‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 46 sur 52 · FRANÇOIS-JOSEPH BROUSSAIS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS-JOSEPH BROUSSAIS

Le dédain dont les contemporains accablent Broussais enveloppe une légitime satisfaction : se débarrasser de la gloire d’autrui est toujours agréable. Et puis, Laënnec ne nous a-t-il pas donné l’exemple? C’est de très haut qu’il toise les doctrines de son rival.

Or, n’en déplaise à la postérité, la face ardente de Broussais n’est pas- si déOgurée qu’il semble, par les attaques qui avaient tâche d’y imprimer des flétrissures indélébiles. Inspirée par l’humorisme ancien, la thérapeutique de Broussais avait sa raison d’être : les spoliations sanguines, l’abstinence^ les boissons émollientes et acidulés combattaient l’intoxication par déchets cellulaires ou toxines microbiennes, et cela, Laënnec ne l’avait pas prévu. Adversaires acharnés, les deux maîtres restent debout, victorieux sur leurs positions. Le legs de Laënnec nous est parvenu intact, et les recherches modernes ne l’ont pas entarhé. Le souffle d’apôtre que Broussais apportait à la diffusion de ses idées projette des lueurs de vérités qui avaient échappé à ses détracteurs.

Fiessingcr. — 21.

L’effacement temporaire subi par la personnalité de Broussais était un phénomène obligé : le promoteur de la médecine physiologique était riche d’idées. Toute idée, en science, étant une interprétation, c’est-à-dire l’effet d’une conception individuelle, ne s’impose pas de sa propre force. Lorsqu’elle n’éblouit pas comme le trait d’une intuition géniale, l’idée s’éteint avec son auteur. L’oubli les ensevelit tous deux.

Le fait, au contraire, une fois signalé, frappe les sens. Une constatation anatomique n’est guère dans sa sécheresse, matière à controverse. L’esprit le plus médiocre est à même d’apprécier la structure d’un tissu. Un fait, cela se voit; une idée, cela se comprend. Bien vue, une chose n’est guère modifiable dans ses grandes lignes; c’est ce qui différencie le fait de l’idée. L’idée n’est pas seulement fonction d’un sens tel que la vue ; elle réfléchit surtout une synthèse intellectuelle.

Il est entendu que nous ne parlons pas de celui qui découvre le fait, mais de ceux qui le constatent après lui. Confirmer un fait est plus aisé que saisir la portée d’une idée. Il faut entrer par la méditation dans le cerveau qu’on veut comprendre, et cela n’est pas dispensé à chacun. L’orgueil humain a touroé cette difficulté : il déverse le ridicule sur ce qui dépasse l’entendement. Si Laënnec a été grand observateur de faits, Broussais a été grand créateur d’idées. Le génie qui découvre un fait est compris de ses contemporains ; le génie qui enfante des idées est souvent méconnu. C’est que le fait vit d’une vie immédiate : l’idée géniale contient le fait en prescience. Elle ne prend son vol que du jour où le fait prévu est réalisé. Ce jour se lève pour Broussais. Juger ce polémiste par le haussement d’épaules coutumier est d’une critique un peu cavalière. Moins superbe est le geste de feuilleter l’œuvre du grand réformateur.

Dans le domaine thérapeutique, que de vues justes à glaner! Sans doute le mot employé n’est pas toujours exact : gastrite remplace communément le terme plus propre de trouble stomacal. Le pauvre Broussais a appris aux dépens de sa gloire qu’on ne se trompe pas impunément de mots. L’humanité ne raisonnant que sur des mots, l’ampleur de l’idée reste d’ordinaire méconnue derrière l’impropriété du terme. Cela a été le sort de Broussais.

Aujourd’hui que les passions se sont dissipées dans le recul du temps, plus d’un applaudira telle conception thérapeutique qu’abrite une étiquette mal venue.

On sait l’importance que l’auteur attribue à l’inflammation. Il est toujours dangereux, dit-il, de ne pas arrêter une inflammation à son début. La saignée sera l’arme de choix. L’abstinence, les boissons émollientes et acidulées, les révulsifs maintiendront pendant une période de succès inégale les efléts de la déplétion sanguine.

Ce n’est pas d’aujourd’hui - qu’on apprécie les bénéfices d’une hémorrhagie au début d’une pyrexie. Hippocrate avait signalé le fait. Broussais s’en est emparé. Avec sa doctrine des fièvres essentielles liées à la gastroentérite, c’était dà double motif de tirer la lancette : l’action favorable des hémorrhagies constatée cliniquement était corroborée par la découverte de la phlegmasie gastro-intestinale constatée anatomiquement. Lfne saignée opérée en pareil cas ne faisait que devancer un effort curatif qui, livré à son jeu naturel, pouvait être tardif ou insuffisant.

Mais de quelles réserves l’apôtre de la médecine physiologique circonscrit la nécessité de ces soustractions sanguines! Les phlegmasies anciennes, létat anémique du sujet deviennent des contre-indications formelles. On surveillera l’application des sangsues

chez les enfants, l’énergie de l’impulsion cardiaque dans le jeune âge risquant de prolonger l’hémorrhagie d’une peau richement irriguée.

En face de pareilles propositions, le clinicien s’incline. 11 garde une attitude plus froide au conseil de pousser la saignée jusqu’à la syncope dans les inflammations récentes. Les sujets avaient beau être vigoureux et jeunes, nous préférons ne pas renouveler l’expérience.

