‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 40 sur 52 · FRANÇOIS CHOPART · texte numérisé non relu

FRANÇOIS CHOPART

D’une initiative réfrénée par la crainte des complications infectieuses, la pratique des anciens chirurgiens nous intéresse moins dans l’acte opératoire lui-même que dans le traitement médical dont ils le complétaient. Borné était le domaine du bistouri ; toutes sortes de périls menaçaient ses incursions en dehors du territoire restreint qui lui était assigné. La prudence interdisait l’audace. — Comment s’aventurer à des opérations sur les organes splanchniques alors qu’une plaie ne guérissait pas sans suppuration ? « On a proposé, nous avoue Chopart, d’extirper l’ovaire squirrheux ou son hyste hydropique; mais ses adhérences rendent impraticable cette opération difficile et dangereuse. »

Si désarmé demeurait le chirurgien abandonné aux seules ressources de sa trousse que force lui était d’implorer aide ailleurs; en désespoir de cause il s’adressait à la médecine et si celle-ci ne répondait pas toujours à son attente, au moins lui enseignait-elle l’importance de soumettre un blessé aux règles diététiques d’une hygiène bien entendue.

LA THÉRAPEUTIQUE DE FRANÇOIS CHOPART

Au siècle dernier Ghopart fut un des chirurgiens qui allièrent le plus heureusement les services de la médecine aux bénéfices que procurait l’intervention chirurgicale. Opérateur haljile du reste et dont le traité des maladies urinaires était encore classique il y a quarante ans. Un traité des maladies chirurgicales écrit en collaboration avec Desault fait aussi le plus grand honneur à Ghopart. Sait-on qu’il avait tout d’abord hésité à faire connaître son procédé d’amputation partielle du pied ? Boyer seul le décida à faire taire sa modestie ; car c’était un modeste, ce Ghopart, et non pas un modeste par calcul, mais un modeste naïf, un peu étonné de posséder tant de titres. Prévôt du collège de chirurgie, professeur de physiologie, puis de pathologie externe à l’École de médecine, il y avait de quoi gonfler son homme. Ghopart n’en tut pas plus fier et c’est très sympathique à tous qu’il mourut, en lygS, d’une attaque de choléra.

En nombre de points et sauf l’asepsie qui lui était inconnue, la pratique de Ghopart ne diffère pas de celle qui est enseignée aujourd’hui. Dans les cystites, on se préoccupera de la cause ; on extraira le corps étranger s’il s’en trouve dans la vessie; on recommandera ensuite les boissons émollientes, petit lait, bouillon de poulet, sirop d’orgeat ; les lavements opiacés, les cataplasmes ou vessies pleines d’eau tiède et appliquées à l’hypogastre ou au périnée. Quand l’indication se posera d’une soustraction sanguine, outre les saignées ou sangsues au périnée, on pourra recourir à la section de la veine dorsale de la verge.

Dans les formes chroniques seront utilisées avec profit les injections vésicales de décoction d’orge pure, ou coupée d’eau de Barèges ou de Balaruc, ces eaux minérales en cas de paralysie simultanée concomitante. Jamais trop d’atten-

tion ne combattra les troubles digestifs, ces compagnons fidèles des vieilles inflammations de la vessie. On stimulera les fonctions de l’estomaC par la prescription de poudre d’ipéca (deux centig. et demi à cinq centig. répétés plusieurs fois dans la journée) ou de quinquina mélangé avec de la thériaque et pris en opiat au moment du coucher.

La distension excessive de la vessie par le sang épanché sera amendée en dernier ressort par l’aspiration. Une seringue à lavement fera office d’aspirateur; son piston soulevé vivement amènera d’ordinaire un peu de sang par la sonde adaptée à la canule. — Quant aux caillots restants, une série d’injections les balaiera tant et si bien que l’urine ne tardera pas à couler.

Contre le cancer du sein inopérable, trouveront place un certain nombre de remèdes propres à purger le sang du poison qu’y verse la tumeur. Tels les boissons d’eau d’orge, d’avoine miellée, les aliments qui relâchent le ventre (épinards, chicorée), la diète lactée, les purgatifs doux, par exemple la décoction de pruneaux à laquelle on adjoint de la crème de tartre à petites doses. Ulcéré, le cancer sera pansé avec des feuilles de morelle, belladone, jusquiame, ciguë, un mélange sous forme d’onguent de sucs de plantain, de morelle et de belladone, incorporés à du miel. Les crottes de chamois figurent d’une façon assez inattendue dans une formule de cataplasme en compagnie du miel, de la graine de lin, du pain émietté et de la farine de froment.

A l’intérieur l’extrait de ciguë sera ordonné aux doses de dix, puis vingt centig. par jour, la dose sera peu à peu élevée à quatre grammes par jour, la tolérance du médicament étant facilitée par la prescription d’une purgation tous les quinze jours. A ces pilules pourra être ajouté du sublimé (un centig. par jour) et on fera boire des décoctions de quinquina. Efficace aussi, l’action de l’arsenic ; sera administrée pendant quatre jours le matin dans un verre de lait ou d’eau de gruau.

