HERMANN BOERHAAVE
Qui fouille l’histoire est émerveillé de l’encyclopédie de connaissances que possédaient nos pères. Prêtres, littérateurs, artistes, hommes de science promenaient leur curiosité sur un champ d’étude dont l’étendue nous consterne.
Sait-on que Bossuet parlait en forts bons termes de l’acidité du suc gastrique? « Ces eaux de la nature des eaux fortes, nous apprend-il, ont la vertu d’inciser les viandes et les coupent si, menues qu’il n’y a plus rien de l’ancienne forme. » Et Bossuet ne restreignait pas son érudition au chimisme stomacal. Des artères il avait fait le cœur périphérique : il avait prévu le nœud vital de Flourens ; if s’était occupé, avant Darwin, de l’expression des émotions. Quelle ironie! Bossuet précurseur de Darwin.
Parmi les littérateurs, est-il besoin de rappeler Descartes et Pascal, puissants écrivains et prodigieux savants? Et les artistes de la Renaissance, Michel-Ange, Léonard de Vinci, ne pratiquaient-ils pas le cumul avec un sans-
gêne extraordinaire? Peintrès, sculpteurs, architectes, ils étaient tout cela à la fois ; et Vinci se créait en plus une réputation de physicien, d’ingénieur et de musicien.
Les grands maîtres de la médecine tentaient communément des incursions à côté de leur art.
Hippocrate pratiquait la philosophie. Ne s’était-il pas écrié qu’un médecin philosophe est l’égal des Dieux? Galien composait deux cent cinquante traités sur l’histoire, la philosophie, les sciences, la rhétorique, la grammaire. Dans les temps modernes, Stahl alliait à l’étude de la métaphysique, l’enseignement de la matière médicale, de la physiologie et de la médecine pratique.
Boerhaave, lui, apprit l’histoire, la philosophie, l’hébreu, le chaldéen et donna des leçons de mathématiques.
Vraiment, nous sommes un peu petits à côté de ces gens-là. Ce n’est pas rien que la pénombre du passé qui les amplifie ainsi à nos yeux. Une originalité qui résiste à l’amoncellement du savoir n’est jamais qualité banale et ces chercheurs que n’incommodait pas leur bagage d’érudition nous font envie par l’ardeur dont ils entretenaient leur appétit de pensée.
Aujourd’hui, grâce à la division progressive du travail, chacun se cantonne de plus en plus dans sa spécialité. Aucune objection à cela. Toutefois la direction en ■ un seul sens imprimée aux occupations, en quoi interdit-elle, pour qui s’y résout, la conduite inverse du voisin à savoir, celle qui ouvre accès à des activités multiples ? Il est des gens qui ne tolèrent chez autrui que le bagage de qualités dont ils sont munis euxmêmes. Tout ce qui excède le poids de ce bagage est enregistré comme défaut. Spécialistes eux-mêmes et confinés dans le cercle de leur spécialité ils accablent de leur dédain quiconque se risque hors de la plate-bande que sa profession lui assigne. .
Un médecin se délasse, aussi discrètement qu’on voudra, dans les lettres et les arts. C’est un esprit superficiel.
Son amour de l’étude ne se satisfait pas d’un tronçon de science; clinicien, il est curieux de chimie; chirurgien, il s’adonne à la physiologie; accoucheur, il entreprend de la chirurgie. Cela suffit. L’homme est jugé. Puisqu’il se complaît à plusieurs spécialités, il n’est propre à aucune.
Les esprits murés dans une besogne strictement limitée, voilà les grands hommes. Moins ils se répandent, puis ils s’élèvent. Peut-être cependant la justesse de cette assertion ne s’étend-elle pas au-delà du vivant de ceux qu’elle glorifie. La postérité n’entend pas grand’chose à ces adulations réciproques d’une camaraderie intéressée.
Voici donc un certain nombre d’écrits de Boerhaave; les huit volumes des Institutions de Médecine, le Traité de la pierre, des maladies des yeux et l’introduction à la Médecine pratique, le tout traduit du latin et édité chez Byasson, « A l’Ange-Gardien et à la Science. » Paris, 1749.
