‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 38 sur 52 · P.-J. BARTHEZ · texte numérisé non relu

P.-J. BARTHEZ

Faire de la politique n’a pas toujours réussi â Barthez. Chancelier de l’Université de Montpellier, il fut nommé conseiller d’État en 1788. Lors de la convocation des Etats, il soutint dans une brochure les prérogatives de la noblesse. L’esprit de l’époque ne pardonnait pas ça. Barthez dut quitter Paris : de professeur et conseiller d’État, il devint médecin-praticien. Sa fortune lui permettait de donner des consultations gratuites, et la clientèle l’aperçut installé tour à tour à Narbonne, Carcassonne, Toulouse, Montpellier.

Survint la reconstitution des facultés de l’an III. Les collègues de Barthez furent réintégrés dans leurs grades : lui pas. Ce n’est que six ans plus tard (an IX) que son initiative politique lui fut pardonnée. Chaptal lui restitua son titre de professeur, et peu après, en même temps que Corvisart, Barthez était nommé médecin du gouvernement. Napoléon se connaissait en hommes. Il savait qu’on ne discute pas sur les esprits subalternes ; si bafoué était-il de ses collègues, que Barthez avait chance d’être une intelligence supérieure.

En quoi Napoléon ne se trompait pas. A la vérité, son protégé avait un défaut qu’on pardonne malaisément : une perspicacité très aiguë, et cela ne rendait pas Barthez indulgent au pauvre monde. Ses ripostes entraient en blessures cuisantes dans l’amour-propre de ses adversaires; même dans ses bons moments, sa vivacité éclatait en répliques mordantes, tellement le tour de ses sensations, quel qu’en fût l’objet, demeurait rebelle à la pondération qui engendre les jugements calmes. La brusquerie était son abord familier. D’être^ dérangé par les importuns faisait partir notre homme en accès de mauvaise humeur, et cette mauvaise humeur se projetait à la tête de ses meilleurs amis. Quand on pense avec feu le souffle d’une interruption est toujours mal accueilli, si innocente soitelle et fût-elle conçue dans les termes les plus aimables.

Barthez mourut en 1806. Atteint d’un calcul de la vessie, il refusa de se laisser opérer, et préféra boire de la busserole; selon lui, cette plante jouissait sur la vessie d’une action tonique qui se traduisait par une sensibilité moindre au contact du calcul.

La doctrine de Barthez est connue. La cause qu’il assigne aux phénomènes de la vie devient un mot : le principe vital. Quelle est la nature de ce principe? Nous l’ignorons.

A toute page, ce mot revient sous la plume de Barthez, il explique tout sans être explicable lui-même. Lacune salutaire qui rabat notre orgueil au degré d’humilité qui convient.

Après les doctrines mécanique et chimique, voici donc la doctrine vitaliste ; elle rappelle l’animisme de Stahl, s’en distingue moins par l’esprit que par les noms qui sont changés. Comme Stahl, Barthez voit de haut, de plus haut que les mécaniciens et les chimistes;

sans plus de succès, il lutte comme eux, contre l’insaisissable. La taille des hommes diffère peu une fois qu’on les range sur le seuil de l’inconnu.

Barthez n’était pas seulement philosophe, il s’occupait surtout de guérir les malades, et sa philosophie ne lui servait qu’à mieux saisir les indications thérapeutiques. Celles-ci peuvent être réduites à trois méthodes : i» la méthode naturelle ; 2“ la méthode analytique ; 3° la méthode empirique.

La méthode naturelle vient en aide aux mouvements spontanés de la nature qui tendent vers la guérison : hygiène thérapeutique, régularisation des actes curatifs qui s’accomplissent. La fièvre est un acte curatif, elle est trop vive, il la faut ramener au degré nécessaire à la guérison naturelle.

La méthode analytique décompose une maladie dans les affections essentielles dont elle est le produit ou dans les maladies plus simples qui s’y rattachent.

Aux affections composantes sera attribuée une thérapeutique que déterminera l’importance de chacune d’elles. Dans l’inflammation on distinguera l’élément douleur, l’élément fluxion, l’élément irritation phlogistique. L’élément fluxion prend-il le pas sur les autres, c’est de lui en particulier qu’on s’occupera. Entre plusieurs fluxions coexistantes, c’est la fluxion la plus grave qui sera combattue. Une fluxion vers le cerveau menace l’existence : on lui opposera une médication énergique, plus énergique que celle instituée contre une fluxion primordiale modérée, qui aurait servi de point de départ à la maladie.

