‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 30 sur 52 · JOSEPH LIEUTAUD · texte numérisé non relu

JOSEPH LIEUTAUD

Lieutaud était sûr de trois choses : d’être médecin de Louis XV, de disséquer habilement et de posséder l’esprit scientifique. Il disait vrai des deux premiers points, mais s’abusait singulièrement sur le troisième.

L’esprit scientifique ne se laisse pas, comme il faisait du sien, imprégner par les jugements préconçus. Il observe, l’esprit scientifique, n’avance rien dans le domaine du fait qui ne puisse être vérifié. Ses constatations restent libres, dégagées du respect des formules. Que s’il interprète ses constatations d’une façon originale, c’est un droit qui lui est acquis du moment que les interprétations anciennes se montrent hors d’usage.

Lieutaud observait, mais sa vision n’excédait pas la table de l’amphithéâtre; dès qu’il abordait la clinique, le pauvre homme n’y était plus ; la multiplicité des rapports dont est faite l’étude de l’homme malade lui donnait le vertige. Il trébuchait et pour se tenir droit invoquait l’appui des anciens. Ceux-ci rejetaient le fait nouveau, fuyaient l’hérésie des explications. Ils étaient grands. Lieutaud les égale.

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Il ne plaisante pas. Sur le chapitre de l’observation, il demeure intraitable. Malheureusement une petite erreur se glisse dans son intolérance.' Il s’imagine qu’un fait se présente de lui-même au chercheur et que beaucoup de bonne volonté aidée d’un peu de chance opère seule les découvertes. Parfois, oui. Le plus souvent il n’en est pas ainsi. Le chercheur ne compte pas sur le hasard. Avant de se mettre en route, il a son plan. Des hypothèses posent les jalons du chemin, et partant de faits vérifiés, s’engagent dans l’inconnu. L’hypothèse suit le fait antérieur ; elle précède le fait à venir.

Seulement, pour être féconde, elle doit choisir son homme. Les esprits secs l’étouffent, elle ne peut germer que dans des cerveaux créateurs. Or ceux-là sont imaginatifs. La prescience qu’ils ont des phénomènes à étudier est une qualité essentiellement imaginative. Lieutaud ne l’entend pas ainsi. L’imagination est sa bête noire.

Cette maîtresse d’erreur et de fausseté, comme la qualifie Pascal, cette superbe puissance ennemie de la raison n’a qu’à se résigner. Les dédains de Lieutaud lui sont acquis. N’empêche qu’un Pascal dénué d’imagination n’eût pas été un Pascal : un Nicole, tout au plus.

Mais Pascal ou Nicole, il n’importe à Lieutaud. Il exècre l’imagination et il a raison. Il considère l’esprit scientifique comme synonyme de paresse cérébrale et il a encore raison. Il y a vingt-cinq ans, Pasteur était traité d’esprit non scientifique. Si Lieutaud eût vécu, en voilà un qui aurait dit son fait à l’inventeur des microbes. Pour écraser la doctrine nouvelle, il eût roulé des arguments énormes, des blocs de démonstrations solides comme des montagnes. Et quels applaudissements n’eûtil pas recueillis.

La critique tout entière eût trépigné d’enthousiasme. Elle estime que l’esprit créateur est chimérique, que le véritable esprit scientifique est celui de l’imitateur. Et Lieutaud pense comme la critique. Il se flatte d’observer, n’interprète pas. Douce illusion !

Qu’observe-t-il ? Les faits. Comme si un fait était chose abstraite, isolable de son milieu. Toujours il y a attache, emprisonnement. L’attache lie le fait à d’autres faits, à d’autres idées qui découlent de ces faits, l’emprisonnement détient l’imitateur dans la vénération de ces autres faits, dans le culte de ces autres idées. Et que sont ces autres faits? Bien souvent des hypothèses auxquelles la vieillesse a donné la consistance du fait acquis. Que sont ces autres idées? Des interprétations fondées sur des hypothèses.

Voilà ce que Lieutaud ne discute pas. Il accepte comme inaliénable le legs de science à lui transmis. Il ne soupèse pas la valeur de ce legs et s’imagine augmenter cette valeur en observant.

