‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 41 sur 52 · JEAN-PIERRE FRANCK · texte numérisé non relu

JEAN-PIERRE FRANCK

Les vieux maîtres avaient fait de la thérapeutique la science essentielle : les autres branches de la médecine ne concouraient qu’à la glorification de celle-là.

Le diagnostic n’était pas inventé à seule fin de vérification par l’autopsie. L’amour-propre du clinicien ne se caressait pas à la dissection de pièces anatomiques dont la lésion avait été savamment discernée du vivant du malade. Un pis aller, l’amphithéâtre ! Le maître s’y rendait un peu honteux de n’avoir pu procurer à son client de sortie plus avantageuse. L’examen des organes auquel il se livrait était moins pour lui la satisfaction d’avoir deviné juste qu’une leçon pour l’avenir. Comment empêcher la mort une autre fois? Voilà ce qui le préoccupait.

Il n’a rien moins fallu dans ces vingt dernières années que l’impulsion de quelques maîtres convaincus pour ramener cette tradition disparue : la recherche des moyens de guérir. Avec les progrès de la science, ce côté des études médicales était devenu absolument négligeable. On commença de parler traitement : innovation qui parut déplacée, tant on s’était accoutumé, à la fin des descrip-

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tiens de maladies qui emplissaient un volume, de ne voir accorder que trente lignes à l’exposé des médications.

Non pas qu’ainsi remise en honneur, la thérapeutique eût prétention d’accomplir des miracles; seulement la confiance en l’action médicamenteuse, c’était déjà beaucoup. De même que l’idée de la puissance augmente la puissance, l’idée de la guérison possible augmentait les chances de celle-là. Traiter quand même des maladies amène le médecin à les mieux traiter; d’avoir foi aux remèdes en fait rechercher et découvrir de meilleurs.

J.-P. Franck était né encore à la bonne époque. Au XVllF siècle, l’entraînement vertigineux qui précipitait, cent ans plus tard, les esprits dans l’étude de l’anatomie pathologique et des sciences micrographiques,, cet entraînement n’était pas près d’opérer sur les praticiens qui se contentaient de formuler des prescriptions judicieuses au lit des malades.

On rencontrait de fort bons médecins en ce temps comme on en rencontrait déjà en plein XVIF siècle. Cela, en dépit de Molière qui a eu tort de s’en moquer. Passons-lui cette faiblesse ; il ne pouvait faire autrement.

Ayant ridiculisé Descartes, forcément il devait s’en prendre aux médecins. Tourner en caricature ce qui est respectable a toujours valu les applaudissements des parterres.

Venu après Molière, et semblable en cela aux personnages dont se gaussait le public, Franck a écrit de très bonnes choses en latin, et en latin supérieur à celui du Malade imaginaire. On ne connaît en France que la Médecine pratique de Franck ; mais ses œuvres sont nombreuses et leur nomenclature tient plusieurs colonnes. Signalons un traité d’hygiène et de police médicale, un traité sur la manière d’élever les enfants et quantité d’observations médico-chirurgicales publiées dans les recueils de l’époque.

Les cours que fit Franck en qualité de professeur de clinique, d’abord à Goettingue, puis à Pavie et à Wilna, eurent un grand retentissement. La jeunesse appréciait la lucidité de cet enseignement où la pratique person-

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nelle remplaçait l’érudition des livres. Surmené, le maître tomba malade. Sa santé délabrée l’avait conduit à Vienne en 1808, lorsque l’Empereur le consulta sur l’état du maréchal Lannes, blessé à Essling. En vain, Napoléon chercha-t-il à attirer Franck à Paris. La promesse d’une position brillante laissa froid le professeur qui ne quitta pas l’Allemagne et mourut à Vienne en 1821.

Franck était très ennemi des systèmes : le diagnostic posé, il ne dissertait pas longuement sur la pathologie générale : en termes très détaillés, il formulait le traitement. Ses vues étaient moins brillantes, les malades quand même bien soignés.

Se trouvait-il en face d’un pneumonique, il recommandait la saignée et seulement plus tard, les antimoniaux, tartre stibié, vin d’antimoine et kermès. Les expectorants lui semblaient nuisibles au début de la maladie.

Lorsque les saignées trop copieuses ou une autre cause avaient affaibli le malade, c’était au tour d’autres agents médicamenteux d’entrer en fonction : il recourait en ce cas au camphre, au sel volatil, à la décoction de polygala et à la solution gommeuse. Celle-ci était composée de huit grammes de gomme ammoniaque dissoute dans deux cent dix grammes de potion saline à laquelle on ajoutait quatre grammes d’antimoine. Des vésicatoires étaient également recommandés contre l’épuisement : curieuse, cette pratique, très répandue jadis, qui plutôt que l’action révulsive locale cherchait dans le vésicatoire une sorte de stimulation générale qui suivrait l’excitation des nerfs cutanés.

Dans le traitement des néphrites prennent rang les saignées et surtout les ventouses profondes scarifiées à la région lombaire. Pratique reprise, on le sait, par le prof. Renaut qui avait insisté, il y a quelques années, sur les

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anastomoses reliant les veines cutanées lombaires aux veines du rein.

Les teignes sont justiciables d’onguents et lotions divers, où le mercure joue le rôle de principe actif. Voici la composition d’une eau phagédénique très utile à cet effet : eau de chaux deux cent cinquante grammes, sublimé un gramme, mercure un gramme. Des cataplasmes tièdes d’eau de mauve (cent vingt grammes) à laquelle on ajoutait trente grammes de poudre de ciguë et quatre-vingt-dix grammes de beurre frais, favorisaient préalablement la chute des croûtes. Quant à la poudre de crapaud réputée efficace contre la teigne, Franck ne lui reconnaît aucune vertu.

