THOMAS SYDENHAM
On félicite Sydenham d’avoir observé. En quoi l’on a raison. On le félicite encore de ne pas s’être égaré dans les hypothèses. Ceci demande explication.
D’hypothèses neuves, Sydenham n’en formulait pas pour un motif très simple : tout le monde en formulait autour de lui. Et ce n’étaient pas des hypothèses après le fait ; ce n’étaient pas des hypothèses avant le fait. C’étaient des hypothèses à côté du fait. On n’interprétait pas, on ne pressentait pas, on se contentait de discourir. Les arguments oratoires tenaient lieu de vérités : tournois de dialectique où de se montrer en apparat d’éloquence était le souci du Maître. A quoi bon observer? C’est une occupation vulgaire que d’observer. Celui qui observe se tait. Il ne brille pas. Il s’agissait de briller.
Praticien de quartier à Londres, Sydenham ne pouvait songer à entrer en lice avec les illustrations médicales de l’Angleterre. Pas d’adversaire à foudroyer ; pas d’auditoire possible.
LA THÉRAPEUTIQUE DE SYDENHAM iS^
Comme il lui était interdit de parler, Sydenham se résigna à tenter autre chose. Son esprit ne s’était pas épuisé à acquérir l’érudition scholastique de l’époque. Savoir un peu, pas trop, est le meilleur moyen de comprendre. Sydenham déploya son intelligence demeurée alerte dans un champ ouvert à chacun : la pratique. Patiemment, posément, pendant des années, il accumula des matériaux. Méditer sur ce qu’il avait recueilli était sa tache quotidienne. Tandis que ses confrères de quartier se pliaient à la parole du Maître, Sydenham manqua de respect. 11 ne s’inclina pas.
L’originalité ne va pas sans un certain degré d’impertinence : ou plutôt considère-t-on comme impertinence le refus de s’agenouiller devant la coutume. Pour résister à l’autorité, et aux erreurs dont elle est dépositaire, Sydenham avait un appui : l’amitié de Locke. Comme preuve de la bonté de sa méthode, il allègue - quelque part l’appui que celle-ci avait reçu du grand philosophe.
Aussi Sydenham ne recula -pas ; fort de ces encouragements, il nourrit son cerveau d’une alimentation très personnelle. Ses voisins mangeaient dans le plat du Maître. Faire autrement que le voisin n’est pas toujours esprit de contradiction : c’est aussi besoin d’intelligence. Une appréciation de la sorte permet à son auteur d’écrire ces oeuvres merveilleuses que le lecteur moderne continue d’admirer comme les plus belles qu’ait produites le génie observateur : les dissertations sur la petite vérole confluente, l’affection hystérique, le traité de la goutte, les chapitres sur les fièvres intermittentes et continues, tout l’ensemble en un mot des travaux contenus dans la « Médecine pratique ».
Sydenham est disciple d’Hippocrate. 11 partage dans ses points fondamentaux la doctrine du Maître : crudité et coction des humeurs, influence salutaire de la fièvre,
nécessité d’évacuer par les voies convenables les poisons morbides. Hypothèses sans doute que tout cela : mais hypothèses consenties dont la défense gagnée n’interceptait plus l’attention, qui, de ce fait, restait ouverte à d’autres problèmes.
La nature guérit les maladies. Axiome d’Hippocrate incontestable pour Sydenham ! Ce qu’il importe de connaître est la marche de la maladie non déviée de son cours normal. Que les remèdes maladroits impriment à ce cours des modifications fâcheuses, c’est là une constatation trop fréquemment relevée à la honte de la médecine. Droguer un malade n’est pas le sauver. Le tout n’est pas de vider les bocaux de l’apothicaire. Mieux vaut satisfaire aux indications morbides.
Des remèdes sans prétention suffisent à cet effet. Ces remèdes ne contrecarrent pas la nature ; ils la secondent dans son effort vers la guérison. Tels les saignées, vomitifs, purgatifs, boissons délayantes qui favorisent l’élimination par une voie ou une autre, des humeurs malsaines.
Sans doute, les remèdes spécifiques seraient préférables. Ils ne se feraient plus les serviteurs de la nature, ceux-là. Ils corrigeraient la maladie. Ainsi le quinquina dans la fièvre intermittente.
Malheureusement c’est une rareté, le remède spécifique. Il est à notre portée peut-être. H nous échappe. Pourquoi ne pas étudier les vertus des plantes ? On y trouverait matière à découvertes. Se glorifier de la science qu’on possède est orgueil d’aveugle. L’ignorance impose la modestie. Pas de thérapeutique à grand orchestre ; pas de célébration bruyante du peu que nous savons. Tâchons de ne pas tuer le malade. C’est fait. Tirons-le d’affaire maintenant.
Dans les maladies infectieuses. Sydenham prescrit peu. D’abord la saignée, un vomitif, un purgatif : puis contre la soif, petite bière, décoctions d’avoine amplement et à discrétion. Pas trop de feu dans la chambre ; pas d’entassement de couvertures sur le patient.
Aux constitutions faibles et aux vieillards on ordonnera des cordiaux. Ils nuisent aux individus vigoureux ; « car le sang a assez de force, dit notre auteur, et n’a pas besoin d’être mis en mouvement quand il n’a pas perdu sa chaleur naturelle par des évacuations considérables »
De là à rejeter les excitants dans les petites véroles malignes, il n’y avait qu’un pas et c’est de l’avoir franchi que le blâme Morton ; hâtons-nous d’ajouter que ce sont là vétilles eu égard à l’ensemble de l’œuvre. Le traitement des maladies infectieuses constitue un titre de gloire à Sydenham. La postérité n’oubliera non plus que le premier il a su manier le quinquina contre la fièvre palustre et qu’il a répandu l’usage des calmants. Au lieu d’administrer le quinquina comme ses contemporains avant l’accès, il le prescrivit immédiatement après la fin de l’accès et répétait la dose dans les intervalles des paroxysmes jusqu’à ce que la fièvre eût cessé.
Le laudanum de Sydenham a une triple action : il soulage la douleur, arrête la diarrhée, est le plus puissant des cardiaques.
Dans les coliques néphrétiques on l’administre à haute dose : de même dans la cholérine où le malade ingurgitera en outre une profusion de liquides (petit lait, bouillon de poulet). La diarrhée infantile^est rapidement améliorée par le laudanum; d’autant que, joint à la décoction blanche composée de corne de cerf ràjf)ée et de mie de pain blanc, c’est presque le seul remède applicable à cet âge. Par des boissons abondantes on ne peut laver (c’est le mot du texte) l’estomac du nourrisson, et du temps de Sydenham le tube de Faucher n’était pas inventé.
Faut-il ajouter que des réserves sont à formuler? Le vésicatoire à la nuque dans la scarlatine, la saignée dans les maladies débilitantes telles que la chorée, la coqueluche, la rougeole sont prescriptions légèrement téméraires. La diarrhée qui suit la rougeole est-elle réellement guérie par la saignée?
l86 LA THÉRAPEUTIQUE DES VIEUX MAITRES
Le quinquina prévient-il la goutte? Sydenham qui en était affligé le prétend. Nous en doutons quelque peu. De même du danger qu’il y aurait pour un graveleux ou un goutteux d’absorber de la manne dissoute dans les eaux minérales purgatives. Sydenham, du reste, varie volontiers dans ses jugements et c’est là marque de sa supériorité; son cerveau continuait en tout temps à s’imprégner de faits et les constatations antérieures n’y restaient pas plus profondément fixées qu’il ne convient. Ainsi la terreur que lui inspirait la manne ne l’empêcha pas d’en user pour lui-même et de bien s’en trouver^ C’est lors d’une colique néphrétique dont il souffrait qu’il usa avec succès du remède qu’il condamne ailleurs.
De telles contradictions n’impliquent pas la versatilité dans les idées ; elles témoignent simplement de la sincérité du savant. Dans l’ignorance où il était de la pathogénie, comment Sydenham eût-il pu se soustraire à l’apparence de ses succès thérapeutiques? 11 s’en rapportait au résultat immédiat du traitement et celui-ci se montrait variable, fondé qu’il était sur des indications troubles. C’est cette confusion pathogénique qui excuse certains préceptes dont la hardiesse nous déconcerte.
