LA THÉRAPEUTIQUE DE GEORGES BAGLIVI
pratique et le mémoire sur l’usage et l’abus des vésicatoires. Bien supérieur celui-ci à celui-là. L’impression qu’il nous laisse est d’une intelligence dont le vol plane très haut et qui a atteint les sommets du premier coup d’aile.
Baglivi n’était âgé que de vingt-huit ans lorsqu’il publia sa « Médecine pratique. » On comprend l’hésitation des contemporains à reconnaître la valeur d’une œuvre signée d’un tout jeune homme. D’autre part il apparaissait si frêle! Son portrait nous le montre et il avait trentequatre ans à cette époque, le front haut, si haut sous ses cheveux bouclés que les yeux, un œil curieux, bridé et peut-être atteint d’un léger strabisme, que les yeux sont renvoyés dans une face presque trop exiguë, semble-t-il. 11 résulte de cette disposition un amincissement du masque osseux qui ramasse en un ovale d’enfant le nez aux narines ouvertes, la lèvre ironique et le menton à fossettes que supporte le linge mal empesé d’un petit col rabattu et sans cravate.
La discussion sur l’inconvénient des vésicatoires soulevée dernièrement par M. Huchard, à la Société de Thérapeutique, donne un regain d’actualité au mémoire de Baglivi.
Celui-ci s’arrête complaisamment aux accidents provoqués par la révulsion cantharidienne : soif, sécheresse de la bouche, dysurie et hématuries ; jetons un coup d’œil en passant au groupe des troubles locaux : cicatrisation pénible et gangrène de la plaie et réservons toute notre attention pour les désordres nerveux. Nous apercevons d’abord les soubresauts de tendons ; leur importance s’efface toutefois devant la solennité du coma, du délire et des convulsions. Jamais de vésicatoires à un délirant : on le tue ; pas davantage de vésicatoires aux
fiévreux, surtout si on appréhende des convulsions : ils auraient le sort des délirants. Au médecin de ne pas transformer ses malades en clientèle de nécropole.
Par contre le vésicatoire sera utile dans tous les cas où il s’agira de dissoudre ou d’atténuer les vices du sang. Les maladies des yeux, la toux avec expectoration, la pleurésie tireront avantage de la révulsion cantharidienne. Parfois même le médicament pourra être administré par une autre voie, le tube digestif par exemple. Thomas Bartholin prescrivait les cantharides à l’intérieur. Il, les considérait comme spécifiques dans la gonorrhée, la suppression d’urine et les calculs urinaires. Il formulait : un scrupule de poudre de cantharides dissous dans trois onces de vin du Rhin ou d’espritde-vin ; laisser macérer quelques jours ; filtrer ; à prendre chaque jour une cuillerée mêlée à sept cuillerées de vin. Avant Bartholin, Hippocrate avait déjà recommandé les cantharides contre l’hydropisie : trois cantharides dont on ôte la tête, les ailes et les pieds : piler dans deux onces et demie d’eau et faire avaler au malade qui boira de l’eau tiède par-dessus.
Les dangers que Baglivi reconnaît à la révulsion cantharidienne peuvent, en résumé, être traduits ainsi qu’il suit. Traduction libre en’ langue moderne : les vésicatoires seront bannis du .traitement des maladies infectieuses aiguës, ils provoquent une irritation rénale trop intense par l’adjonction qu’ils réalisent du poison cantharidien uni avec les toxines microbiennes. On n’autorisera le vésicatoire que dans les infections très atténuées ou les maladies non fébriles.
Tenu en garde contre les mirages thérapeutiques, Baglivi n’en a pas moins cédé à l’illusion qu’éveillent les coïncidences d’un traitement heureux. Tout de suite on est tenté de considérer comme spécifique une médication qui a réussi. On joue un rôle, n’est-ce pas, auprès d un malade, et quiconque joue un rôle en exagère fatalement l’importance. L’amour-propre réclame sa place
la thérapeutique de GEORGES BAGLIVI
dans une cure ; à quoi bon un médecin, si le malade guérit tout seul ? Celui-ci va bien : c’est donc à vous qu’il le doit.
C’est ainsi que dans la fièvre intermittente, Baglivi prône le sel ammoniaque et la camomille, au détriment du quinquina qui, d’après notre auteur, est plein de dangers, du moins à Rome, et dont il se sert très rarement : c’est encore la même erreur d’interprétation qui lui fait désigner la violette comme spécifique des maladies convulsives et nerveuses.
Le sourire vient aux lèvres. Lequel de nous hélas ! n’a pas sa chimère ? D’ailleurs Baglivi ne s’y laissait pas bercer plus que de raison.
Le rêve ne l’enlevait pas à la perception du monde réel. Sa thérapeutique en général voyait juste.
Les fièvres aiguës sont à leur début justiciables de la saignée ; qu’elles s’accompagnent de vertiges, d’un état syncopal, d’anxiété, un vomitif est préférable. On usera à cet effet de préparations antimoniées : le crocus metallorum que l’on associera à du vin. L’ipécacuanha trouvera surtout ses indications dans la dysenterie et les hémorrhagies.
Quant aux réfrigérants, opposés aux fièvres aiguës, ils risquent d’en entraver la crise. Une grande prudence commandera leur emploi.
Dans l’ictère, nous voyons préconisé un vin médicamenteux où entrent les feuilles de séné, l’absinthe, la petite centaurée, les baies de genièvre ; l’auteur y ajoutait de la limaille de fer. Les calculs urinaires étaient expulsés par les eaux minérales et les balsamiques tels que décoction de pin ; les douleurs vives expulsives réclamaient- l’usage des émollients et des calmants.
A l’asthme convenaient la gomme ammoniaque, f oxymel scillitique, le spermaceti et le julep de tabac dont on corrigeait le goût désagréable par l’adjonction de sirop d’althaea. Des infusions d’hysope, scabieuse,
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véronique, lierre terrestre servaient d’excipient à ces divers remèdes. L’air de la campagne, l’usage interne du lait étaient recommandés avec avantage. A la rigueur, une saignée soulageait les paroxysmes asthmatiques; mais elle risquait d’affaiblir et le médecin devait plutôt chercher à démêler la vraie cause ^ de l’asthme, afin d’utiliser une thérapeutique plus certaine et moins périlleuse; l’asthme qui vient de l’estomac était combattu par les évacuants ; on rappelait l’affection cutanée dont la disparition avait engendré les crises d’oppression, il était requis de poursuivre l’inffammation concomitante du poumon.
Ce souci d’une thérapeutique étiologique était plus nettement encore formulé dans le traitement de la goutte. Celle-ci provient d’une triple cause : l’abus du vin, les excès vénériens, le repos prolongé. On lui opposera le lait et les boissons aqueuses, la modération dans les rapports sexuels, l’exercice.
Le médecin qui se targue d’éviter les hypothèses y tombe quand même. L’infirmité de l’esprit humain le mène aux raisonnements qu’il réprouve.
Baglivi n’admettait pas d’hypothèses, celles d’autrui s’entend : car pour les siennes, il se montrait d’une tolérance inconsciente et naïve. Il dotait la dure-mère d’une structure musculaire, lui attribuait des alternatives de tension et de relâchement dont la conséquence était un mouvement de systole et de diastole dans l’encéphale. Au cerveau de lancer le fluide nerveux comme le cœur lançait le fluide sanguin. Conclusion par analogie qui, de tous les modes de raisonnement, est certainement le plus défectueux ! Cela même, Baglivi l’avait dit. Au nombre des obstacles qui entravent les progrès de la médecine, il avait placé l’abus de ce procédé de