GASPARD-LAURENT BAYLE
Laënnec considérait Bayle comme un praticien consommé. Éloge mérité, qui est un peu une réparation à l’effacement que la personnalité trop haute de Laënnec infligeait à son collègue.
Il n’est pas bon de vivre dans le voisinage des grands hommes ; malgré soi on est entraîné dans leur orbite ; les lois de la gravitation sont imposées aux talents. C’est tout au plus si à côté d’une étoile la postérité vous accorde la valeur d’un satellite de second ordre.
Malaisément les hommes se résignent à étiqueter à égal niveau dans leur estime des intelligences ayant vécu dans le même temps et s’étant exercées parallèlement à des travaux de même nature. Il faut toujours qu’une intelligence soit classée plus haut que sa rivale : ces différences d’élévation satisfont le besoin de hiérarchie familier aux cerveaux faciles. Dans ce groupement. Laënnec a été hissé au sommet ; Bayle a été oublié au-dessous, dans l’ombre.Pareille disposition ne répond pas à l’importance de la figure sacrifiée. Celle-ci vaut l’autre. N’oublions pas que l’œuvre de Bayle a précédé de quinze ans celle de Laënnec.
Que la première soit moins complète dans la solution du problème que posait l’unité de la phtisie tuberculeuse, rien que de fondé à cette critique. Encore laudrait-il rappeler que les plus hardis précurseurs ont été précédés dans leurs efforts. Toujours des pionniers avaient tenté d’ouvrir la voie,’ et ce sont ceux-là, les humbles, les ignorés, parfois les méconnus, qui ont indiqué la marche à suivre aux plus heureux dont se glorifie l’histoire.
Bayle, lui, n’est sans doute pas un ignoré. Seulement justice complète ne lui semble pas rendue. Qui sait, sans, le secours de ses premiers travaux, si Laënnec eût parfait les siens? Un peu plus de lumière sur la personne de Bayle, et les choses seront remises à leur plan.
Une nature bien exubérante que la sienne ! En lygS, elle prit feu. A dix-neuf ans, membre du conseil général du département, Bayle protesta contre les sanguinaires décrets de la Convention. De là, mise en accusation et fuite. A Montpellier, une vocation soudaine pour la médecine l’arrêta. Quelques années de séjour en province partagées entre l’école et le service des armées qu’il suivait en qualité d’officier de santé, et voici Bayle à Paris. Auditeur assidu de Corvisart, il tut nommé successivement en gradation d’honneurs, aide d’anatomie, médecin de la Charité et médecin par quartier de l’empereur. Il mourut peu après Waterloo.
Les recherches sur la phtisie pulmonaire constituent la grande oeuvre de Bayle. Avant lui, les altérations anatomiques de la tuberculose pulmonaire avaient été mal étudiées : il eut encore le tort de décrire à part d’elle et comme formes spéciales, les phtisies granuleuse et ulcéreuse, mais nous lui devons une histoire très spécifiée des phtisies mélanique, calculeuse et cancéreuse. C’est' aussi lui le premier qui nous a révélé l’existence de la pleurésie interlobaire que terminent les vomiques et de l’oedème de la glotte ou angine laryngée oedémateuse.
Voir un homme de l’imagination de Bayle se cantonner dans l’étude patiente de l’anatomie pathologique
est fait pour surprendre. On s’étonnera moins si l’on veut songer au.hasard des circonstances qui ont décidé de sa carrière. D’abord politicien, Bayle devint médecin. Elève de Corvisart, il partagea les goûts de son maître en anatomie pathologique, moins peut-être par attrait pour cette science que par suite de son affection au maître qui la prônait. L’impulsion aux recherches d’amphithéâtre, il la dut à cette expansion sympathique qui porte les âmes ardentes à embrasser les occupations des êtres qui leur sont chers. Une fois l’habitude de disséquer prise, Bayle y trouva de la joie : l’intelligence lui fit opérer des trouvailles où il ne s’était engagé que par élan du cœur. Et c’est ainsi qu’il devint un des maîtres de l’anatomie pathologique, en dépit d’un tempérament de poète.