La saignée, par exemple, au début de la phtisie, Sydenham la recommande. Sans doute avait-il été frappé de la longue durée de certaines phtisies que traversent des héhioptysies modérées. Contre la fièvre hectique, conviendront les remèdes tempérants et rafraîchissants (lait d’ânesse, émulsion d’amandes). Nous usons aujourd’hui de quinine, d’antipyrine, de badigeonnages de gaïacol. Sydenham ne connaissait pas cela. A le connaître eût-il guéri plus de malades? Car il en guérissait. Par quels moyens ? L’exercice à cheval continué chaque jour. Au-dessus de tous les remèdes, celui-là. Son efficacité vaut celle du mercure dans la vérole, du quinquina dans les fièvres intermittentes.
Nous ne ferons pas un grief à Sydenham de sa manière de formuler.
Si grand homme soit-on, on tient toujours quelque peu de son époque. De là ces ordonnances compliquées de juleps, émulsions, décoctions, électuaires, apozèmes qui abondent dans l’œuvre de notre praticien. Il se disait ménager de remèdes : pas constante, cette parcimonie.
Voici par exemple la formule d’un électuaire apéritif dans l’hystérie : conserves d’absinthe romaine et de rue, de chaque une once ; trochisques de myrrhe, deux gros ; castoréum, safran, sel volatil ammoniac et asa fœtida, de chaque un demi-gros ; sirop des cinq racines, q. s. pour un électuaire à prendre toutes les trois heures, la grosseur d’une noix muscade. Boire ensuite quatre à cinq cuillerées du julep suivant ; eau de rue et de bryone composée, de chaque trois onces, sucre candi q. s.
Contre la petite vérole confluente on prescrira l’émulsion rafraîchissante suivante : graines de chicorée, de laitue, de pourpier, de chaque deux gros ; graines de coings et de pavots blancç, de chaque un gros et demi, quatre amandes douces pilées. Broyer le tout dans un mortier de marbre, verser par-dessus une livre et demie d’eau d’orge, ajouter sucre q. s. pour émulsion. A boire douze cuillerées de quatre heures en quatre heures.
Il faut passer par-dessus ce que cette pharmacopée a parfois d’un peu puéril. Elle accuse l’insuffisance de la matière médicale, ne diminue pas l’homme. Si celui-ci s’est montré observateur de premier ordre, c’est qu’il possédait à un degré rare la vision directe du fait observé ; or c’est là qualité qui tient à l’homme et, jusqu’à un certain point, se révèle indépendamment de la culture du milieu scientifique. Le thérapeute a besoin d’autre chose encore, de notions pathogéniques précises et de principes médicamenteux actifs pour y faire face. Sydenham a manqué des deux; le milieu ne les lui fournissait pas. Voilà pourquoi chez lui l’observateur domine le thérapeute, mais cette concession faite, ce dernier demeure encore très grand si l’on tient compte des obstacles rencontrés.
La froideur des hommes supérieurs n’est que de surface. Pour devenir supérieur, il est nécessaire de vibrer. L’intelligence s’allume à l’ardeur des sensations.
Sydenham n’était pas un calme.
Il s’indignait des attaques dont il était l’objet. Des injures récompensaient son labeur. Les paresseux et les ignorants s’acharnaient sur son œuvre. « Si seulement ils prenaient la peine d’examiner si ce que je dis est vrai ou non, gémissait Sydenham ».
Et il avait raison de gémir.
On ne songe pas assez combien une émotion est stimulant à l’intelligence. La difficulté de la réussite enfante l’opiniâtreté à la besogne. L’injustice subie avec révolte est un coup de fouet à la volonté.
Sydenham n’eût pas été attaqué que peut-être il n’eût rien produit. « Fatigué à l’excès par les insultes et les railleries des hommes insolents », nous avoue-t-il dans sa Préface, c’est alors « que j’ai cru devoir publier mes observations ».
Un ennemi rend un double service, aux médiocres exceptés. Il éveille la sensibilité de son adversaire; en éveillant cette sensibilité, il l’affine. De plus par la connaissance intéressée qu’il en a, l’ennemi nous corrige de nos défauts que sa malveillance nous révèle. Il aide à notre élévation intellectuelle, il purifie l’intelligence de ses tares.
Sydenham a eu ce bonheur : des ennemis dont il a su tirer profit.
DE
BERNAEDIN RAMAZZINI
On connaît la déclaration du professeur Bouchard : « Nous vivons dans un temps où il fait bon de vivre quand on s’intéresse aux choses de la médecine. » Deux siècles auparavant, Ramazzini s’était exprimé dans le même sens : « Nous laissons à nos enfants, dit-il dans un de ses discours, un patrimoine de science tel que nous ne formulons qu’un vœu : que ce patrimoine leur parvienne intact ; nous n’osons espérer qu’il soit augmenté. »
Auto-intoxications, maladies microbiennes, à la fin du XIX* siècle, découverte de la circulation du sang, progrès anatomiques et de la chirurgie au XVII* siècle, les deux époques ont connu la joie qu’éprouve le savant en face de l’œuvre accomplie ; au moins l’effort n’avait pas été stérile et cette constatation récompense de bien des peines.
L’œil attiré sur les diverses branches d’activité où s’exerçait l’esprit humain, Ramazzini a été riche de cette curiosité intellectuelle qui s’intéresse
igo
à tout et s’aiguise à la variété des occupations qui la sollicitent. 11 quittait la chaire de médecine qu’il occupa tant à Modène qu’à Padoue, pour entrer dans un laboratoire de physique : Ce fut lui qui démontra, contre Borelli, que le mercure du baromètre descend dans les temps pluvieux et remonte au beau temps ; il analysait les sources minérales de Modène, se délassait dans l’étude des belles-lettres, écrivait un poème en l’honneur de Louis XIV. A l’âge de soixante-dix-sept ans, il s’attirait de Lancisi, auquel il avait adressé une pièce de vers, un compliment admiratif sur sa verve poétique et sa vieillesse alerte qui n’avait jamais connu le repos que dans le travail.
Assurément un tel homme ne devait pas épouser les préventions qui avaient accueilli l’introduction de l’antimoine et du mercure en thérapeutique.
C’est un remède des plus efficaces que l’antimoine, affirme-t-il, soit qu’on l’emploie comme émétique, purgatif, ou diaphorétique. La Faculté de Paris a eu beau condamner le médicament; jusqu’aux coiffeurs qui l’utilisent dans leurs cosmétiques. Il n’est pas un médecin qui n’ordonne l’antimoine diaphorétique dans les fièvres.
Quant au mercure, ses usages médicamenteux ou physiques Tant mis hors d’atteinte de ses détracteurs; le sublimé, le mercure précipité appartiennent aux médecins; Torricelli s’est emparé du métal lui-même pour réaliser ses expériences qui* exercent la sagacité des savants.
Que la Faculté de Paris remise donc ses foudres : les remèdes chimiques n’en ont pas peur et guérissent malgré la défense qui leur en est faite.
L’ouvrage de Ramazzini qui a le plus illustré son nom est son traité sur les maladies des artisans, véritable monument élevé à l’hygiène industrielle où étaient signalés à la fois les dangers inhérents à l’exercice des diverses professions et les moyens, de s’en garer. Plusieurs traductions en français ont été publiées de ce
LA THÉRAPEUTIQUE DE RAMAZZINl
livre. Tout entier à son oeuvre, l’auteur n’a pas complètement échappé à ce défaut : faire rentrer dans son sujet des faits qui appartenaient à un autre cadre : les jardiniers, par exemple, assure-t-il, deviennent cachectiques et hydropiques parce qu’ils vivent dans l’humidité des jardins. Les couleurs de sa palette avaient rendu le Corrège mélancolique, dit-il ailleurs, comme si la mélancolie n’était pas le lot de tous les esprits supérieurs : constatation déjà faite par Aristote. C’est dire que Ramazzini accuse parfois la profession de méfaits dont sont plutôt responsables le tempérament et les conditions d’hygiène et de régime concomitants.
