GÉRARD VAN SWIETEN
. Directeur du service médical des armées, Van Swieten ordonna que les troupes autrichiennes fussent pourvues de sublimé. La liqueur de Van Swieten devenait le remède officiel des maladies vénériennes. Seulement comme il est de la nature du médecin de ne pas admettre les médicaments imposés par ordre supérieur, le sublimé fut tout de suite condamné pour méfaits variés : drogue incertaine et dangereuse, murmuraient les chirurgiens militaires, et ils prescrivaient en secret le mercure doux, tandis qu’ils chantaient publiquement les louanges du sublimé. Quand l’avancement est en jeu, il est bien permis d’avoir une opinion double : la sienne qu’on dissimule et celle du chef qu’on manifeste très haut.
Et pourtant c’était un bien brave homme de chef, ce Van Swieten, médecin de Marie-Thérèse et restaurateur des études cliniques à l’école de Vienne. La supériorité du mercure doux sur le sublimé lui eût été prouvée qu’il se fût immédiatement rendu à l’évidence.
Mais rien de pareil ne lui ayant jamais été démontré, il continua d’opter pour le sublimé. En sorte que cette satisfaction resta accordée aux chirurgiens militaires : tenir des conciliabules intimes où ils déploraient l’entêtement mal avisé de leur chef.
Disciple de Boerhaave, Van Swieten fut plus qu’un directeur médical des armées intelligent et sévère. Sa réputation de professeur était incomparable et celle-là, il la devait à une lucidité merveilleuse d’exposition servie par un sens très aigu de la pratique.
Maître modèle. Van Swieten sut allier les qualités qu’on exige de celui qui enseigne : clarté, érudition, intérêt. La tâche n’est pas si commode qu’on imagine. Des trois obligations auxquelles elle soumet le professeur, l’érudition est celle dont la réalisation est la plus aisée. Rien de facile comme de compiler et d’apprendre par cœur. C’est affaire de mémoire, voilà tout. Etre clair n’a rien qui décourage non plus les candidats à l’enseignement. Comme ils opèrent sur des faits et très peu sur des idées, ils ont vite acquis la faculté de trier proprement les matériaux peu complexes qui leur constituent le sujet d’une leçon. S’ils raisonnaient sur des idées, c’est-à-dire sur des choses plus abstraites qu’un fait qui tombe directement sous les sens, sans doute l’exposition risquerait d’être moins limpide, à préparation égale. Mais un médecin n’est pas un philosophe, ou du moins estime-t-on qu’il n’a nul besoin de l’être. Exposer des faits suffit à la gloire du professeur.
Et en effet pourquoi l’obligerait-on à des idées? Celles-ci ne sont indispensables qu’au chercheur, à celui qui fouille l’inconnu et est guidé dans ses recherches par l’hypothèse féconde qui part de faits préalablement acquis. L’hypothèse suggère des rapports. Ces rapports sont enregistrés sous forme d’idées et c’est le fondement de ces idées qu’établit le chercheur.
Mais le professeur n’est pas tenu de s’engager en pareille voie. On ne lui demande pas de découvertes;
il suffit qu’il transmette à ses élèves l’héritage de connaissances qui lui vient de ses pères. Celui-ci n’est pas à dédaigner : il y a là-dedans des observations vraies, des médications rationnelles, des formules actives. Il appartient au professeur de protéger ce legs contre les innovations tumultueuses et incertaines.'
Défenseur de la tradition, il l’est au suprême degré, et, parce que la tradition repose sur des données acceptées, il lui est d’autant plus aisé de remplir le rôle de vulgarisateur de ces données et de les revêtir d’une forme claire qui ies impose aux esprits.
Voici donc notre maître en possession de l’érudition et de la clarté. Il lui reste à intéresser l’auditoire ; deux moyens lui permettent d’y arriver : la vie par laquelle il anime la forme même de l’exposition, ou l’originalité dont il fait le fond de cette exposition. Si l’originalité ne l’inspire pas toujours et nous venons de voir qu’elle est moins indispensable au professeur qu’au chercheur, au moins la vie qui émane de la forme sous laquelle est dite la leçon, je veux dire les inflexions de la voix, la variété du geste, l’art de disposer la lumière et les ombres du tableau, cette vie constitue-t-elle une condition essentielle de l’intérêt dégagé. Van Swieten a moins possédé l’originalité de la pensée que le talent de l’exposition.