Mais à supposer que cette valeur première soit réduite à zéro,' comment faire prospérer un capital qui n’existe pas? Triste observation que celle qui repose sur une semblable compréhension de l’étude. Elle transporte son homme sur le dos d’un paralytique auquel elle attribue des jambes.

Et ce n’est pas tout. Lieutaud non seulement n’assure pas la solidité de ses bases d’observation ; sa myopie intellectuelle l’empêche encore de saisir l’ensemble des rapports qui font de son observation un simple anneau dans la chaîne des phénomènes biologiques. Le pauvre homme voit bien et cela suffit en anatomie, mais il ne comprend pas, et c’est indispensable en médecine. Très précis, très exact, il trouve moyen de n’être jamais vrai, l’exactitude se contentant de constatations sèches et la vérité étant faite de l’étincelle qui jaillit du choc des rapports. Lieutaud a peur du feu ; il ne manie pas l’étincelle. Il est photographe, non peintre. Ce qu’il publie est honnête et pas scandaleux.

Les yeux fixés à terre, il compte les cailloux du chemin. 11 y en a trois cents, avait dit un prédécesseur. Non pas, il y en a trois cent un, proteste notre homme.

L’esprit créateur, dans ses essais d’interprétation.

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formule des hypothèses et il le sait, l’esprit scientifique de Lieutaud interprète ou des faits mesquins ou des affirmations enseignées dans les livres. Il formule aussi des hypothèses, mais ne s’en aperçoit pas.

Ainsi notre homme se flattait d’éviter les hypothèses et défendait la doctrine de la coction et de l’évacuation critique de la matière morbifique. C’était pourtant une hypothèse, cela. Lieutaud ne s’en doutait pas.

Rebelle aux spéculations imaginatives il avait érigé une méthode curative sur des observations, « dont l’enchaînement, dit-il, formait un système solide et inébranlable auquel le temps qui renverse tous les autres ne saurait donner la moindre atteinte ».

Son précis de Médecine pratique publié successivement en latin et en français nous fournit à cet égard des données précieuses : car elle était heureuse, la pratique de Lieutaud : il a soin d,e nous en informer.

11 n’employait que les remèdes adoptés par les meilleurs praticiens, ou dont il s’était servi avec un succès non démenti. Et quelle intelligence dans l’appréciation des médications recommandées ! La saignée, proclame Lieutaud, peut être utile au commencement de la maladie dans certains cas ; mais dans d’autres on n’en peut attendre que de mauvais effets. Si on l’applique aux oppressions, on soulage pour un temps le malade, mais on rend son état plus fâcheux et plus rebelle. Aux guérisons opérées on peut opposer l’observation constante de tous les praticiens qui voient tous les jours de très mauvais effets de la saignée.

Très bien, nous comprenons que la saignée fait du bien à moins de faire du mal. Dans quelles circonstances ces résultats différents ? Lieutaud ne se com-

promet pas. Saignons d’abord, nous vérrons ensuite. L’état ultérieur du malade nous apprendra si nous avons commis une faute.

Vomitifs, purgatifs, sudorifiques, eaux minérales sont jugés dans le même esprit de prudence. Les hépatiques, les apéritifs, tels que la scolopendre, les capillaires jouissent d’une efficacité certaine. Ils guérissent toujours ; mais quand la maladie de foie est parvenue à un certain degré, ils ne guérissent plus.

Au moins les spécifiques ne laissent-ils pas semblable éventualité à redouter. Pour tout le monde ce titre de spécifiques n’est accordé qu’à des agents thérapeutiques dont l’action curative est assurée.

Lieutaud, lui, n’est pas si téméraire. Tout spécifique que soit un remède, celui-ci risque d’emporter son homme.

Quoi de plus spécifique dans le scorbut que le cresson, le cochléaria et autres anti-scorbutiques? Et pourtant ces médicaments ont plus d’un malheur à leur charge : la fièvre lente, la phtisie, le marasme.

Le soufre est le spécifique de la gale. Seulement c’est un spécifique qu’il faut savoir manier. Crainte d’accidents, on préparera pendant longtemps son action par la prescription préalable au galeux des tempérants, dépurants, amers, apéritifs, sudorifiques, diurétiques et purgatifs.