Les formules complexes ne sourient pas à notre auteur, la supériorité des ordonnances simples lui paraît démontrée. Le quinquina, véritable présent de la munificence divine, guérit les fièvres intermittentes et rémittentes ; l’ipécacuanha est le spécifique de la dysenterie, le gaïac et le mercure agissent merveilleusement contre la syphilis.
Il semble toutefois que ces idées n’aient pas toujours été celles de Ramazzini ; son opinion a varié.
Le quinquina avait échoué dans ses mains lors d’une épidémie de fièvre pétéchiale; il avait même dû lui substituer les acides qui, en pareil cas, avaient donné un résultat meilleur. Peut-être cet insuccès a-t-il inspiré les réserves dont le professeur de Padoue entoure l’administration du remède dans les fièvres intermittentes et rémittentes.
A la vérité le quinquina jouit de propriétés anthelmintiques dans le typhus vermineux, mais la fièvre intermittente ne retire que des bénéfices temporaires de l’emploi du médicament ; celui-ci ne provoquant aucune évacuation, ne peut amener une guérison définitive. Le résultat se montre plus piteux encore
dans les fièvres rémittentes; là non seulement pas d’avantages, mais des inconvénients. Le quinquina diminue les forces du malade. Pareilles appréciations inspiraient une dissertation sur l’abus du quinquina qui contribua à répandre la méfiance : on prescrivait peu l’écorce du Pérou en Italie jusqu’au jour où Torti, médecin du duc de Modène, réhabilita le médicament calomnié.
Plus heureux en d’autres points de sa thérapeutique, Ramazzini émet, dans ses maladies des artisans, une interprétation ingénieuse sur l’action du gaïac : une nouvelle manière de voir lui fait considérer ce remède non plus souverain contre la syphilis, mais comme un contre-poison du mercure lui-même; par sa vertu fondante et sudorifique, le gaïac corrige les maux que ce demi-métal peut causer : tels l’engourdissement et l’insensibilité des nerfs.
Cette recommandation d’user du gaïac contre les accidents mercuriels convenait non seulement aux syphilitiques, mais aux médecins eux-mêmes, car ceuxci pratiquaient les frictions mercurielles sur les malades et s’ils gagnaient beaucoup d’argent à cet exercice — au dire de Fallope, Berengarius de Carpi ramassa ainsi plus de cinq cent mille ducats d’or — en revanche ils s’exposaient à l’intoxication tout autant qu’un simple doreur.
Outre le gaïac, ils avalaient des eaux spiritueuses et de l’esprit-de-vin. L’esprit de sel ammoniac, de térébenthine, le pétrole, les sels volatils, ceux de corne de cerf en particulier, leur rendaient des services comme antidotes. La thériaque était suspecte à Cause de l’opium qu’elle contient. On lui préférait des décoctions de chardon bénit, de scordium, de scorsonère; elles remplissaient de leur temps l’office d’agents éliminateurs du poison; de nos jours c’est le lait qui les remplace.
Les coliques de plomb si familières aux peintres étaient justiciables d’une médication ^trange. Quatre
hommes s’asseyaient sur le ventre du malheureux et soulageaient la douleur par la pression exercée. Ce procédé avait été appliqué sur un malade de Fernel. Moins barbare est le lavement purgatif classique, suivi, dix heures après, d’un second lavement composé de parties égales d’huile de noix et de vin rouge. Le tartre stibié et la thériaque interviennent ensuite l’un le matin, l’autre le soir, et la guérison est consolidée par l’administration d’un purgatif énergique qui est donné le quatrième jour. Ce traitement usité au XVIIL siècle est indiqué par le commentateur de Ramazzini, dans une note surajoutée.
Au surplus, elles ne résument pas tous les métiers, les professions qui exposent aux intoxications mercurielle et plombique. Il s’en trouve bien d’autres qui offrent leurs dangers. Les apothicaires respirent la poudre de cantharides, d’où troubles urinaires et galanterie conjugale malgré soi. Les nourrices sont affectées d’hystérie. Si cette maladie tient à un ovaire regorgeant de suc, le remède s’impose ; cessation de l’allaitement ou commerce honnête avec le mari.
Les sages-femmes risquent de contracter la syphilis des femmes qu’elles accouchent ; surtout en Italie, ce danger les menace : car les femmes accouchent non dans leur lit, mais sur des fauteuils percés et cette position oblige la sage-femme à étendre pendant un temps plus long sa main vers l’orifice vulvaire. Des soins de propreté seront les mesures prophylactiques dont se précautionneront les matrones : mains lavées dans du vin, gargarismes et lotions vinaigrées sur le visage, changement de vêtements.
Bien que le tabac contribue avec Bacchus et -Gérés à entretenir l’esprit vif et sémillant qui distingue les habitants des villes, les ouvriers qui le préparent, à respirer sa poussière, prennent des nausées et des maux de tête ; un vomitif les débarrasse de leur malaise, et le petit lait, les émulsions de semences de coings, la
Fiessingcr. — 13.
tisane d’orge, le riz cuit dans le lait préviennent les récidives.
Une doctrine entraîne les esprits. Les seuls qui résistent sont ceux que retient une compréhension personnelle. Ils voient leurs compagnons charriés comme bâtons flottants tandis qu’eux-mêmes ne bougent pas. Leur façon de sentir, bien à eux, les défend contre les courants de la mode.
A la suite des solidistes, se rangeaient, soldats fidèles, les médecins italiens du XVIU siècle. — Applaudir Bellini était le mot d’ordre. — Ramazzini se contenta d’approuver discrètement de la tête. Sans doute les lois de la mécanique intervenaient dans la mise en train de la machine humaine; mais il y avait encore autre chose qui actionnait la roue de la machine et quel était cet autre chose. Van Helmont l’avait démontré tout au long. Pas si visionnaire qu’on le prétendait, l’inventeur de l’archée ; la bizarrerie de ses hypothèses n’était qu’apparente ; pensant par soi, il expliquait autrement, et comme il regardait de très haut, ses explications dépassaient l’horizon coutumier où se complaisait l’intelligence de ses contemporains.
Ramazzini témoignait une haute estime à Van Helmont, qu’il cite souvent dans ses ouvrages. Original lui-même, il appréciait l’originalité : Originalité d’observation, originalité d’interprétation, celle-ci inférieure à celle-là, car la pratique domine toutes les hypothèses. Malheureusement, comme l’originalité de Van Helmont, comme toute originalité quelle qu’elle soit, celle de Ramazzini ne se manifestait pas sans défaillances. 11 lui arrivait de défendre des opinions opposées avec une conviction égale : un jour pour, le lendemain contre, suivant l’impression immédiate. Ce qu’il observait entrait en coup de vent dans son cerveau; le souvenir de
l’observation antérieure s’en trouvait endommagé : idées renversées par l’ouragan de la sensation subséquente. De là ces opinions contraires sur les avantages du quinquina : un jour, il réussit : médicament merveilleux; le lendemain, il échoue : drogue dangereuse.
Qu’on ne s’y méprenne pas, ce travers est un peu celui des esprits supérieurs; leur cerveau en activité constante ne se cristallise pas autour d’une formule invariable. Les interprétations se succèdent, mobiles, contradictoires parfois, mais jusque dans les contradictions qu’elles soulignent réfléchissant la vivacité d’une intelligence dont la flamme émet des lueurs changeantes, mais ne s’éteint pas.
DE
CARLO MUSITANO
Au sortir d'un examen gynécologique, se rendre au confessionnal et recevoir les confidences des pénitentes, il y avait de quoi effaroucher la gent dévote. Elle protesta. Carlo Musitano, qui cumulait les fonctions de prêtre et de médecin spécialiste pour dames, fut dénoncé au pape Clément IX.
Le Saint Père sourit; un confesseur qui absout les faiblesses de la femme est autorisé à vérifier le siège qui commande à ces faiblesses. Le récit du fait accompli parvient à l’oreille ; plus imparfait que l’ouïe, le sens du tact ne révèle pas avec la même précision que les mots la nature des replis où se perpètre le péché. Un aveu auriculaire en apprend plus que cent examens au doigt. Se livrer à un tel examen ne compromet donc nullement le caractère sacré du prêtre, qui en entend bien d’autres.