Des axiomes d’un sens clinique très avisé s’empressent d’atténuer cette assertion de l’innocuité dont jouiraient, en certaines occasions, les soustractions sanguines exagérées. Nous saluons en Broussais un précurseur de génie quand il préconise le froid dans le traitement du typhus, le typhus étant, pour l’auteur, une gastro-entérite aiguë tombée dans la stupeur, le fuligo, la lividité. Utilisé dès le début du typhus, le froid est supérieur aux saignées. Il faut le prescrire à l’intérieur et à l’extérieur. On évitera ainsi l’affaiblissement provoqué par une perte de sang. Le danger est grand de saigner un organisme aux prises avec le poison putride du typhus.

Voilà, certes, une affirmation dont les typhiques ont tiré profit; leur entourage sera non moins reconnaissant à Broussais de l’avoir mis en garde contre les dangers de la contagion. Ces paroles semblent écrites d’hier : « Tout malade affecté de typhus peut devenir un foyer d’infection pour les personnes - saines et leur communiquer sa maladie s’il est renfermé dans un local étroit et si ses émanations sont stagnantes autour de lui. Mais s’il est placé dans un lieu sain, bien aéré, cette communication est difficile. »

Broussais épidémiologiste mérite d’être cité. Il est moins remarquable que Broussais spécialiste des maladies de l’estomac.

De par ses fonctions, l’estomac est un organe fréquemment irrité. Au clinicien de ne pas aggraver cette irritation. Les purgatifs sont dangereux; les spoliations séreuses qu’ils déterminent sont accompagnées d’une

irritation préjudiciable au malade. La thérapeutique doit se borner à guérir les maladies : inutile d’en créer. Que de fois le traitement anti-syphilitique n’est-il pas coupable de semblable méfait ? Le patient meurt guéri de sa syphilis, tué par la gastrite médicamenteuse, La crainte qui poursuivait Broussais d’exaspérer l’irritation stomacale lui faisait même, dans la fièvre intermittente, administrer le quinquina par la voie rectale.

S’il eût connu la médecine hypodermique, il en fût devenu un adepte enthousiaste. 11 n’eût pas été réduit à ordonner la teinture alcoolique de quinquina en frictions sur la peau.

Ménager l’estomac est le souci majeur du thérapeute. L’estomac délabré est une porte ouverte aux compli- , cations de tout genre : l’hypocondrie s’installe ; heureux le malade qui échappe à la phtisie pulmonaire. Au cas oû les sympathies morbides ne s’éveillent pas dans le cerveau ou le poumon, le patient a assez à faire de se défendre contre les lésions locales menaçantes : le squirrhe, le ramollissement, la perforation de l’estomac.

La doctrine des sympathies morbides que sollicite le trouble stomacal renferme en germe les doctrines des auto-intoxications et des réflexes d’origine gastrique. Broussais a esquissé l’ébauche de l’œuvre que Bouchard et puis Albert Robin ont parfaite soixante ans plus tard. Telle phrase du médecin de la grande armée rappelle à.s’y méprendre la manière de dire de nos contemporains.

Lisez plutôt les lignes suivantes : « L’indication de relever les forces par une alimentation copieuse ne se tire ni de la maigreur ni de la faiblesse, mais,uniquement de la rapidité de l’assimilation et de la prédominance de la composition sur la décomposition ». Ce précepte a été émis en 1820.

Toutes les théories sont fausses, objectait-on à Broussais. Et Broussais, de répondre qu’on avait raison. II ne faisait pas de théories, lui ; il observait et sur ses observations édifiait des procédés de guérir. Broussais, se défendant d’être un théoricien, est un de ces traits qui trahissent l’homme ignorant de soi. Comment aurait-il pu se connaître ? Le tumulte des guerres impériales qu’il suivait en sa qualité de chirurgien avait violemment secoué sa sensibilité émotive naturellement vibrante. La paix conclue, l’excitation orageuse du milieu lui devint un besoin. Les polémiques dans lesquelles il jeta sa fougue exubérante écartèrent de lui l’atmosphère calme que recherche le penseur replié sur l’analyse de ses sensations. Sollicité par sa passion de combativité, il s’élançait au fort de la mêlée, multipliant les coups, et dans son emportement, ne prenait pas garde aux côtés vulnérables de sa personne que découvrait son geste de batailleur acharné à la riposte, rebelle à percevoir ses blessures.

Ce refus d’avouer la valeur des critiques qu’on lui opposait faisait la part vraiment belle aux ennemis de Broussais. Sa parole enflammée électrisait les assistants; le prestige s’évanouissait, l’orateur disparu. L’envie ravala l’intelligence d’une conception dont les points faibles apparurent avec les progrès de la science. Le monument de la médecine physiologique ‘ se lézarda. Broussais mort, ce fut l’effondrement. La réaction s’opéra furieuse, exultante. Elle piétina les débris de cette œuvre grandiose. Dans les éclairs du génie elle ne vit que des propositions fantaisistes.

Les extraits que nous avons donnés de l’œuvre de Broussais témoignent que ce jugement est à réformer. Laënnec est resté grand. Broussais se relève et sur la grisaille des intelligences, resplendit superbement.

DE

Page 1