Broussais n’avait point songé à cela. Son esprit d’une rectitude fanatique surbordonnait mathématiquement la fonction à l’intelligence : à l’anatomie pathologique, science étroite, ne s’adaptaient que des cerveaux étroits. Telle était la thèse de Broussais.
Comme s’il était donné à chacun de suivre ses aspirations! Il est rare qu’un tempérament, fougueux atteigne la carrière qui lui convient : sollicité par son obsession d’activité, il empoigne la première besogne offerte, parfois, comme Bayle, par sympathie pour celui qui s’en occupait déjà. Une fois lancé sur cette voie, un semblable tempérament apporte son capital de qualités à un métier où il réussit et pour lequel il ne paraissait pas taillé. Les grandes découvertes dans les sciences ont fréquemment été la conséquence de ces ironies de la vie qui précipitent les intelligences à côté de la destination que leur affectait l’instinct. Ou plutôt est-ce encore la science, si positive ou minutieuse s’exerce-telle, qui mûrit les plus riches moissons de vues nouvelles dans les esprits que leur essor brillant semblait réserver exclusivement à une vocation littéraire ou artistique.
La thérapeutique des phtisies pulmonaires dépendra tout d’abord de leur nature : la phtisie cancéreuse sera traitée par les médicaments qui ont paru le plus convenables pour guérir les squirrhes ou pour ralentir la marche des maladies cancéreuses : extraits d’aconit, jusquiame, ciguë, belladone, pavot. La phtisie calculeuse semble due, dans la majorité des cas, à des concrétions de phosphate de chaux : elle est incurable et c’est tout au plus si on peut lui attribuer la thérapeutique de la phtisie granuleuse. On en pourrait dire autant de l’évolution très lente, mais fatale, propre à la phtisie avec mélanose : l’usage bien entendu et alterné des calmants, analeptiques, toniques et amers ne sera jamais d’un secours très efficace.
Restent les trois phtisies tuberculeuse, granuleuse, ulcéreuse. Un traitement univoque leur est applicable.
Observation des conditions préventives d’hygiène : aération convenable, alimentation tonique, habitude des bains et lavages froids, vie calme et régulière. On combattra par des révulsifs, saignées, vésicatoires, la congestion pulmonaire qui suit les fièvres éruptives. Seront prescrits les végétaux dont l’action est de diminuer l’irritabilité du poumon : phellandrium aquaticum, digitale pourprée, jusquiame noire et blanche, aconit napel, ciguë. Ces substances sont données isolément ou cpmbinées : aux doses faibles succèdent progressivement des doses plus actives. Des voyages, l’exercice à cheval, une saison aux eaux minérales sulfureuses (Eaux-Bonnes, Cauterets, Bagnères, Mont-Dore), l’usage des carbonates alcalins, du muriate de baryte, des préparations savonneuses, martiales compléteront la liste des adjuvants hygiéniques ou médicamenteux qui tiendront en échec la maladie menaçante.
Que si celle-ci apparaît quand même, outre les re-
commandations précédentes, on instituera le traitement des diverses complications qui pourraient surgir. Contre l’embarras gastrique seront ordonnés des vomitifs plus ou moins réitérés, des purgatifs, des amers ; on opposera des sangsues et des vomitifs à la pléthore que traduisent la plénitude du pouls, l’oppression, la rougeur de la face. L’engouement du poumon sera favorablement inüuencé par l’application de sangsues, l’administration de vomitifs, de préparations scillitiques, de décoctions de lichen et de polygala. L’hémoptysie sera arrêtée par la saignée et les rafraîchissants et vers son déclin par de légers astringents : suc d’ortie, sirop de grande consoude. Un large vésicatoire complétera la médication.
La gelée de lichen d’Islande et les sirops préparés avec cette substance associée à l’opium et aux sudorifiques auront raison du catarrhe. Les résineux et balsamiques ( eau de goudron, térébenthine, sirop de bourgeons de sapin, de tolu, etc.), seront réservés aux cas d’expectoration abondante, alors qu’elle n’est pas manifestement purulente et que le malade n’est pas trop excité.
On sait combien tenace est parfois la fièvre des phtisiques : Bayle la combat par le quinquina, des infusions amères et surtout l’usage des bains et de l’opium.