Ces arguments, ou approchant tels, parurent péremptoires; ils firent taire la coterie acharnée après Carlo Musitano. On pense la joie du pauvre diable. Dans son triomphe, il fit faire son portrait : grosse face rasée à nez de priseur, costume ecclésiastique, main droite
appuyée sur un livre, l’index écarté et tendu. Geste professionnel qui prouvait hautement que le Saint-Père autorisait notre homme à pratiquer le toucher vaginal.
Ordonné prêtre à vingt-quatre ans, Carlo Musitano était allé étudier la médecine à Naples. Tout de suite, il se consacra à l’étude des maladies vénériennes et des maladies des femmes. Pourquoi ce choix ? Attrait du fruit défendu ? Peut-être.
En tous cas, si défendu fût-il, il semble bien qu’il ait été cueilli. Dans les pages qu’il consacre à la stérilité, Carlo Musitano donne au mari qui veut multiplier, selon les vœux du Seigneur, des conseils qui témoignent d’une expérience consommée en la matière. La femme sera disposée à l’acte sexuel par la lecture d’histoires d’amour; rien d’actif comme cette préparation verbale; le piment de quelques caresses digitales par là-dessus, et voilà la femme pâmée dans les bras de l’époux. Celui-ci, maître de sa conquête, ne se pressera pas; il s’agit de résister à la fougue de l’instinct, et, calme, réfléchi, en acteur qui calcule l’étendue de son geste, notre homme observera à la lettre les manœuvres essentielles et pénétrantes que notre curé recommande en latin et que la bienséance nous empêche de transcrire en français.
Carlo Musitano vécut très vieux : il mourut à soixante-dix-neuf ans, pleuré des gens de bien.’ Les pauvres, surtout, étaient inconsolables; les conseils du brave curé ne leur coûtaient rien; et, rentrés chez eux, dans l’intimité conjugale, il les suivaient, avec attendrissement, ces excellents conseils, sans être tenus de courir chez l’apothicaire.
Ils trouvaient dans les champs nombre de remèdes ordonnés : bryone, armoise, sauge, matricaire ; une infusion du mélange, et le fout était versé dans un bain
OÙ ils trempaient leur compagne. Car, à côté des manœuvres de l’époux, il y avait les bains, souverains contre la stérilité. Il y avait même encore des électuaires avec pistache, gingembre, poivre, moutarde, cinnamome. Influence morale de la lecture, influence physique des bains et des condiments, comment l’appétit vénérien n’eût-il pas été excité ? Et par les rues de Naples couraient des bambins dont les parents bénissaient Carlo Musitano.
Les jeunes filles, tant ignorantes qu’elles fussent des plaisirs du mariage et du charme dont notre docteur les assaisonnait, les jeunes filles aussi vouaient un culte à Carlo Musitano ; car il les guérissait de la chlorose avec un succès sans précédent.
La chlorose provient d’une double cause : une pituite trop acide ou visqueuse et une sécrétion vicieuse de l’utérus. Les troubles pituitaires seront combattus par le régime : aliments de digestion facile ; ni fruits, ni légumes, ni poissons, ni lait. Les aliments seront aromatisés avec de l’hysope, de la sauge, du romarin, de la cinnamome. Manière ingénieuse de traiter ce que nous appelons aujourd’hui l’hypochlorhydrie de la chlorose. Le pain sera bien fermenté et la malade évitera toute fatigue.
La sécrétion empoisonnée de l’utérus se mêle au sang : elle réclame l’usage des évacuants et d’un antidote : le fer. On prescrira des lavements, des laxatifs ; le fer sera associé à la rhubarbe, aux feuilles de séné ; on y adjoindra des amers, quassia, écorces d’oranges, le tout sous forme d’électuaires, de pilules, de vins médicamenteux.
Si les jeunes filles adoraient Carlo Musitano, quelles actions de grâces ne lui rendaient pas les nymphomanes ! Pauvres pécheresses en proie à la fureur utérine, elles n’étaient plus réduites à implorer soulagement auprès du premier manant recruté dans la rue. Musitano leur procurait un époux robuste qui satisfaisait à leurs
désirs, en docilité consentante et vaillamment prête. Toute bonne volonté méritant récompense, la tâche du pauvre diable était allégée par la sollicitude constamment en éveil du sympathique docteur : il y avait moyen, n’est-ce pas, de laisser souffler le mari. On soumettait donc sa compagne à un régime réfrigérant : pas de vin, pas d’épices, pas de viandes ; une sobriété monacale, en un mot ; mais ce n’était pas tout : des saignées, des décoctions de semences de laitue, feuilles de saule, nymphæa, édulcorées avec du sirop de violettes, achevaient d’éteindre les ardeurs de la Lucrèce, en sorte que l’époux eût le loisir de s’éponger le front de temps à autre.
Que le contre-temps provenant d’un écoulement uréthral empêchât l’homme de remplir son devoir conjugal, rien de plus simple qu’une guérison rapide ; des injections avec deux gros de calomel dans huit onces de plantain, et, bien vite, le malade, au canal propice, redevenait apte à ses fonctions apaisantes de procréateur selon l’Eternel.
De même pour la syphilis : grâce au gaïac et au mercure, le mal ne traîne pas en longueur : mais que le médecin ne saigne pas ! La saignée est dangereuse.
Faut-il que le péché originel ait été grave pour que le Seigneur ait ainsi déchaîné sa vindicte sur l’humanité : placer la vérole dans les bras de la femme aimée, — car elle a existé de tout temps, la vérole : quelle illusion de s’imaginer qu’elle a été importée d’Amérique ! Aucun de ses symptômes qui n’ait été décrit par Celse, Galien ou Avicenne.
Carlo Musitano était décidément gynécologue bienfaisant et syphiligraphe judicieux; de plus, il possédait un esprit philosophique qui lui dévoilait bien des mystères.
Pourquoi la femme a-t-elle ses règles et les animaux pas? C’est que les animaux sécrètent une bile très chaude qui purge le sang des matières impures ; car
il est impur, le sang menstruel, chargé qu’il est d’éliminer toutes sortes de poisons formés dans le corps. Les femmes à bile très chaude se rapprochent des animaux; elles sont mal réglées au cas qu’elles le soient. Exemple : les femmes poilues, hirsutes, les femmes à barbe.
Très libéral, le pape Clément IX, qui défendait Carlo Musitano contre ses ennemis! Cet esprit large a plus d’une fois honoré la papauté, et la médecine en a profité plus qu’on ne s’en souvient. Nous abandonnons Carlo Musitano : son originalité médicale n’a pas été telle qu’elle ne puisse disparaître sans créer une lacune dans la science.
Mais Fracastor, Baglivi, Lancisi, d’autres encore, ont été protégés par les Souverains Pontifes et, sous le couvert de cette tutelle, ont imposé leur nom.
Après le recul que les premiers siècles de l’ère chrétienne avaient fait subir à la médecine, c’était sans doute le moins que les papes eussent cherché à réparer le temps perdu. Leur intervention bienveillante prouve que le catholicisme ne prend pas forcément ombrage des progrès de la science. Et, si celle-ci s’est trouvée en si lamentable posture pendant le moyen-âge, peut-être en faut-il surtout accuser les invasions de barbares, parallèles à l’avènement du christianisme. Tout le moyen-âge a porté le poids des guerres entre nations neuves et stupides.
Prier avait rendu les gens insouciants de leurs corps, soit; mais ce n’est pas sur les ruines de la civilisation romaine, alors qu’un nouveau monde s’ébauchait avec peine, que l’intelligence pouvait prendre son vol et saisir quelque chose aux spéculations scientifiques. Le cliquetis des armures n’est pas favorable à la méditation. De cela, le christianisme n’en pouvait mais.