L’état inflammatoire accompagne d’ordinaire l’état bilieux. L’élément bilieux nécessite l’administration des vomitifs et des purgatifs ; que si l’adynamie affaisse le malade, au tour des toniques d’entrer en jeu : pour faire valoir leurs effets, les antispasmodiques guettent le tapage possible des phénomènes nerveux, et ainsi de suite : tout élément morbide devient un malfaiteur rappelé à l’ordre par un fonctionnaire thérapeutique.

La méthode empirique change la forme d’une maladie par des remèdes qu’a indiqués l’expérience. « Elle convient surtout aux maladies où l’on a lieu de craindre que les mouvements spontanés de la nature ne soient impuissants pour opérer la guérison, et dans celles que l’on ne peut décomposer dans des éléments bien déterminés. »

Cette méthode empirique nous vaut elle-même plusieurs subdivisions : elle se partage en méthode vaguement perturbatrice ou substitutive (traitement par les caustiques des plegmasies purulentes ou phagédénismes spécifiques, guérison par les émotions vives des névroses convulsives); à côté de la méthode vaguement perturbatrice se range la méthode imitative. Elle tend, cette seconde forme de la méthode empirique, à « déterminer des mouvements de fièvre ou autres, analogues à ceux par lesquels la nature guérit souvent des maladies semblables. » Une maladie guérit-elle par la fièvre, à la faveur d’une hémorrhagie, ou d’une éruption, au praticien de provoquer cette fièvre, cette hémorrhagie, cette éruption au cas où ces symptômes de sauvegarde n’apparaissent pas chez son malade spontanément comme ils devraient. La troisième forme de la méthode empirique est la méthode spécifique : elle est mystérieuse, celle-là. Comment le mercure guérit-il la syphilis } Quelle est la raison qui fait juguler au quinquina la fièvre palustre ?

Derrière les vrais spécifiques sont échelonnés des agents dont l’action moins puissante ne laisse pas que de nous échapper dans ses motifs : qui expliquera les effets de l’iode et de l’arsenic dans la scrofule ? En pareil cas, le praticien se contente de guérir sans savoir comment. C’est là une lacune dont le malade s’accommode volontiers, le pins beau raisonnement du monde n’équivalant pas pour lui à la plus modeste guérison.

Comment de ces données générales, Barthez descendait-il à la pratique?

Voici la goutte, par exemple, sur laquelle il a écrit

un ouvrage en deux volumes. Pour traiter cette maladie, on se souviendra d’abord de sa nature. Les observations prouvent qu’elle dépend d’un état spécifique des humeurs qui tiennent à la rétention dans le sang des principes excrémentitiels.

L’analyse démontre ensuite que dans la goutte, prennent place deux ordres de symptômes : les symptômes fluxionnaires, les symptômes fébriles. Que si les uns et les autres ne sont pas trop tapageurs, on se contentera d’une médication anodine ; enveloppement de l’articulation douloureuse dans un sac de taffetas ciré vert; à la rigueur, application d’une emplâtre de jusquiame si la douleur est aiguë. Avant tout, on recommandera le repos d’esprit, une alimentation végétale, un peu de chocolat, de bouillon de veau et de poulet.

Mais la fluxion s’exagère, une intervention plus active s’impose : on recourra à la saignée ou plutôt aux sangsues et ventouses scarifiées sur la tumeur goutteuse. Des boissons diaphorétiques favoriseront la transpiration ; des purgatifs sobrement ordonnés combattront la saburre des voies digestives. Plonger les extrémités tuméfiées dans un bain froid est dangereux, la répercussion de l’humeur goutteuse étant à redouter sur d’autres organes ; par contre, des bains de jambes tièdes, surtout des bains de vapeur locaux, soulageront le patient sans lui faire courir de risques

L’usage interne de l’opium demande une grande circonspection : ce médicament sera réservé aux insomnies persistantes et douloureuses ; on l’associera de préférence à l’ipécacuanha comme dans la poudre de Dower qui fait transpirer et lâche le ventre.

La fièvre, quand elle se maintient à sa fonction de fièvre dépuratoire, doit être respectée. Elle dépose en effet l’humeur goutteuse dans les articulations et en débarrasse le sang ; c’est tout au plus, si on lui opposera l’administration d’un rob de sureau ou de nitre dans des boissons légèrement diaphorétiques. Seulement, cette

fièvre dépasse parfois le rôle qui lui est assigné, elle devient inflammatoire et réclame la saignée. Elle revêt un caractère putride : de là, indication de laxatifs, rhubarbe et crème de tartre qui combattent la putridité des voies digestives.

La fièvre est passée. Si le malade reste languissant, on le remontera par du quinquina. Une saison aux eaux minérales sera indiquée : ces eaux seront salines lorsqu’on aura lieu de croire que tous les déchets de l’humeur goutteuse sont éliminés; ferrugineuses au contraire, seront les eaux prescrites au cas que les humeurs goutteuses évacuées en quantité suffisante, ne menacent pas du retour d’une poussée fébrile.