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une cuillerée à bouche d’une liqueur ainsi composée : quarante centig. d’arsenic dissous dans soixante-quatre grammes de vinaigre et une pinte d’eau ; le cinquième jour, on en donnera deux cuillerées, puis on augmentera tous les quatre jours d’une cuillerée jusqu’au nombre de quatre : ce traitement sera continué deux à trois mois. Grâce à lui, Chopart assure avoir plusieurs fois constaté la résolution du squirrhe.

Il suffit que l’arsenic nous paraisse le seul médicament qui ait à l’occasion pouvoir de rétrocession sur les tumeurs cancéreuses pour qu’on n’hésite pas à prescrire les hautes doses atteintes par Chopart (trois centig. par jour). Quant à l’extrait de ciguë, pourquoi ne pas y revenir ? Les praticiens modernes qui en usent ne dépassent guère la dose de cinq à dix centigr. par jour. Rien n’empêche d’essayer derechef les doses de plusieurs grammes que Chopart estime nécessaires. Il est vrai que l’adjonction du sublimé à l’extrait de ciguë a dû plus d’une fois modifier l’action de celui-ci et amener à lui seul la guérison d’excroissances syphilitiques qu’un diagnostic erroné avait fait considérer comme cancéreuses.

Dans le chapitre des plaies pénétrantes du ventre par intruments tranchants, nous trouvons un rôle important rempli par la carte à jouer, roulée suivant sa longueur et d’un diamètre moindre que celui de l’intestin : elle sert de support aux parois intestinales dont une section a écarté les bouts et permet d’exécuter une suture qui sauvegarde la lumière du canal intestinal tout en affrontant solidement les bords de la plaie. Inutile d’ajouter que la carte sera propre, trempée dans l’essence de térébenthine et dans un bain d’huile d’olives.

Rarement le chirurgien sera acculé à ce procédé opératoire. Guériront d’elles-mêmes, pourvu qu’elles ne soient pas trop larges, plaies de l’intestin et plaies de l’estomac. En semblable cas, on se contentera de donner peu à boire au blessé et de soutenir ses forces avec les gelées de viande ou lavements nourrissants. Les vomis-

sements de sang seront arrêtés par de l’alun dissous dans l’eau (trente gr. par litre) à avaler par petites gorgées. Il serait téméraire et dangereux, ajoute notre auteur, de faire plus ; agrandir la plaie de l’abdomen, tirer hors du ventre une portion des intestins afin de découvrir la partie blessée et pratiquer la suture, c’est là folie chirurgicale. Assurément pareil enfantillage en matière d’intervention provoquerait le sourire renseigné de nos chirurgiens actuels. Peut-être quand même, n’estelle pas tellement vieux jeu que cela, l’expectation que préconise Chopart. L’urgence opératoire ne s’impose pas d’une façon si manifeste qu’elle ne prête à discussion très hésitante parfois.

Chopart avait le vrai tempérament chirurgical : froideur et adresse. Intelligent en sus, ce qui ne gâte rien quand l’intelligence n’est pas trop tumultueuse. L’imagination, en effet, qualité au médecin, devient défaut au chirurgien. Le premier pressent les phénomènes qui se passent dans l’intimité des tissus, le second concentre sa puissance de perception sur la réalisation parfaite d’un manuel opératoire qui est œuvre de sangfroid.

Le médecin agite des problèmes, le chirurgien a l’œil fixé sur ses doigts. Esprit de synthèse nécessaire à l’un, esprit d’analyse à l’autre. Le juste équilibre entre ces deux modes d’entendement appartient aux grands sujets.

Seulement si la balance penche d’un côté, que ce ne soit pas vers le plateau de la synthèse quand il s’agit d’un chirurgien. De voir large nuit plutôt à l’habileté manuelle. Les chirurgiens les plus adroits n’ont pas toujours été ceux dont le cerveau était le plus brillamment organisé, ou peut-être la fusion de leurs idées en lois générales

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n’a-t-elle que rarement l’occasion de s’accomplir, sollicitée qu’est l’activité du chirurgien par l’éducation minutieusement réglée de sa main d’opérateur.

Un blessé n’a que faire d’un penseur. Il lui faut le secours de quelqu’un prêt à l’action et à une action sagement conduite, si hardie soit-elle. Dans la pente naturelle des maladies à la guérison, le médecin trouve un adjuvant qui lui autorise la réflexion. Instantanée souvent doit être la résolution du chirurgien. Ce n’est pas avant l’intervention que la nature vient en aide au blessé, c’est après. Les médecins comptent sur le malade, les chirurgiens sur eux-mêmes.

D’une importance capitale en médecine, la pathologie générale est plus réduite en chirurgie. La loi, c’est pour l’ordinaire l’adresse de l’opérateur qui la crée, et cela en dépit du terrain sur lequel il est appelé à manoeuvrer. Bien entendu que cette maxime ne doit pas être poussée à un exclusivisme trop intolérant. Ç’au^a été la gloire de Verneuil d’insister sur les réticences qu’elle comporte.

DE

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