DE
JEAN-MARIE LANCISI
Intelligence et cœur, Lancisi les alliait l’un à l’autre. Au XVII® siècle, on ne se montrait pas économe. L’esprit et le sentiment se rencontraient sur un même homme, étaient dépensés sans compter. De même qu’on n’avait pas encore inventé les spécialités dans l’art de guérir et qu’un bon médecin se montrait de force à pratiquer de la bonne chirurgie, les qualités de caractère et de compréhension ne juraient pas de vivre côte à côte. La poitrine ne se sentait pas écrasée sous ce double devoir : aimer ses malades, étudier leur maladie. Pas d’essoufflement à la moindre besogne, à la publication d’une mince brochure ; on eût dédaigné l’assistance de la collaboration pour les œuvres de longue haleine. D’autre part, le désintéressement n’était pas restreint aux humbles de la profession, aux médecins de campagne qui roulent nuit et jour dans leur carriole, non rémunérés de leurs peines. La science se mettait à la portée des bourses légères. Lancisi soignait les pauvres.
Les papes en avaient fait leur médecin. Nos con-
temporains l’auraient nommé médecin de bureau de bienfaisance. Lancisi attendrait longtemps de nos jours avant d’être muni de sa chaire d’anatomie, au collège de la Sapience, à Rome. Il n’existe plus ce collège, et puis un professeur intelligent, comme Lancisi, cela choque nos instincts d’envie égalitaire. A supposer qu’hier, il fût devenu médecin du pape, comme il l’est resté pendant trente ans, assurément ses attributions ne lui eussent pas conféré l’ascendant qu’elles lui ^^alaient alors sur ses collègues. D’où la conclusion que' Lancisi a fort bien agi de vivre dans la Rome des anciens papes et de ne pas connaître notre Europe actuelle.
On se rappelle ses travaux sur l’anatomie du cerveau, ses coupes du centre ovale; il décrivait, en outre, les fibres musculaires du cœur : le plan externe contourné en spirale autour de la pointe, l’interne composé de fibres circulaires qui se continuent dans l’oreillette et forment l’origine des valvules auxquelles Lancisi accordait ainsi une structure musculaire. Aussi bien il voyait du muscle partout, dans le péricarde et jusque dans les ganglions nerveux. Il divisait les mouvements du cœur en trois temps, les deux derniers tiers de la systole des oreillettes correspondant aux deux premiers de celle des ventricules. Dans le cerveau, il attribuait l’étendue de la pensée au volume de la glande pinéale.
Mais Lancisi ne se cantonnait pas dans l’amphithéâtre d’anatomie. Il écrivit un mémoire sur les causes de la mort subite, la rapporta, en majeure partie, aux lésions concomitantes du cerveau ou du cœur, s’occupa des épizooties qui ravageaient le bétail, empiéta sur le domaine de l’histoire naturelle, considéra le ver solitaire non comme un animal unique, mais comme une réunion de cucurbitins unis par une pituite visqueuse, publia des relations d’épidémies extrêmement soignées, s’intéressa au paludisme. Médecin légiste, vétérinaire, naturaliste, épidémiologue, voilà bien des occupations pour un professeur d anatomie. Il y fit face avec un succès non démenti.
Sa figure douce et fine n’est cependant pas d’un chercheur. Relevée par un sourire indulgent, elle a, dans la minceur du masque, une expression de félicité reposée, quelque chose d’ecclésiastique, d’un Léon XIII, moins diaphane et à cheveux bouclés.
L’épidémie rhumatismale qui sévit à Rome en l’an 1709 semble avoir été une grippe infectieuse du temps. Début par coryza, courbature, fièvre; les malades toussaient, ressentaient des douleurs vives dans la poitrine. L’angine était fréquente.
Des complications de pleurésie, péripneumonie, aggravaient parfois le pronostic ; une teinte subictérique colorait les téguments. La convalescence s’annonçait par des épistaxis, de la diarrhée, des sueurs, des urines copieuses.
Comme traitement, Lancisi se félicitait de la saignée pratiquée avant le quatrième jour; les malades, tenus à la diète et au régime des boissons délayantes et évacuantes, mettaient la pleurésie ou pleuropneumonie survenues aux prises avec toutes sortes de , remèdes spécifiques ; sang de bouc, poudre de défense de sanglier, tête de poisson, excréments de cheval, antimoine diaphorétique. Cette médication détruisait le poison morbide qui résultait d’un mélange des sels volatils internes avec les sels nitreux absorbés par l’air.
Quant aux vésicatoires, l’auteur ne se dissimule pas leurs inconvénients dans les fièvres; il pense néanmoins qu’ils sont indiqués quand le corps est gorgé de sucs et que l’âcreté des humeurs se dissipe lentement.
Contre la pleurésie, on pouvait même adjoindre au régime précédent, l’usage de laxatifs légers : huile d’amandes avec sirop de violettes.
Lancisi ne partageait pas les préventions de quelques-
uns de ses contemporains contre le quinquina. Il connaissait fort bien les fièvres des marais pontins et savait à quoi s’en tenir sur le traitement. Celui-ci ne doit pas être institué trop tard, si possible pas au-delà du quatrième jour. Que par incurie du malade ou visite tardive du médecin, ce délai soit dépassé, le malade est perdu. Les ferments de la fièvre palustre ont pris possession du cœur et des nerfs : la médication est frappée d’impuissance.
Le médecin se souviendra que le quinquina est de maniement délicat : le tempérament du malade, la marche de la fièvre régleront ses modes d’administration.
Les débilités, les lymphatiques avaleront le remède dans un mélange de vin et d’eau de scorsonère : la quantité de véhicule portée à trois onces sera donnée avec le quinquina matin et soir pendant deux jours consécutifs des paroxysmes. Les jours intercalaires, on le fera seulement prendre à jeun. Quant aux fiévreux à système mal équilibré, ils délaieront le quinquina dans une infusion de chardon bénit à laquelle on ajoute quelques gouttes d’huile de scorpion de Mathiole. La dose de quinquina ne doit pas excéder deux scrupules à une drachme par prise.
C’est surtout la fièvre palustre pernicieuse avec anxiété précordiale, refroidissement des extrémités, coma, mouvements convulsifs qui se trouve bien dé la médication. Pour les cas graves, on modifie celle-ci de façon à la présenter sous forme de bols : deux scrupules d’écorces de quinquina, six gouttes d’huile de scorpion de Mathiole, un scrupule de diascordiun, pour un bol. La dose était répétée jusqu’au neuvième jour, deux fois les jours impairs, une fois les jours pairs; on continuait ensuite à raison d’une dose par jour, jusqu’au quatorzième jour. Cette préparation jouissait d’une efficacité triple : elle était fébrifuge, anthelmintique, stomachique. Ses effets touchaient au merveilleux.
A l’époque de Lancisi, les médicaments chimiques
n’attiraient plus sur eux les foudres de la faculté; notre médecin prescrivait, nous l’avons dit, l’antimoine diaphorétique dans la péripneumonie; ce qu’il reprochait aux chimistes, c’était moins leurs remèdes que leur vanité. Insupportable, la morgue de ces gens-là. Dissocier les éléments du corps, les isoler, les combiner, est d’un travail certes utile.
Seulement s’enorgueillir de la tâche accomplie au point de se rendre inabordable dénonce un esprit singulièrement myope. En fin de compte, la chimie n’explique pas tout; il reste encore les lois mécaniques qui président au fonctionnement des organes. De quel droit les envelopper d’un dédain si écrasant? Quand une loi est reconnue vraie, l’originalité ne consiste pas à la renverser, mais d’accorder les expériences avec elle. Ces réserves émises, Sylvius Deleboe est un grand homme et les étudiants seront bien inspirés d’étudier la chimie.
Quand la tête travaille, l’estomac se contracte mal, l’intestin plus mal encore. Lancisi n’était pas dyspeptique. La sobriété de régime à laquelle il s’était astreint réduisait à un minimum de fatigue le fonctionnement de son tube digestif. Hostile aux manifestations d’une originalité excessive, la tournure pondérée de son esprit ne consommait pas la force nerveuse en excès; il en restait assez, de cette force, pour veiller à l’entretien fonctionnel des organes.