Son principal ouvrage a été les commentaires qu’il a émis sur les aphorismes de Boerhaave. Rien de bien nouveau n’est aperçu à travers le texte touffu de ces cinq in-quarto. Mais tout y est ordonné, discuté, interprété avec soin, et, faute d’attirer sur ses idées personnelles l’attention du lecteur. Van Swieten dirige l’intérêt vers les interprétations de ses devanciers. Il y réussit avec autant de succès que dans ses leçons orales qu’il faisait au lit des malades.
Nous sommes très fiers et à juste titre de la découverte des infections microbiennes et des autointoxications ; mais cela, les anciens le connaissaient tout au long ; la clinique leur avait démontré la nécessité d’interprétations dont la science moderne a débrouillé la raison cachée : « La pratique de la médecine, nous dit Van Swiéten, fournit tous les jours des exemples nouveaux qui prouvent que les matières indigestes ou les corruptions amassées autour de l’estomac, soit qu’elles proviennent de quelques miasmes morbifiques et contagieux, soit qu’elles naissent du croupissement et de la putréfaction des liqueurs séparées de la masse du sang, et trop longtemps retenues dans le corps, portent le désordre dans les fonctions du cerveau, occasionnent des délires, des fureurs et-d’autres maux graves et alarmants ». Cette citation est extraite du Traité des fièvres.
Mais, dans le cours de son puissant ouvrage, abondent les lignes aussi dignes d’attention que celles-là. Le chapitre des néphrites est particulièrement intéressant.
' Voici d’abord l’énumération des symptômes : urines rares, rouges, enflammées, parfois aqueuses, vomissements bilieux, renvois fréquents, fièvre continue, douleurs dans les lombes, les aines, le testicule, engourdissement de la jambe surtout fréquent dans la néphrite calculeuse.
Les causes sont rangées en quatre classes : i® Celles qui gênent le cours du sang (blessures, contusions, abcès, tumeurs, efforts, calculs, vie sédentaire) ; 2^ Celles qui gênent le cours de l’urine dans les reins, l’uretère et la vessie ; elles sont semblables aux précédentes ; 3 ° celles qui tiennent à l’élimination par les canaux urinifères d’un sang épais (fatigue, équitation, chaleur, efforts, pléthore, poisons diurétiques âcres, cantharides) ; 4 ° la contraction spasmodique des yaisseaux. C’est elle
qui se produit dans l’hystérie et l’hypocondrie et amène une polyurie aqueuse : en sorte que le sang privé de son eau stagne aux extrémités des vaisseaux et entraîne la production d’une'néphrite.
La nature, à elle seule, peut guérir cette maladie, elle opère par résolution de l’inflammation, par l’émission d’une urine copieuse et épaisse rendue du septième au quatorzième jour, par l’apparition d’hémorrhoïdes fluentes.
Le médecin intervient de son côté ■ avec l’adminis-* tration des remèdes généraux qui combattent les inflammations (saignée). 11 usera en outre de boissons émollientes, adoucissantes, avalées en abondance. Notons à ce sujet l’opinion de notre auteur qui attribue à l’uva ursi des vertus égales à celle des alcalis quand il s’agit de combattre les calculs urinaires. Outre l’uva ursi, le médecin pourra prescrire des décoctions où entrent les feuilles de cerfeuil, de beccabunga, de pariétaire, les racines de chicorée, de bardane, les semences de pavot blanc ou de melon, la réglisse, etc.
Le traitement sera complété par la recommandation de lavements, de bains tièdes, de fomentations émollientes sur les reins. Le malade absorbera une nourriture légère, liquide, gardera le repos, n’abusera pas du décubitus dorsal.
L’opium ne sera utilisé contre les douleurs trop vives qu’après la saignée et les autres médications : le praticien n’oubliera pas que ce remède agit sur les effets du mal, non sur sa cause.
Les vomissements ne seront pas combattus dans la néphrite calculeuse : on les aidera au contraire par la prescription d’eau miellée tiède ; car les secousses qu’ils provoquent dirigent le calcul vers la vessie d’autant mieux qu’on aura favorisé le glissement de celui-ci par l’administration préalable de décoctions émollientes et d’huile d’amandes.
Si la néphrite dépasse le septième jour, il y a lieu de craindre la formation d’un abcès : l’urine devient
purulente, fétide. A ce moment conviendront les diurétiques aqueux, le lait, les balsamiques. Seulement ces derniers agents (térébenthine, baume de copahu) seront donnés à petites doses et seulement trois à quatre jours de suite : car les doses trop élevées ou prolongées risquent d’irriter, de provoquer de la strangurie, une inflammation des conduits urinaires.
Au cas que ce traitement ne rétablisse pas le rein dans son état normal, la suppuration se prolonge : le rein se transforme en poche kystique, se trouve annihilé dans ses fonctions, peut former des calculs; le malade se paralyse, s’affaiblit, devient hydropique.