Les douleurs accusées par les phtisiques seront soulagées par des cataplasmes d’avoine bouillie dans du vinaigre, des frictions avec des liniments volatil, camphré, opiacé, des compresses d’éther. L’insomnie ne résistera pas aux bains de pieds, grands bains, à l’extrait d’opium. On aura soin de n’administrer les narcotiques que de deux jours l’un. Leur trop fréquent usage constipe et dispose aux sueurs. Au cas où celles-ci seraient trop abondantes, on les arrêterait par l’ingestion de deux grains de trochisques d’agaric et des tisanes amères. Les grands bains seront également utiles contre les sueurs.
Les vomissements des phtisiques dépendent d une quinte de toux ou d’une irritation sympathique de 1 es-
tomac : de légers purgatifs, des boissons de chiendent acidulées, des amers, des toniques, seront employés : pour l’ordinaire, c’est l’instinct du malade qui décide du remède à choisir.
Voici le dévoiement des phtisiques ; Bayle se loue de l’usage de la décoction de simarouba et du diascordium. Parfois se produit un œdème des membres inférieurs qui effraie beaucoup les malades : de la tisane de chiendent unie au nitrate de potasse, de légères mouchetures aux jambes débarrassent le phtisique de cette complication .
On le voit, les ressources abondent : le secours qu’on en retire est douteux. L’heureuse issue de la phtisie, assure Bayle, dépend de la nature et n’est pas un effet de l’art. « On se tromperait en l’attribuant aux remèdes dont le malade a fait usage. 11 faut seulement en conclure qu’on ne doit pas toujours désespérer de la vie des phtisiques, lors même que leur maladie est incurable. » Téméraire, le médecin qui assurerait la guérison. 11 ferait office de charlatan si, mandé à une période avancée de la rnaladie, il retranchait son impuissance derrière cet argument qu’il a été consulté trop tard.
C’était un homme fort pieux que Bayle; en quoi il se rapprochait de tant d’autres maîtres illustres : Baillou, Baglivi, Morgagni, Boerhaave, Haller.
Unir la science à la religion n’est pas inconciliable. 11 suffit de considérer l’inconnu qui reste inexploré. Cet inconnu, la religion l’explique à sa manière. Elle en fournit une solution immédiate. La science recule cette solution dans l’avenir.
Peut-être les problèmes d’aujourd’hui les élucidera-telle demain! Le mystérieux disparaît de notre monde. Sur les seuils troublants des choses ignorées, au mot :
Miracle, les découvertes modernes substituent peu à peu le terme de : Loi.
C’est là une constatation que nul ne méconnaît.
Seulement les lois formulées par l’homme nous livreront-elles jamais le dernier mot de tout ? Non, proteste Bayle, et avec lui les maîtres que nous avons cités.
Admettre que la science percera le sens profond de l’énigme est se payer d’une hypothèse. C’est pousser l’induction à des conséquences qui ne sont pas autorisées. Ce qu’est la vie, en avons-nous quelque notion précise pour que nous décidions que nos fils la créeront à leur fantaisie dans leurs laboratoires futurs.. Puisque le malheur veut que notre science humaine soit toujours une demi-science, comme l’a dit tristement M. Fouillée, puisque nos spéculations flottantes ne sont que chimères dans la nuit, hypothèse pour hypothèse, en face de ces incertitudes et de ces faillites de nos prétentions, autant s’en tenir, concluent certains esprits, à l’hypothèse religieuse. Un double avantage élève celle-ci au-dessus de sa rivale. Enveloppée qu’elle est d’un dogme moral, elle baigne encore dans l’idéal. Des gens comme Bayle, emprisonnés dans le cadre de leurs travaux positifs, ont parfois soif de rêve et se laissent bercer à la ferveur du sentiment religieux. Rien que de très élevé dans ce besoin de l’au-delà. Cléricalisme, articulera un esprit fort.
A cette exclamation, Bayle eût tourné la tête et l’œil curieux, eût examiné son interlocuteur comme on regarde quelqu’un dans la voix duquel on cherche une insulte qu’on ne comprend pas.