‹ La thérapeutique des vieux maîtresChapitre 48 sur 52 · R.-T.-H. LAËNNEC · texte numérisé non relu

R.-T.-H. LAËNNEC

En place du masque d’Hippocrate à la chevelure et à la barbe calamistrées, c’est le profil émacié de Laënnec dont le médaillon commence à figurer sur la couverture en toile chagrinée de quelques livres de médecine. Innovation très judicieuse ! Au moins ceux qui l’ont conçue savent-ils discerner la valeur des hommes et c’est plaisir à les voir pratiquer avec une telle entente la culture de leur intérêt propre. Il n’est pas donné à chacun de comprendre l’avantage qu’il peut retirer du voisinage d’un grand nom.

Hippocrate est bien loin de nous et l’on a un peu abusé, n’est-ce pas? du père de la médecine. Foule de générations médicales se sont réclamées de lui. Laënnec au contraire n’est pas si reculé dans le passé, et le reflet dont il éclaire ses disciples n’est pas éteint par les siècles ; en sorte qu’une ambition trouve encore à s’y chauffer et cela plus sûrement qu’auprès du foyer hippocratique fréquenté depuis deux mille ans, et, de par- sa vétusté même, légèrement refroidi.

Or, l’auteur qui soigne son petit amour-propre n’en-

tend pas être 'frustré; il veut profiter de la gloire du maître et chante avec conviction celle qui lui réserve la place la plus large dans son auréole. En vérité, il a raison cet homme. Je ne comprends pas qu’on main, tienne le buste d’Hippocrate sur nos ouvrages de médecine. C’est Laënnec qu’il faut mettre, et M. le Dieulafoy, qui est homme d’esprit, n’y faillira pas à la prochaine édition de son manuel.

Disciple de Laënnec, cela montre tout de suite le personnage qu’on est : calme et génial. Seulement la fonction est ardue à tenir. Il ne suffit pas d’ausculter un thorax les sourcils plissés, de se redresser lentement, de déclarer avec la solennité d’un oracle qu’on a entendu du gargouillement ou telle autre belle chose. Laënnec entendait tout cela aussi, j’en conviens. Nous sera-t-il permis d’insinuer que si son oreille était conformée de même, son intelligence pourtant apparaissait d’une ressemblance un peu moins frappante? Ce qui distingue Laënnec de ses élèves, et par quoi, il continuera de s’attirer l’admiration des siècles, c’est en effet moins la découverte de l’auscultation ellemême que les conséquences légitimes qu’il en a tirées. Avant lui, des gens avaient appliqué leur oreille contre un thorax. Hippocrate lui-même s’y était essayé. Les résultats de ces tentatives étaient restés stériles. Le rapport entre le bruit perçu par l’oreille et la nature de la maladie où ce bruit se faisait entendre, ce rapport n’avait pas été saisi et c’est Laënnec qui l’a révélé. Découverte féconde s’il en fut, car elle avait trait non pas à la constatation sèche d’un fait, mais à la connexité de ce fait avec d’autres faits qui lui avaient semblé étrangers jusque-là. Laënnec n’a usé de l’auscultation que pour s’élever à la connaissance de relations unissant des phénomènes épars, et il a apporté à l’établissement de ces relations tous les moyens d’investigation dont dispose le clinicien.

Qu’est-ce que l’histoire de la phtisie pulmonaire, des épanchements pleurétiques, de l’emphysème, de l’œdème

du poumon et de tant d’autres maladies que Laënnec a dégagées du fouillis nosologique où elles étaient perdues? qu’est-çe encore que l’histoire de la dilatation des bronches, de la gangrène et de l’apoplexie pulmonaire, sinon la traduction plastique des liens qu’avaient créés les observations comparées de l’amphithéâtre, de la symptomatologie et de l'auscultation?

En prolongeant la science avec l’aide du rapport imprévu qu’elle venait d’émettre, l’auscultation resserrait d’autre part entre eux les rapports déjà anciens fournis par la clinique et les autopsies. Ce résultat était à prévoir ; car il suffit que l’acuité de la pensée soit éveillée en un point pour que tout le champ de l’intelligence soit ébranlé ; l’initiative qui donne la clef d’un rapport n’ouvre pas rien qu’une porte. Elle s’exerce encore ailleurs. Laënnec a reçu de l’auscultation qu’il pratiquait une impulsion qui a été, à son tour, le point de départ d’une reprise d’élan. Ce qu’entendait l’oreille éclairait l’évolution du mal et cette évolution, interprétée dans un sens plus rigoureux, se trouvait ensuite reconstituée anatomiquement à toutes ses périodes par les lésions finales recherchées plus minutieusement au moyen du scalpel.

