‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 28 sur 52 · JEAN ASTRUC · texte numérisé non relu

JEAN ASTRUC

Nous aurions désiré écrire la thérapeutique de Bordeu. Ce grand homme, ami des encyclopédistes, personnifie la médecine du XVIIB siècle, élégante, intelligente, pratique, pomponnant d’hypothèses discrètes les faits d’observation exacte. Malheureusement nous n’avons pu nous procurer les oeuvres complètes de Bordeu. Ses recherches sur l’histoire de la médecine nous ont montré l’esprit hardi, original, convaiücu qu’il était; elles ne suffisent pas à dessiner le praticien. Sauf un chapitre sur la thériaque proclamé le chef-d’œuvre de l’empirisme et un chaud plaidoyer en faveur de l’inoculation, cet ouvrage ne nous révèle pas les médications familières de son auteur.

Faute de Bordeu, nous noùs sommes rabattu sur Astruc, moins vivant, moins personnel, hésitant parfois à dégager son avis du bagage d’érudition qu’il traîne avec soi. Il savait tant de choses.

La postérité qui demeure indifférente aux connaissances acquises se soucierait toutefois peu des succès de

concours et de professorat remportés tant à Toulouse qu’à Montpellier et à Paris par ce médecin si d’autres qualités que celles de l’enseignement n’eussent sauvé son nom de l’oubli, cette résultante des gloires applaudies et non discutées de leur vivant. Ce n’est pas davantage comme médecin de Louis XV qu’Astruc s’impose à notre attention. Sa Majesté Royale ne discernait pas toujours le vrai mérite : à preuve Lieutaud, ce prétentieux sans surface, qu’elle choisit pour médecin à la mort de Sénac. Ce n’est même pas le nombre de ses ouvrages qui vaut à Astruc une des premières places dans ce XVIIIe siècle si extraordinairement fécond. Il composa, il est vrai, un traité sur l’immatérialité, l’immortalité et la liberté de l’âme, un autre sur la peste, un troisième sur les sources originales où a puisé Moïse pour composer son livre de la genèse, sans compter une foule d’autres écrits, dissertations sur la physiologie, l’histoire naturelle, la pathologie. Ses ouvrages sur les maladies vénériennes et les maladies des femmes ont été traduits en anglais, en latin, comme classiques de l’époque. Tout cela, labeur, honneurs, titres, n’eût pas suffi à faire d’Astruc un homme remarquable ; mais il valait par autre chose. Il a très heureusement dominé sa situation grâce à son intelligence ouverte, accessible à la contradiction et dans n’importe quel poste, si subalterne fût-il, il serait demeuré quelqu’un. Aux aguets des progrès thérapeutiques, il ne rejetait aucune affirmation de parti pris, signalait les remèdes empiriques et étranges non pour les blâmer, mais pour rendre les médecins attentifs à les éprouver, s’ils en trouvaient l’occasion. Un grand souci de l’observation servait de base à son expérience ; il était modeste, bon pour les pauvres, n’avait qu’un tort : se méfier de son imagination dont il n’osait utiliser la richesse. Pardessus tout, il redoutait d’être rangé parmi les faiseurs d’hypothèses. Cette crainte l’empêchait de conclure dans la discussion : deux interprétations qui semblent contradictoires se résolvent souvent dans une interprétation

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supérieure qui concilie tout. C’est cette interprétation supérieure qui effrayait Astruc. Il préférait rester empêtré dans les faits : les tasser en provisions de science aplanies et substantielles dépassait sa volonté. De là cette impatience qui saisit le lecteur. L’exposition est judicieuse, le plan bien conçu, l’expérience du praticien se trahit à chaque page, il manque la vision d’en haut qui coordonne, établit les perspectives.

Cette manière de comprendre la science explique le dédain avec lequel Astruc jugeait ce génie que fut Sylvius Deleboe : « Ce médecin eut beaucoup de vogue pendant sa vie, dit-il quelque part; mais ses ouvrages ne l’ont pas maintenue ». Et cependant que de justesse dans les vues des chimistes ! Notre professeur le recpnnaissait le premier.

Hecquet avait évalué la force musculaire de l’estomac et celle des muscles abdominaux à un poids de deux cent soixante-et-un mille livres. Elle ne dépasse pas quatre livres et trois onces, ripostait Astruc. D’ailleurs, ajoutait-il, les fervents de la salive et du suc pancréatique sont plus actifs que tous ces muscles à action si merveilleusement calculée.

Très curieux, l’historique de la' syphilis dans la monographie que lui consacre Astruc. Il croit à l’origine américaine de la maladie, à son importation en Europe à la fin du XV® siècle.

Attribuée comme on le sait, au virus syphilitique, la gonorrhée reçoit les honneurs du premier chapitre. Outre les tisanes rafraîchissantes, les laxatifs, sont prônées les frictions mercurielles pratiquées tous les trois ou quatre jours sur le périnée, les fesses, les aines, les parties génitales. On ne dépassait pas la dose d’un

gros d’onguent. A l’intérieur la préparation mercurielle la plus recommandable est le mercure trituré avec les yeux d’écrevisse.

Plus tard, il s’agissait de déterger les ulcères internes, tempérer par des adoucissants les âcretés du sang. On ordonnait les baumes de térébenthine, de Chio, de Venise, pendant trois ou quatre jours de suite, tantôt purs, tantôt associés à la rhubarbe en poudre (un demi-gros à un gros) ; le mélange était pris dans du sirop de capillaire en un bol rendu consistant par l’addition de sucre en poudre. Le gonorrhéique buvait des eaux minérales; Capvern, Cransac, Forges, Passy, pendant une vingtaine de jours, avalait des astringents : corail rouge préparé, succin, safran de Mars astringent, cachou, sang dragon, alun, l’une ou l’autre de ces drogues étant pilée, incorporée dans de la conserve de roses ou du sirop de coings.

