachant, merveilleusement déduit des prémisses. Que celles-ci fussent hypothétiques, le contraire eût été étonnant. L’imagination seule avait droit d’épier la raison intime des phénomènes qu’aucune notion exacte n’avait débrouillés. La place de l’hypothèse est marquée sur le seuil de l’inconnu. Willis s’y est résolument campé avec elle.

Allure aisée à prendre, ricanent les esprits qui ne sortent pas de chez eux. Qu’ils essaient donc un peu ! Au premier pas, ils trébucheront comme un hibou en plein jour. Il existe des cerveaux semblables à certaines rétines : la nuit seule leur convient.

Sans doute, l’hypothèse est une lumière dont l’éclat est parfois trompeur ; seulement affronter la lumière, si imparfaite se manifeste-t-elle, indique un œil plus exercé que celui qui se condamne à l’ombre. De plus, une clarté, si douteuse soit-elle, habitue à une clarté plus franche. Une hypothèse mal ébauchée mène à une hypothèse qui serre de plus près la vérité.

Il n’est pas de prétention moins justifiée que celle de s’arroger le titre d’homme à jugement sain sous prétexte qu’on ne se débat pas contre le mystère qui nous écrase. La paresse trouve son compte dans cette

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béatitude résignée à subir l’inconnu; l’amour-propre glorifie cette paresse en la décorant du nom d’esprit scientifique. Combien, à ces accommodements hypocrites de conscience, nous préférons le courage de Willis, acceptant, tête haute, l’épithète d’écrivain fantaisiste que lui valait son imagination ; car sa fantaisie était d’un esprit supérieur. Elle faisait réfléchir. Et toute œuvre qui porte à la méditation honore son auteur.

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