Un certain nombre d’opinions particulières sont exposées par Van, Swieten dans le traitement des collections purulentes de poitrine.
Après l’opération de l’empyème, il faut absolument éviter l’entrée de l’air dans la cavité thoracique et expulser celui qui y est contenu ; à cet effet, on rapproche les bords de la plaie avec les doigts; le malade fait une inspiration profonde et sur le thorax en inspiration, le chirurgien rouvre la plaie ; de l’air est chassé de 4a plèvre; pour qu’il n’en pénètre pas de l’extérieur à la faveur de l’ouverture, celle-ci ne reste pas béante. Le chirurgien la referme avant que le malade n’expire; et ainsi plusieurs fois de suite. La manœuvre est terminée par l’application d’un emplâtre agglutinatif qu’on renouvelle le plus tard possible.
Lorsque la collection purulente semble encore renfermée dans le poumon, on pratique des fomentations émollientes sur la poitrine et la peau, les muscles sont ensuite fendus jusqu’à la plèvre, au niveau de la collection purulente soupçonnée; celle-ci s’évacuera par la voie qu’on lui aura ainsi préparée.
Inutile de faire ressortir les éventualités auxquelles exposait une pareille méthode ; l’auscultation, la percussion étaient inconnues ; une incision douteuse allait à la recherche d’un abcès incertain. On ignorait où il fallait
couper et ce que Ton allait trouver et nonobstant ces lacunes, le chirurgien n’opérait pas moins. On ne peut certes accuser nos pères d’avoir manqué de hardiesse.
Van Swieten va jusqu’à conseiller la trépanation du sternum dans les abcès du médiastin antérieur et du péricarde. L’hydrothorax au contraire ne lui paraît pas comporter le besoin du bistouri : il se contente du trocart qu’il rejette avec raison du traitement de l’empyème. Mais sait-on d’où lui venait ce refus d’en user dans ce dernier cas ? De la crainte de blesser le poumon.
Toutes ces petites recommandations n’intéressent plus guère les contemporains. De Van Swieten ils connaissent sa liqueur, comme ils connaissent la potion de Rivière. L’homme disparaît derrière la formule : le nom seul demeure, ici associé au sublimé, là à un remède contre les vomissements.
Or Van Swieten n’a pas été qu’un savant : il s’est montré organisateur supérieur, philanthrope ému. Il fit ouvrir la Bibliothèque impériale toute l’année, institua une chaire d’accouchements à l’usage des sages-femmes, y fit professer le cours en langue vulgaire, ordonna que les apothicaires fussent soumis à une visite annuelle et imprévue. D’autre part, il secourait les veuves nécessiteuses des confrères, créa une Société chargée de veiller au soulagement de ces malheureuses, leur assurait à chacune un revenu d’environ quinze cents livres ; tout cela obtenu avec l’aide de Marie-Thérèse, qui alimentait cette Société dés veuves avec la somme de onze cents livres que chaque médecin devait payer au fisc lors de sa réception. Au lieu du fisc, c’est la Société de secours qui touchait. Heureuse époque !
Aussi bien cette époque traduit, avant tout, le droit aux initiatives individuelles et la faculté de les faire aboutir. A cet égard notre siècle ne vaut pas ceux qui l’ont précédé.
Depuis Van Swieten, est née la Presse politique et elle n’accomplit pas de très grandes choses. Elle représente une sorte de collectivisme qui fournit au . lecteur un stock d’idées journalier et banal. Or la nature humaine est si ' paresseuse de pensée qu’elle quête toujours les idées du dehors ; les trouver dans la Presse la contente surtout en ce qu’elle est dispensée de les chercher en soi. Ce qu’il faut croire, elle le lit, ce qu’il faut faire, elle le lit. Le journal prend la place de l’individu, se substitue à sa personne, devient responsable, s’attribue les initiatives. Le lecteur se réjouit de l’effacemept auquel il est réduit. Il est nourri intellectuellement et moralement par son journal comme il sera demain nourri physiquement aux frais de la Société collectiviste complètement organisée. Le collectivisme de l’esprit annonce le collectivisme des appétits : on commence par ne plus faire travailler son cerveau avant de ne plus faire travailler ses bras. Et quand on ne fera plus ni l’un ni l’autre, lorsque la tête sera vide et le ventre plein, alors ce sera le paradis terrestre, et dans ce paradis, condamné à l’immobilité du bonheur, aucune tentative d’amélioration n’aura chance de succès. Van Swieten y serait tout-àfait considéré comme un fauteur de désordre.
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