Aucun détail n’était négligé par les vieux maîtres : de là leurs succès thérapeutiques. Le moindre remède était soumis à des complications de préparation, inutiles, soit, mais qui se doublaient de conseils hygiéniques minutieux et pratiques. En faveur des recommandations sévères de régime, on pardonne telle formule difficile de cataplasme : Farine d’orge, de lupin, de sénegré, de seigle, de chacune deux onces, graine de cumin, une demi-once, faire cuire dans l’eau jusqu’à réduction en bouillie épaisse. Ajouter une once et demie d’huile de vers. Merveilleux, ce cataplasme contre l’orchite gonorrhéique.

Dans les cas de rétrécissement de l’urèthre, une injection préalable d’huile d’amandes douces favorisait le glissement ultérieur de la sonde. Que s’il était impossible de pénétrer jusqu’à la vessie on introduisait aussi profondément que possible une sonde crénelée telle que celle dont on use dans la lithotomie. Sur l’un des côtés du périnée, une incision parallèle au raphé suivait jusqu’au bout la crénelure de la sonde ; à travers la

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plaie de l’urèthre était enfin introduite une sonde de femme qui pénétrait dans la vessie et était laissée à, demeure, jusqu’à disparition de l’inflammation de la plaie uréthrale. A la rigueur et faute du procédé précédent, on était en droit de ponctionner le périnée avec un trocart qu’on enfonçait à travers les parties molles jusque dans la vessie.

Le traité des maladies de femmes nous renseigne sur les médications adoptées ; quelques-unes sont hardies, d’autres étranges.

L’inflammation de la matrice était non seulement traitée par le repos au lit, les injections vaginales (guimauve, nénuphar, morelle, lait de chèvre écrémé et coupé avec quantité égale d’eau de rose). Non seulement des pessaires préparés avec la pulpe des herbes employées en injections étaient serrés dans un linge clair et introduits dans le vagin, mais on utilisait même les injections intra-utérines. Pourvu que le col fût ouvert et sans qu’on se préoccupât autrement du reflux du liquide, le liquide était poussé avec la canule jusque dans la cavité de l’utérus.

Astruc distinguait trois sortes d’ulcères de la matrice : l’ulcère simple, l’ulcère vérolique, l’ulcère carcinomateux.

Traitement de l’ulcère simple : repos, purgations, boissons délayantes et rafraîchissantes, toniques propres à raffermir le ressort de la matrice relâché par l’engorgement : ainsi cascasille pulv., tartre martial soluble, de chaque douze grains, à prendre avant le dîner en forme de bol. Un cautère était appliqué aux jambes : des plumasseaux chargés de digestif aiguisé de teinture de myrrhe ou saupoudrés de térébenthine en poudre recouvraient directement l’ulcère.

Dans l’ulcère vérolique, on saignait, on baignait, puis au bout d’une dizaine de jours intervenaient les frictions mercurielles. Des injections calmantes ( suc de morelle avec sirop de pavot ou laudanum ) soulageaient l’ulcère carcinomateux dont les hémorrhagies récla-

maient l’usage de la tisane de racine de grande consoude et l’eau de Rabel (cinquante-cinq gouttes).

On décrivait deux formes d’hydropisie de la matrice : celle qui est due à la distension de l’utérus par de l’eau et celle qui provient d’hydatides. Les bols suivants convenaient à l’une et à l’autre ; Ethiops martial, quinze grains ; poudre de cloporte, vingt grains ; sel de tartre, huit grains; gomme ammoniaque, sept grains, le tout incorporé à du sirop des cinq racines.

En praticien expérimenté, Astruc n’ignorait pas que les femmes ne tolèrent pas la contradiction. S’opposer à une demande de leur part, c’est déchoir dans leur estime, s’exposer à voir son cabinet déserté par elles. Elles vont consulter un confrère plus complaisant. Un peu d’adresse et cette humiliation est évitée. Il suffit de' formuler son jugement dans le sens désiré ; à cela, aucun risque. Une parole ne compromet pas ; une ordonnance c’est autre chose.

Une jeune fille désire le retour de ses règles; soyez circonspect. Méfiez-vous encore davantage si c’est une jeune veuve. Une suppression brusque des règles, cela sent la grossesse. Ne laissez toutefois pas percer votre doute, assurez votre cliente que vous allez travailler à rappeler son écoulement périodique et contentez-vous de lui ordonner des stomachiques, des amers, des absorbants, c’est-à-dire des remèdes innocents.

Même tactique à l’endroit des femmes de quarantecinq ans. Elles ne s’estiment jamais en âge de perdre leurs règles. Le flux sanguin est le dernier signe de la jeunesse qui s’en va : elles entendent le garder. Il faut compatir aux doléances de ces malheureuses, ne pas les injurier de la raison d’âge, et faire suivre un compli-

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ment discret d’une ordonnance des plus anodines : stomachiques, délayants, absorbants.

C’est ainsi que, tout en ne s’écartant pas des règles de la courtoisie galante, le médecin ne fera pas violence aux lois de la nature.

Et quelle reconnaissance de la cliente? Partout elle ira célébrer votre délicatesse. Il n’en faut pas davantage pour devenir un spécialiste très couru.

Fiessinger. — 16.

DE

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