Le texte n’est pas exempt de naïveté. « Le premier devoir du médecin, nous apprend le professeur de Leyde, est de visiter le malade : cette visite lui en fait connaître le sexe, s’il est mâle ou femelle. »
Nous voilà renseignés sur l’état civil du patient. Etudions maintenant son tempérament.
Ce que l’on appelle tempérament est le concert des éléments du solide et du fluide. Il existe un tempérament huileux; cela se voit clairement quand le corps est plein d’une graisse épaisse. II existe aussi un tempérament salé, ce qu’on connaît par l’âcreté de la sueur et de l’urine. Le tempérament putride est décelé par la fétidité de l’haleine : on le diagnostique à trois pieds de distance.
Restent les tempéraments aqueux, bilieux, terrestre,
la thérapeutique de HERMANN BOERHAAVE
atrabilaire. L’hypothèse règne despotiquement dans ces distinctions. Inutile d’insister.
L’examen du malade est continué sur les actions vitales : « Respirez-vous facilement »? sur les actions naturelles : « L’appétit est-il perdu »? sur les actions animales : « Y a-t-il délire? »
On recherchera la partie affligée, si ce sont les viscères, les glandes, les endroits concaves comme les cavités du cœur ou tel autre appareil.
Dans la partie affligée, quelle est la matière peccante? une matière solide (polypes, vers, athérome, squirrhe, chancre)? ou une matière liquide comme il arrive dans les maladies vénériennes et le scorbut?
Ces données acquises, ne vous hâtez pas de conclure au traitement.
Ordonnez un remède anodin; puis enfermez-vous dans votre cabinet. 11 s’agit de réfléchir.
L’indication des remèdes est vitale (air, alimentation), préservatoire (diète, saignée, vésicatoires, remèdes évacuants et altérants), curatoire, adoucissante.
L’indication curatoire embrasse toutes les causes qui ont besoin de secours. Ceux-ci agissent en corrigeant Fâcreté par des remèdes contraires (alcalins contre les acides), ou en avançant la maturité : ce dernier résultat sera obtenu après qu’on aura adouci ce qui est âcre. Ainsi les fomentations émollientes dans l’ulcère des narines. Au lieu d’une humeur âcre qui sortait de la tête, vous amènerez par ce moyen la sortie d’une mucosité qui est une matière mûre, d’élimination naturelle.
L’indication adoucissante consiste à calmer : elle soulage la douleur, arrête les évacuations trop abondantes.
Sur cette pathologie générale un peu trouble, étaient édifiés des conseils pratiques excellents. Si Boerhaave a eu le tort de rechercher la salivation dans le traitement par le mercure, en revanche il a eu le mérite d instituer la médication alcaline dans la goutte. Il ordonnait du savon (un scrupule répété trois fois par jour) associé
au nitre et faisait boire par dessus une infusion de plantes apéritives fraîches (aigremoine, mélisse).
Les petites véroles guérissaient par les décoctions de gaïac : c’était la seule boisson autorisée ; en outre des fumigations pratiquées avec l’esprit-de-vin favorisaient la sortie des sueurs.
Boerhaave faisait grand cas de la coloquinte. Il en usait dans les paralysies, à très petites doses, ne dépassait pas une quantité variant de la dixième à la sixième partie d’un grain.
Une maladie convulsive s’était glissée parmi les jeunes gens de l’un et de l’autre sexe à Harlem. Les médecins n’y pouvaient rien. « C’est l’imagination qui est blessée », affirma Boerhaave appelé en consultation, et il appliqua un fer rouge sur le bras des convulsionnaires. Instantanément tout le monde fut guéri et l’épidémie cessa.
Les médications n’étaient pas toujours aussi énergiques ; telles le suc de laitue et des chicoracées contre la phtisie, l’application topique de sel de cuisine chaud dans l’hydropisie.