Au surplus, les satisfactions d’amour-propre qui éclairaient la carrière de Lancisi choyé au Vatican étendaient leur influence apaisante sur son équilibre cérébral. Peu manger, penser avec modération, être adapté à sa vie, c’est là triple muraille qui défend l’approche de la dyspepsie. Il est une autre condition plus efficace encore : l’excitation du milieu. Mieux que les habitudes
frugales, les idées honnêtes, le contentement moral, agit l’éperon des sensations intenses et renouvelées.
Au XVIe siècle, époque de guerres civiles, de coups d’arquebuse au coin des rues, d’embuscades, d’émotions vibrantes, la constipation n’existait pas.
Elle s’est installée au XVlIe siècle, solennel et administratif. Tous ces gens portaient des perruques énormes; ils marchaient peu; c’était trop lourd. La stimulation physique n’activait plus les digestions languissantes. Jamais le lavement n’avait triomphé comme à la cour du grand roi ; la médecine évacuante rayonna dans une gloire d’apothéose.
Aimable et enjoué, Lancisi n’en eut guère besoin,'de médecine évacuante. Mais de bien digérer ne le fit pas vivre plus longtemps ; car .il mourut à soixante-six ans. Stahl, qui digérait très mal, vécut, lui, soixante-quatorze ans.
DE
Guillaume Mauqüest de Lamotte
Un peu oublié, ce Lamotte! Il habitait Valognes. La postérité ne cherche guère les grands noms de la Médecine en dehors des facultés ; c’est parfois un tort. Un traité des accouchements, un traité complet de chirurgie, gardent à Lamotte une place distinguée à côté des maîtres du commencement du XVlIIe siècle.
En obstétrique, Lamotte a décrit avec talent les signes de la grossesse normale : la chirurgie lui doit une série d’observations soigneusement rédigées et suivies de réflexions curieuses.
C’est encore de la bibliothèque de Bichat que nous avons tiré le Traité de Chirurgie de Lamotte. Bithat, né à Thoirette, village du ressort médical d’Oyonnax, revenait tous les ans dans son pays natal.
En 1889, nous traitions à Thoirette une épidémie de fièvre puerpérale ; un aubergiste qui quittait le pays nous céda tout un ballot de livres de médecine.
Depuis de longues années, ce qui restait de la bibliothèque de Bichat traînait dans son grenier ; Sydenham, Boerhaave, Baglivi, Haller étaient perdus sous les toiles
2o8 la thérapeutique des vieux MAITRES
d’araignée, La même occasion nous fit découvrir Lamotte. Malheureusement, pas d’annotations de Bichat à la marge des livres. Pendant ses vacances le maître vendangeait. Il écrivait peu.
C’est une physionomie bien vivante que celle de Lamotte : Il s’entend parfaitement avec ses trois confrères de Valognes, ce qui fait que la chirurgie y a « acquis une espèce de perfection ». Par contre, des réserves atteignent les chirurgiens voisins. - Si jaloux sont-ils les uns des autres, qu’ils seraient dignes d’un châtiment exemplaire : car cette jalousie les empêche d’agir selon les règles de la bonne foi. Ils prolongent le pansement des plaies : intérêt sordide de leur part ou ignorance qui les porte à imiter ce qu’ils ont vu faire, sans autre réflexion. Sans doute, à Paris, il y a de très honnêtes et habiles chirurgiens : mais que de fripons dans cette ville, « où la charlatanerie triomphe » ! Ils s’intitulent les maîtres de leur art, prétendant que c’est à eux seuls que les secrets de la chirurgie sont révélés. Ce n’est pas le titre qui décide du mérite ; c’est la pratique et surtout le raisonnement. Encore, ces qualités ne sont-elles appréciées que par les chirurgiens de Valognes ! Tout près, à Cherbourg, on ne les prise plus, ces qualités.
Très mauvais confrères les chirurgiens de Cherbourg! Exemple : Un jour, Lamotte est appelé auprès d’une femme atteinte de phlegmon iliaque. Consultation solennelle ! Quatre chirurgiens de Cherbourg sont adjoints à Lamotte. — « Il n’y a pas de pus, proclament les quatre chirurgiens de Cherbourg. » « Il y a du pus, risposte Lamotte. » Et il ouvre, rien ne sort. Lamotte presse sur le ventre de la malade, la change de place, la tourne, la retourne, lui fait retenir son haleine, lui commande le repos. Toujours pas de pus. Déconvenue humiliante. Et les chirurgiens de Cherbourg de s’ébaudir. Avaient-ils raison ? Quel âne que ce petit confrère de Valognes. Lamotte eut beau garder son sang-froid : son insuccès était connu par la ville avant qu’il fût
sorti de la maison. La nuit qu’il passa fut mauvaise : la satisfaction du devoir accompli n’assure pas toujours Je sommeil.
Mais le lendemain, quelle joie ! Le pus inondait le pansement. D’où était-il sorti ce pus ? Pourquoi n’avaitil pas coulé la veille ? Mystère !
Ce qui n’était, par exemple, un mystère pour personne, c’était la mine déconfite des confrères. Et les bourgeois de Cherbourg en discutaient sur le pas de leurs portes.
Lamotte nous conte un certain nombre d’aventures du même genre. Le malade succombe ; c’est qu’il s’était adressé à un autre confrère ! Pas de chance, les gens qui quittent Lamotte ; ils sont certains de leur affaire. Tant pis pour eux; ils devaient rester fidèles à leur médecin; d’ailleurs ces clients changeants étaient des gens du commun. Lamotte traite surtout l’aristocratie : gentilshommes de distinction, comtesses, marquises. Ne vous récriez pas ; la guérison récompensait leur confiance, confiance bien justifiée, s’il vous plaît!
Un peu inégale, la chirurgie de Lamotte, hardie ou apeurée au hasard des interventions. Il redoute l’ouverture des phlegmons de l’aisselle, en raison du voisinage des grands vaisseaux et trépane le crâne sans appréhension. Sa prudence était parfois avisée : dans les amputations, il appliquait préalablement le tourniquet qui faisait office de bande d’Esmarch. Ailleurs, la crainte du bistouri le conduisait à une prolongation indéfinie du mal ; il traitait l’entropion par l’arrachement des cils et réitérait l’évulsion à chaque réapparition du poil.
Sa thérapeutique médicale était de teinte galénique. A Valognes, l’élan donné par Paracelse avait été pares-
Fiessinger. — 14.
seusement suivi. La tradition se maintient toujours plus robuste dans les petits centres.
Lamotte ordonnait le frai de grenouille contre l’érysipèle, des fomentations astringentes et confortatives sur les écrouelles. « Ces fomentations devront être faites avec les roses, les balaustes, l’écorce de grenade, la tige de plantain avec sa semence, la noix de cyprès et l’alun, dans le gros vin rouge, le tout au bain-marie. »
Heureusement que Lamotte ne tient pas à la tradition par une docilité trop continue ; il s’élève vite audessus des pratiques de son temps. Il condamne la succion des plaies dans les blessures pénétrantes de la poitrine. A chaque duel était adjoint un suceur de profession : le sang paraissait, vite la bouche sur le foyer de l’hémorrhagie. Lorsqu’il s’agit d’une égratignure, soit; mais dans une blessure profonde, non pas; pareille manœuvre risque d’augmenter la perte du sang, et quel danger, quand un vaisseau important est atteint !
Autre bon point à Lamotte. Il rejette les injections dans l’empyème, publie des observations curieuses : celle d’un cabaretier, dont un coup de sabre fracassa le crâne. Les méninges furent tranchées, le sinus longitudinal ouvert, la pulpe cérébrale fortement entamée. Le blessé guérit en deux mois et demi, sans autre remède que l’eau-de-vie, les digestifs et les emplâtres. Une autre fois, il s’agissait d’une entaille du bas-ventre; notre chirurgien réduit le jéjunum qui fait saillie, lie, coupe l’épiploon, rapproche la plaie par deux points de suture, ménage assez de place pour introduire une tente à l’angle de la plaie.
Des aperçus sagaces éclairent le traitement de l’apoplexie.