Tout le monde connaît la goutte irrégulière, sa durée est fort longue et déjoue les méthodes de traitements analytiques qu’on serait tenté d’instituer ; on en est le plus souvent réduit aux méthodes empiriques.

Les purgatifs combinés aux aromatiques donneront de bons résultats : ainsi tel électuaire où le diagrède (scammonée) est joint au girofle et au gingembre ; tel encore le mélange de quinquina et de fleur de soufre.

Les diaphorétiques et les diurétiques ne seront pas oubliés. Les racines et bois sudorifiques de patience, salsepareille, genièvre, trouveront leur emploi, on pourra même utiliser les propriétés diaphorétiques de l’opium en l’unissant avec le camphre.

Dans les diurétiques prendront place les décoctions de bourgeons de sapins, tiges de douce amère, racines de bardane ou de pareira brava, décoctions auxquelles on joindra de l’esprit de Mindererus (acétate d’ammoniaque). Sont également recommandables, les infusions d’arnica, grâce à la réunion de leur triple effet vomitif, purgatif et diurétique.

Outre ces remèdes, il en est d’autres auxquels on a accordé une action, en quelque sorte spécifique, contre la goutte. Tels sont la ciguë, la belladone et surtout l’aconit. Ce dernier médicament sera ordonné sous

forme d’extrait (un demi-grain pour commencer ; monter progressiv'ement à trois ou quatre grains toutes les trois ou quatre heures). Quarin, Van Swieten ont enregistré des guérisons remarquables par ce procédé. Préconisé par Boerhaave, le savon est un excellent dissolvant de la matière goutteuse, on le prescrira avec des décoctions de saponaire et de la racine de seneka.

Quant aux agents préservateurs de la goutte, ils ressortissent à la fois aux pratiques hygiéniques et à la pharmacopée. L’exercice, les frictions sèches, les bains froids, l’eau comme boisson, une alimentation végétale rentreront dans les mesures d’hygiène conseillées. Les martiaux, l’élixir de vitriol, le quinquina, les stomachiques seront cherchés chez l’apothicaire. Le goutteux appréciera surtout les pastilles de Desault préparées avec l’aethiops martial, la canelle et le quinquina.

Les détails dans lesquels nous venons d’entrer nous éclairent sur la thérapeutique de Barthez. Il a cherché à comprendre et à introduire une intelligence très haute dans la pratique médicale. Ses idées ont fait doctrine. C’est avec raison que l’école de Montpellier se glorifie encore aujourd’hui d’avoir possédé un tel Maître.

Barthez peut être considéré comme l’opposé de Sydenham : le métaphysicien en face du praticien ; mais comme la philosophie de Barthez n’a pas rendu nuageuse sa thérapeutique, ainsi la pratique n’a pas ^mpêché Sydenham de se réclamer d’un certain nombre de spéculations de l’école hippocratique. La philosophie de Barthez était sienne ; celle de Sydenham n était pas personnelle, sa pratique seule lui appartenait. Le médecin de Montpellier a été plus original comme penseur que comme médecin. Sydenham s’est montré plus original comme médecin que comme penseur. Tous deux

ont fort bien traité leurs malades et cette habileté dans la pratique n etonnera pas, même venant du médecin de Montpellier. Un homme intelligent, pour philosophe qu’il soit, laisse place dans son cerveau à autre chose encore qu’à la théorie. Les résultats de la pratique y pénètrent et ceux-là sont faits d’expérience. En sorte que la théorie reculé, se tasse, se plie à la variabilité des indications thérapeutiques et plus d’une fois, de son énoncé idéal aux applications pratiques, passe par une série de transformations qui en atténuent la rigueur et en déforment la formule.

La biographie de Barthez nous révèle le détail suivant : la perte d’une gouvernante qui le servait depuis quarante ans le jeta dans un véritable désespoir. C’est à elle qu’il confiait ses déboires, et combien nombreux étaient-ils ! L’isolement où il vivait le rendait vulnérable à toute sorte d’ennuis, dont la vie agitée de la ville eût amorti les effets. Sa gouvernante morte, il dut mâcher ses peines tout seul.

La science en profita. Barthez, désolé, dépensa son émotion en travail. 11 publia une seconde édition de ses Nouveaux Éléments de la Science de l’homme. Le nouvel ouvrage était augmenté de beaucoup de notes.

Tellement il est vrai que sur les natures d’élite, mais seulement sur celles-là, la douleur est toujours salutaire.

DE

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