Le diabétique est l’objet d’un traitement pharmaceutique rationnel : poudre de Dower, extrait de myrrhe et de valériane, asa fœtida, tous calmants du système nerveux et modérateurs delà nutrition. Le fer et le quinquina, le simarouba, le camphre formaient les adjuvants de la prédication.

Intéressantes souvent, les observations que renferme le chapitre des hydropistes. Hydrométrie des femmes enceintes, hydropisies des trompes, l’auteur ne rapporte aucune forme morbide sans exemple à l’appui. Au sujet des kystes hydatiques du péritoine, Franck se demande si les hydatides ne seraient pas parfois, plutôt qu’à- une origine parasitaire, dues à des amas de lymphe coagulable fournie par une sécrétion morbide.

Contre l’anasarque, les recettes abondent : trifolium fibrinum, quinquina, absinthe, quassia, baies de genièvre et surtout racine d’ononis spinosa (Bugrane) dont notre professeur dit avoir éprouvé la remarquable vertu diurétique.

L’électuaire diurétique que voici rendra aussi des services : Rob de sureau, hièble, genièvre : de chaque vingt-quatre grammes, poudre de scille composée, de concombre sauvage et de racine de byrone, de chaque deux grammes, thériaque d’Andromaque, un gramme.

A prendre gros comme une châtaigne trois fois par jour dans quatre-vingt-dix grammes d’une décoction de racines apéritives.

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On prescrira encore la potion suivante : gomme ammoniaque huit grammes, dissolvez dans une solution de crème de tartre avec eau de persil et de genièvre : de chaque cent cinq gr., pulpe de scille un gramme, éther sulfurique, deux gr., sir. canelle, trente grammes.

Une ou deux cuillerées de deux heures en deux heures.

Administrées à l’intérieur, les cantharides ont paru à l’auteur plutôt diminuer qu’augmenter la sécrétion urinaire. Cependant, et M. Lancereaux qui préconise la teinture de cantharides dans les inflammations rénales, approuvera cette restriction, cependant Françk annonce qu’il connaît une hydropisie grave guérie par l’usage de deux décigrammes de cantharides mêlées dans cinq cents grammes d’une émulsion d’amandes. Une cuillerée d’heure en heure.

C’est aussi notre auteur, qui, le premier en Italie, a essayé les propriétés diurétiques de la digitale pourprée, et du digitalis lutea, ce dernier à dose double. Parfois ces médicaments restent impuissants quelle que soit la préparation usitée.

Quant aux ferrugineux, Franck était partisan de la teinture de BestuchefF, préparation qui continue à nousmême de donner journellement les meilleurs résultats. Lorsque ce ferrugineux est bien supporté, l’auteur en vient à la limaille de fer porphyrisée donnée dans un oléo-saccharure de cannelle. A remarquer cette efficacité de la cannelle dans la chlorose. Le médicament agit-il par des propriétés antiseptiques dans une maladie dont la cause la plus fréquente semble être une infection d’origine intestinale ?

Avant d’être professeur, Franck avait pratiqué à la campagne. Son diplôme français conquis à Pont-à- Mousson, il s’était installé à Bitche en Lorraine. Pendant deux ans, il exerça en rivalité avec un barbier chez qui affluait la clientèle. Franck ne gagnait pas de quoi vivre. Découragé, il retourna en Allemagne.

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Un peu plus de constance eût récompensé ses peines. Sans doute le public des campagnes n’estime tout d’abord dans un médecin que les qualités dont une tournure d’esprit vulgaire lui permet l’appréciation : abord facile, échange de gros rires et d’énergiques poignées de mains.

Cette première impression toutefois n’est pas durable. Au médecin, il faut plus qu’une popularité qui repose sur la prodigalité du geste. De se livrer à chacun répand son homme.

Mais d’être connu ne fonde pas la solidité d’une clientèle. Plus indispensable au praticien que la popularité est l’autorité ; et celle-ci, il ne la conquiert qu’en concentrant son expansion dans les bornes d’une réserve polie qui n’exagère aucune manifestation d’amabilité.

Une certaine froideur ne messied même pas. Si elle n’attire pas la clientèle, au moins a-t-elle l’avantage d’établir une zone de respect autour du médecin qui s’y enferme. Rien de désobligeant pour une réputation comme les discussions auxquelles expose une personnalité trop pénétrée. Malades, les amis des médecins de campagne vont régulièrement consulter un médecin voisin. Leur confiance ne va pas à l’homme qu’ils fréquentent et dont ils aperçoivent les défauts au contact de l’intimité.

La meilleure manière de réussir serait sans doute pour le médecin de campagne d’amasser de la popularité pendant quelques mois, le temps de se montrer au monde, puis une fois connu, de se retirer chez lui, dans le travail silencieux du cabinet.

Il y aura toujours après les premières poussées de clientèle, un mouvement de recul ; c’est dans la troisième ou quatrième année qu’il s’opère, alors que le prestige de la nouveauté s’est dissipé. Seulement l’habitude intervient à son tour qui arrête les défections : la prévention due à l’accoutumance remplace celle qui sortait de la nouveauté. La situation prend l’aplomb, s’impose par sa durée et elle arrive même à s’étendre pour peu que les ressources du pays se prêtent à sa progression.

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