Elle est, l’apoplexie, la conséquence d’un accident, (chute, coup, plaie) ou d’une maladie de cause interne. Le trépan est indiqué dans les deux cas. Son effet est toutefois moins assuré dans l’apoplexie de cause interne que dans l’apoplexie chirurgicale.
Sait-on que Lamotte pratiquait la trépanation dans l’épilepsie? Il disposait le malade à l’opération par des lavements, une saignée, une purgation. Dans une observation, l’épilepsie d’un adulte disparut tant que le crâne incisé au niveau du pariétal gauche resta ouvert : les accès se remontrèrent plus tard, moins violents toutefois et moins fréquents, avec la cicatrisation de la plaie. Lamotte se réjouit avec raison de ce demi-succès.
« Quand l’effet d’un remède, nous dit-il, que la raison nous indique, n’a pas tout le succès qu’on en attend, ce n’est pas une raison pour le proscrire absolument, surtout quand il est justifié par d’autres expériences : mais il faut, autant qu’il est possible, examiner les causes qui ont empêché le succès ; car la nature varie tellement dans ses différentes opérations, que très souvent, ce qui est bon à un malade est contraire à un autre, quoique tous deux paraissent atteints d’une même maladie, au moyen d’accidents qui leur sont communs. » Ces lignes sont d’un clinicien philosophe. Au lieu d’habiter Valognes, Lamotte eût résidé à Paris, fût-il devenu un maître éminent? Qui sait?
Sur les tempéraments appropriés, l’originalité se développe à la campagne mieux qu’en ville. Parce qu’il pense seul, l’homme est obligé de penser par soi. Pas d’inspirateur qui lui souffle les idées. Elles coulent d’une source personnelle. A une condition : qu’à la campagne, le médecin s’isole et n’alimente pas son appétit d’intelligence à la conversation mesquine du milieu.
DE
GEOEGES-EENEST STAHL
Toute opinion d’un homme supérieur devient matière à controverse. Il est si agréable de discuter sur une idée qu’un autre a pris la peine d’émettre. S’échauffer dans une polémique où chacun se renvoie des arguments puisés ailleurs, exerce une action stimulante, sans l’accompagnement de fatigue qu’entraîne une compréhension originale.
Stahl a-t-il médit de l’anatomie et de la chimie ? Oui, disent ses ennemis. Non, contestent ses admirateurs.
Peut-être bien les uns et les autres ont-ils raison. Le souvenir qui nous reste du professeur de Halle rappelle un esprit synthétique, très enfoncé dans ses convictions et persuadé moins par l’évidence des faits que par la vivacité de ses impressions. Une telle disposition mentale n’éclaire pas d’un jour égal les impressions successivement ressenties. Si vif est l’éclat projeté par la sensation présente, si brillantes apparaissent les associations d’idées qu’ébranle cette sensation présente que la sensation qui l’avait précédée s’efface dans l’om-
bre. Le souvenir d’une affirmation première est facilement emporté par le flot de l’affirmation subséquente. Hier est englouti par aujourd’hui. Des contradictions échappent à la plume trop absorbée par le sujet actuellement traité pour laisser place à des considérations inverses qui semblaient évidentes la veille. Ils sont rares les hommes supérieurs, imaginatifs si l’on préfère, l’imagination étant un attribut propre aux natures d’élite, ils sont rares ceux-là dont l’accord constant avec les sentiments s’exprime en une formule invariable : rassembler côte à côte des jugements disparates sur des propositions d’ordre non rigoureusement scientifique est jeu où le critique est assuré de gagner la partie. Nous avons déjà vérifié ce fait à propos de Ramazzini.
La lecture des œuvres de Stahl confirme ce que ces données générales permettent de prévoir. En ce qui concerne l’importance de l’anatomie et de la chimie, c’est tantôt le pour, tantôt le contre que nous voyons soutenir, au caprice de l’idée dominante du moment.
« Une chose qui nous a vivement affligé et contrarié, nous confie Stahl, c’est l’apparition des grands et fastueux travaux des anatomistes rflodernes. »
Voilà une phrase qui n’indique guère une sympathie extraordinaire pour l’anatomie. Ne nous pressons toutefois pas de conclure. Stahl ne tarde pas à revenir sur son assertion. « C’est une chose injuste, corrige-t-il ailleurs, et contraire à la vérité, que de tourner en dérision, de flétrir, comme une frivolité, l’étude exacte et complète de l’anatomie. »
De même pour la chimie. Un jour elle est indispensable, le lendemain c’est temps perdu que s’en occuper. « Le seul vrai et unique fondement de l’art médical est la réelle et profonde connaissance chimique des sécrétions et des excrétions. » Cette formule est du Stahl ami des chimistes.
Comment concilier avec elle la déclaration qui suit : *■ Depuis longtemps nous étions familiarisés avec les
banales et vulgaires inanités des chimistes. Le médecin n’obtient rien d’avantageux de ces subtiles recherches. »
Insister sur les sens opposés qui émanent de ces citations nous semble indigne de qui prétend embrasser l’envergure intellectuelle de Stahl. De si haut voyait-il que la confusion avait bien droit d’embrouiller quelque peu les petites choses. Une aperception large conçoit en grand et néglige les détails ; ceux-ci se heurtent avec étrangeté, quand on ne remonte pas à la pensée directrice; mais d’atteindre jusqu’à elle fait dédaigner les contradictions qu’on domine. C’est la raison seule de la contradiction qui importe.
Assurément Stahl n’entendait reprocher à l’anatomie et à la chimie que l’empiètement trop hardi dont elles envahissaient le domaine de la pratique médicale. Être médecin est l’essentiel. Étudions l’anatomie et la chimie, mais ne nous égalons pas à des génies du jour où nous connaissons l’une et l’autre; d’autant qu’il nous sied de demeurer modestes. La chimie, par exemple, n’est qu’une science dans l’enfance; tant de parties en sont ignorées qu’il n’est pas permis de s’enorgueillir de celles qui nous sont familières. Elles n’ont droit, l’une et l’autre de ces sciences, à nos égards que dans la mesure où elles secondent la tâche du praticien. La clinique sera toujours le tronc de l’arbre; l’anatomie et la chimie compteront comme branches. 11 s’agit de ne pas confondre l’accessoire avec le principal.
Entre tous les bonheurs qui échurent à Stahl c’est peut-être là le principal : d’avoir vécu il y a cent cinquante ans. Professeur à la faculté de Halle, médecin du roi de Prusse, il pourrait encore être tout cela aujourd’hui. Seulement son exposition de l’animisme, auquel il tenait tant, n’aurait pas grand succès dans le monde moderne
si fermé à l’abstraction. L’âme, principe immatériel, ordonnatrice des mouvements nécessaires à la conservation du corps, quels haussements d’épaules, à ce fatras de visionnaire?
En place du mot âme, mettez pourtant force nerveuse. Voyez l’ampleur que prend la doctrine! Elle rend compte des phénomènes de la vie qui sont le mouvement primordial d’assimilation imprimé à la constitution matérielle.
La force nerveuse décroît avec l’âge. Conséquence : langueur des fonctions, sensations émoussées, fatigue de l’attention.
C’est la force nerveuse dont l’activité dans le cerveau donne la mémoire et l’imagination au jeune homme. L’adulte se contente du jugement et de la réflexion, qualités solides qui tiennent au tassement de la force nerveuse qu’opèrent les années. A tout âge c’est la force nerveuse qui entretient la chaleur et la fluidité du sang, favorise les sécrétions, provoque les excrétions.
C’est encore la force nerveuse qui commande la marche des maladies : elle combat la cause morbifique, soit qu’elle la détruise, soit qu’elle annihile ses effets. Les hommes qui disposent d’une force nerveuse puissante déploient dans les causes les plus légères, tout l’appareil des mouvements de réaction. La sensibilité exquise de leur système nerveux leur crée comme une ligne avancée de défense. Tout en étant exposés à la maladie, ils restent garantis d’elle. Ils luttent contre des maladies légères et cela très fréquemment, tandis qu’ils tiennent à distance les maladies graves qui ne peuvent les surprendre à l’improviste. Voyez au contraire ces sujets vigoureux : parce que leur santé est robuste, ils n’opposent à la maladie qu’une réaction maladroite. La gravité du mal augmente de ce manque d’éducation à le combattre.