Toutefois le traitement de la gravelle urique n’a pas subi de modifications notables. Les malades continuent de se bien trouver du régime préconisé par le médecin de Leyde. Le voici dans ses lignes essentielles :
Alimentation végétale. Légumes verts, frujts. Petit lait comme boisson. Exercice assez fréquent pour empêcher l’obésité. Quand la pierre chemine, boissons abondantes et bains pour relâcher les voies naturelles et faciliter son glissement. A l’occasion ouvrir les reins pour extraire le calcul : ce n’est pas là une opération commode. Boerhaave avoue que nous ne connaissons pas bien la situation des reins. Avant de prendre le bistouri, il sera prudent d’attendre l’apparition d’une tumeur lombaire. Au moins saura-t-on où pratiquer l’incision.
Une fois engagée dans l’uretère, la pierre suscite
le mouvement convulsif de ce conduit. On combattra le spasme par l’administration de l’opium. Une injection d’huile par le cathéter permettra la sortie de la pierre tombée dans la vessie. Le malade gardera l’huile injectée : 11 expulsera par cette méthode des pierres plus grosses que des avelines.
Quand l’intervention chirurgicale devient indispensable, l’auteur recommande l’incision au-dessus du pubis. C’est le procédé de choix en face d’une pierre grosse. La vessie emplie d’eau, on rase le pubis, on ouvre entre les muscles droits : la vessie est découverte, le péritoine écarté. Alors seulement on tente l’ouverture.
Le traité des maladies des yeux est œuvre médiocre; on y trouve recommandé l’usage interne du jus de cloportes contre l’ophtalmie, le fiel d’anguille ou de brochet contre les taies de la cornée. La poudre suivante, dont la recette est conservée dans nos formulaires, réussit mieux dans ce dernier cas : aloès soccotrin, calomel, de chaque trois centigrammes; sucre quatre grammes, pour insufflations. Quant à l’opération de la cataracte, l’auteur s’en tient à la méthode recommandée par Celse. Il n’y a rien à ajouter, affirme-t-il. Il s’agit du procédé d’abaissement par l’aiguille introduite « au-delà de la tunique uvée, vers le cercle ciliaire. »
L’influence de Spinosa sur Boerhaave est manifeste. Le style géométrique de l’Ethique se retrouve dans les publications de notre professeur. Ce sont propositions, théorèmes, lemmes, corollaires ; la compréhension des phénomènes vitaux découle de données mathématiques ; la fonction d’un organe est expliquée par une formule invariable; le dessin d’un losange et la complexité de
la vie sont subordonnés aux mêmes principes rigides qui ne connaissent ni déviation, ni oscillation autour de la loi qui les régit. Cela ne valait pas la peine, comme l’avait fait Boerhaave, de réfuter Spinosa dans une dissertation philosophique pour lui emprunter sa manière d’argumenter ; en philosophie cette manière était spécieuse; elle aboutissait aux erreurs les plus fâcheuses en médecine, car elle aveuglait sur tout ce que le système chémiatrique de Sylvius contenait de vérité. Proscrire les hypothèses des fermentations n’était pas un progrès : remplacer ces hypothèses par des calculs mathématiques donnait l’illusion d’une explication, mais n’en constituait pas une.
Fils d’un pasteur protestant, sans ressources à la mort de son père, secouru par le bourgmestre de Leyde, Boerhaave avait connu les débuts difficiles.
Sa sympathie pour autrui s’éveilla au souvenir de ce qu’il avait souffert. Il fut aimé de sa clientèle comme sont aimés ceux dont le cœur a été douloureusement ébranlé par la vie. Au sortir d’une maladie qui l’avait mis en danger, ce fut une allégresse générale. La ville de Leyde illumina.
Plus tard, goutteux, cardiaque, anhélant dans son fauteuil, Boerhaave conserva vis-à-vis de chacun cette bienveillance émue qui lui valait sa popularité. Ses confrères lui demandaient des consultations : il répondait à tous. Trop discerné avait-il le mystère des causes pathologiques pour faire le superbe. Son attirail de raisonnements mathématiques ne le convainquait qu’à moitié. 11 avait atteint, à force de travail, à cette ignorance savante qui se connaît, dont parle Pascal.
Si la postérité ne lui tient guère compte de cette modestie, au moins devrait-elle s’incliner avec respect devant le modèle que fut cet homme, de praticien probe et pieusement attaché à ses devoirs professionnels. « Attention ! s’écriait-il, devant ses élèves au lit des malades, il s’agit de peau humaine. »
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