Assurément l’audace était le défaut qui devait atteindre le plus malaisément les disciples de Lieutaud. 11 eût été curieux de connaître à quelle règle de conduite aboutissaient des conseils que voici.

L’asthme comprend des espèces différentes à causes variées. A causes diverses seront donc opposés des traitements distincts? Non pas. Nonobstant la multiplicité d’origine et de nature, le traitement sera non seulement univoque, il sera encore spécifique. Les pectoraux, les vulnéraires, le miel,.etc., comptent comme remèdes spécifiques de l’asthme quel qu’il soit. 11 n’est pas indifférent de les prescrire l’un ou l’autre. Ces remèdes demandent un choix. Quel choix? « 11 est très difficile à déterminer,

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assure Lieutaud : le médecin se souviendra seulement que l’emploi inconsidéré de ces médicaments a chance d’achever des malades qui auraient pu vivre encore longtemps. « Une seule indication thérapeutique s’impose catégoriquement : « quand l’asthme est le résultat de la gale rentrée. Cette fois, pas d’hésitation ; il faut ramener la gale ».

Et tout du long de l’œuvre de Lieutaud c’est le même procédé qui apeure le praticien en face de la médication à instituer.

Contre la constipation, nous trouvons préconisé un exercice que le curé Kneipp a remis à la mode dernièrement : la marche pieds nus sur un plancher froid et mouillé. Ce remède, toutefois, n’est pas sans danger, se hâte d’ajouter Lieutaud déjà effrayé de son affirmation.

Dans la tympanite l’application de la glace a réussi « mais il serait dangereux de se familiariser avec ce topique ». La ponction est indiquée dans nombre de circonstances « mais on est arrêté par la difficulté de connaître quelles elles sont ».

Les ffueurs blanches se trouveront bien des astringents, toniques, prescrits à l’intérieur, des injections préparées avec des herbes vulnéraires : aigremoine, plantain, consoude. Les fumigations avec l’encens, le succin, le tacamahaca, le mastic seront aussi très utiles.

« Mais avant de recourir à ces traitements, le praticien n’oubliera pas que la cessation subite des ffueurs blanches a donné lieu à l’angine, à l’inffammation de la poitrine et du bas-ventre, à la fièvre pourprée, à la fièvre lente, à l’hydropisie et à la phtisie ».

Lorsque, par hasard, un précepte judicieux est émis, le bénéfice qu’on en pourrait attendre est aussitôt diminué par les maladresses dont Lieutaud l’enveloppe.

A la gonorrhée conviennent les lavements émollients, les boissons délayantes. Au bout de quelques jours au tour des balsamiques d’entrer en fonctions.

On fera intervenir le baume de Copahu, du Canada,

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la térébenthine de Chio. Les douleurs seront calmées par les opiacés et de préférence le camphre. Jusque-là pas d’objection à formuler. Rien que de rationnel dans la médication recommandée. Mais attendez la fin : « Les avantages, termine Lieutaud, que peuvent procurer tous les remèdes que nous venons de proposer sont fort au-dessous de ceux qu’on doit attendre des frictions mercurielles ».

Et Lieutaud s’estime praticien à la façon d’Hippocrate. Il est de ceux, nous annonce-t-il dans la préface de son livre, qui ont le rare talent de penser et de réfléchir.

Quand on a, comme lui, disséqué douze cents cadavres, on arrive à cette vérité inattaquable « que les causes prochaines et immédiates des maladies se dérobent toujours à nos recherches ». Les écarts de la nature se plaisent, de plus, à confondre les philosophes, soupirait notre homme, un jour qu’une jeune fille atteinte de léthargie hystérique ne se réveilla qu’une seconde ! le temps de lui-administrer un soufflet.

Certaines gens ont prétendu que Lieutaud exerçait ses mains à défaut de son cerveau.

Le maniement du scalpel remplaçait chez lui le fonctionnement intellectuel. Suivre sur le cadavre les ramifications d’un nerf lui tenait lieu d’idées générales.

Ce sont là méchants propos.

D’avoir été médecin de Louis XV indique forcément une supériorité, ne fût-ce que dans les honneurs.

Et puis, ne l’oublions pas, Lieutaud était très fier de son esprit scientifique.

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