Réaction et maladie sont deux termes confondus par
2i6 la thérapeutique des vieux MAITRES
le vulgaire : dans l’inflammation, la chaleur, la rougeur, la tumeur, la douleur ne constituent pas la maladie : elles ne sont que les effets de la maladie et indiquent l’action du principe qui veille à la conservation du corps. Ces effets préservent le sang de la corruption et conjurent le danger. Il deviendrait imminent sans eux. On croit entendre l’axiome énoncé par le professeur Bouchard : plus. l’aptitude morbide est grande, moins il y a de lésion locale. Encore la lésion locale n’est-elle pas toujours suffisante. La maladie s’aggrave lorsque la cause matérielle l’emporte sur la nature.
Les effets de l’inflammation comprennent des phénomènes de réaction locale : la fièvre est un effet de réaction générale. On respectera la fièvre comme on respecte les symptômes de l’inflammation ; la thérapeutique ne doit agir qu’en favorisant l’effort salutaire de la fièvre ou de l’inflammation, effort qui tend à expulser du corps une matière nuisible à l’économie.
Les boissons délayantes, la saignée, les sangsues,les purgatifs, c’est à quoi se bornera l’intervention du praticien. Il n’oubliera jamais que le thérapeutique ne peut rien sans la nature ; mais que la nature, autocrate par constitution, peut beaucoup sans le secours de l’art.
Que si le malade est par trop affaibli, on le stimulera par une mixture tonique. Qu’on ne compte pas sur les médicaments altérants ; ils n’existent pas. On ne purifie le sang que par l’évacuation des poisons aidée d’une alimentation convenable.
Stahl rejette le quinquina du traitement des fièvres intermittentes ou ne l’ordonne qu’à des doses faibles. Il enseigne que le quinquina n’agit que par son principe astringent : de là constipation et engorgement des viscères. L’erreur du maître étant toujours dépassée par le disciple, l’élève de Stahl, Juncker, va jusqu’à traiter le quinquina de médicament inepte.
Des aperçus de pratique sagace signalent l’emploi de l’opium ; ce médicament, en supprimant les mouvements, s’oppose à la réaction de l’organisme. Tout au plus, de temps à autre, et administrées avec prudence, quelques pilules de cynoglosse !
Les cachectiques ne se trouveront bien des martiaux qu’à une condition : qu’il ne reste que l’atonie à corriger. On prescrira en pareille occurrence le safran de mars antimonié, la teinture de mars apéritive de Ludwig. Pas d’eaux minérales ferrugineuses ; bien plus, dans n’importe quelle maladie, jamais d’eaux minérales. On tolérera seul l’usage des eaux minérales acidulées qui conviennent aux palpitations de cœur.
Les hémorrhoïdes constituent un émonctoire par où l’organisme se débarrasse du sang trop abondant. Le rhumatisme doit être considéré comme une sorte de congestion humorale, dont souffrent communément les personnes pléthoriques. On le traitera par les dérivatifs, diurétiques (esprit de nitre, c’est-à-dire acide azotique étendu d’eau, nitre), sudorifiques.
Déjà, dans sa dissertation inaugurale sur l’art de connaître et de guérir les maladies des intestins, Stahl, bien qu’il ne fût âgé que de vingt-quatre ans, se révélait comme une personnalité d’idées indépendantes.
Nous y trouvons signalée l’utilité des poudres absorbantes et le danger des alcalins dans les cas d’inflammation , hypersthénie gastrique ou hyperchlorhydrie, dirions-nous aujourd’hui.
« La poudre d’yeux d’écrevisse neutralisera ainsi l’acidité capable de surexciter l’inflammation et provoquera la diminution et disparition de la matière stagnante. Quant aux sels alcalins fixes ou volatils, en raison de leur facile dégénérescence en matière salée ou sel acide, ils sont dangereux dans toute inflammation par la chaleur et les douleurs qu’ils risquent d’augmenter. »
Pour le même motif, on bannira de l’alimentation les boissons froides, acides, vin, aromates. Jusqu à 1 an-
tisepsie du tube digestif dont nous découvrons l’ébauche dans le conseil suivant : « Le camphre, la myrrhe seront employés avec succès dans le cas de corruption des matières. »
Contre les hémorrhagies intestinales mentionnons encore la ligne de conduite tracée : tout d’abord la saignée et ensuite administration à l’intérieur d’un mélange liquide de myrrhe et de mastic (mastic, une partie, huile d’olives, cinq parties, le tout chauffe jusqu’à parfaite dissolution du mastic).
En vérité on ne peut que s’incliner devant cette thérapeutique qui s’inspirait empiriquement de méthodes dont la raison scientifique comme pour l’hypersthénie gastrique, n’a été fournie que dans des temps tout proches de nous. Partout nous nous rencontrons avec cette pensée impérative de seconder l’action prépondérante du système nerveux dans la marche naturelle de la maladie vers la guérison.
Certes le doute qui écarte l’usage du quinquina dans la fièvre intermittente n’est pas justifié. Au surplus des prescriptions trop anodines parfois attiraient à Stahl cette question de Hoffmann : l’autocratie de la nature suffit-elle'à guérir l’épilepsie?
La postérité néanmoins passe volontiers éponge sur ces erreurs. La loupe de la critique mesure les grains de sable. Dirigée vers les larges surfaces, elle ne laisse traverser qu’une image imparfaite dont l’objet est dénigré parce qu’il est mal perçu. Ce n’est qu’aux infiniment petits que convient la critique. A qui veut comprendre le grand, il faut l’admirer.
Au point de vue philosophique, Stahl semble avoir subi 1 influence de Malebranche. Le Dieu de Malebranche qui est tout entier dans toutes les parties de
la matière a quelque rapprochement avec l’âme de Stahl.
C’est sans doute l’immixtion de cette métaphysique dans la médecine, immixtion jointe à la langue un peu obscure et à la prolixité d’argumentation que lui reprochait Leibnitz, ce sont ces bizarreries et ces défauts qui ont si singulièrement rétréci le cercle des lecteurs de Stahl.
Et cependant que d’erreurs nos contemporains eussent évité à la méditation de sa doctrine! Les ravages qu’a faits il y a quelques années la médication antipyrétique à outrance dans le traitement des maladies infectieuses, ces ravages eussent-ils entraîné tant de victimes si les médecins s’étaient souvenus de cet axiome émis par Stahl : « C’est précisément à l’aide des assauts fébriles que les hommes sont délivrés des fièvres et delà par la puissance spontanée de la nature, sans l’intervention d’aucun moyen actif. » L’avantage que ces bains froids procurent aux fébricitants ne doit pas faire oublier que c’est d’une erreur d’interprétation qu’est née cette méthode thérapeutique. Par elle, on voulait diminuer le degré thermique : les malades allaient mieux non parce que leur fièvre était moins élevée, mais parce que l’eau froide tonifiait le système nerveux et provoquait l’élimination des déchets toxiques.
Encore une vérité que les écrits de Stahl contenaient en germe, cette nécessité de tonifier le système nerveux, c'est-à-dire de favoriser l’autocratie de la nature dans la lutte contre l’infection.
11 pressentait de plus les rapports du foie avec l’intestin dans la formule : vena portae^ porta malorum. Avant la découverte de l’oxygène, il imaginait l’existence d’un principe insaisissable dont les corps combustibles étaient chargés ; le phlogistique. Son dédain pour les chimistes ne l’empêchait pas d’en être un très grand : il émettait une théorie sur les sels, laissait son nom à des composés qu’il préparait : le sel sulfureux de Stahl.
Il y a de quoi rester confondu à qui récapitule le nombre de problèmes que soulevait cet esprit, un des plus puissants qui aient honoré la médecine.
Cela prouve que, plus une chose est jugée de haut, moins elle est entachée d’erreur ; les grandes lignes aperçues demeurent invariables.
De la doctrine de Stahl il reste beaucoup. C’est parce qu’il avait beaucoup pensé.