Pareille méthode d’investigation qui opérait dans un domaine mal et incomplètement parcouru ne pouvait manquer d’aboutir à des trouvailles incomparables. C’était une veine très riche sur laquelle Laënnec mettait la main ; il y puisait sans crainte de tarir le filon, et les trésors qu’il en extrayait, expliquent l’abandon où le maître délaissait le clinquant des hypothèses.

L’hypothèse a surtout droit de cité dans la science pour conduire à des territoires inexplorés alors que les vieux domaines ont été exploités. A Laënnec était échu un domaine vierge. Il s’y enferma et eut raison.

Broussais eut beau le harceler de ses épigrammes. De temps en temps le maître relevait la tête, haussait les épaules et se remettait à l’ouvrage. Ce calme dans la riposte exaspérait jusqu’à la rage l’adversaire convaincu.

mais mal informé qu’était Broussais. Il n’entrait pas assez dans l’esprit de Laënnec et s’arrêtait trop obstinément aux idées qu’il avait faites siennes. L’auscultation, il ne saisissait ni quelles conséquences cliniques elle allait amener, ni de quelle intensité de pénétration elle avertissait chez son inventeur. Il s’en tenait à son dogme de l’irritation et de la gastrite et refusait d’admettre autre chose.

Original quant à soi, il offrait un esprit étroit aux conceptions qui n’émanaient pas de lui. Au lieu de considérer l’anatomie pathologique à la façon de Laënnec comme un simple chapitre propre à éclairer la nature de la maladie, Broussais reprochait à son adversaire d’en faire une sorte d’oracle qui répondait à tout, dispensait de toute autre recherche. Cela, Laënnec ne l’avait pas prétendu et Broussais se réservait vraiment la tâche un peu facile en accablant son rival sous des propositions que ce dernier n’avait jamais émises.

Clinicien merveilleux, Laënnec, semble-t-il, s’est moins imposé comme thérapeute. C’est que sa méthode de recherches, toute faite de rapprochements et de comparaisons, pouvait fort bien convenir à la pathologie, mais la thérapeutique y trouvait moins son compte. Les risques d’erreur, en effet, se multiplient dès qu’il s’agit d’interpréter l’efficacité d’une médication : deux éléments se trouvent alors en présence : l’évolution du mal, l’intervention du médecin, et, dans quelle mesure l’une est corrigée par l’autre n’est pas problème aisé à tirer au clair. Dans la pathologie, ces deux éléments se trouvent réduits à un : l’évolution du mal. Le traitement n’intervient pas. La question se trouve simplifiée de ce fait : ppur la résoudre, il importe que l’observateur se laisse impressionner par la vision directe des faits et

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leur place relative parmi les choses. Laënnec, nous l’avons dit, s’est acquitté supérieurement de ce rôle.

— Dès que la thérapeutique entre en jeu ces qualités d’acuité dans la vision ne demeurent plus isolées. La personnalité de l’observateur, j’entends son jugement, non pas impersonnel, comme celui du pathologiste qui s’aliène de soi, mais un jugement déterminé par le sentiment de l’auteur, ses antipathies, ses préférences, un tel jugement manifeste à son tour l’impression ressentie. L’inconnu en thérapeutique détient une plus large place qu’en pathologie : cette place, l’auteur l’occupe avec son imagination. 11 ne voit plus, mais croit voir. Car la complexité des procédés curatifs ihis en œuvre par la nature, cette complexité embrouillée encore par l’immixtion du thérapeute, cache si bien et dans une telle intimité ses rouages que l’observateur ne constate que les effets de la machine, je veux dire la guérison et celle-là, il lui est bien difficile de démêler à quel moteur elle appartient : à la nature ou au thérapeute. Une attention longue, minutieuse, incessante est nécessaire pour autoriser une décision, mais cette attention réclame bien souvent plus que la vie trop courte d’un homme qui, pressé d’autre part de juger, conclut alors moins sur les faits, que d’après ses sympathies qui se font jour. Et cela était encore plus vrai à l’époque de Laënnec. On ne connaissait pas alors la pathogénie comme aujourd’hui. Les médications portaient la marque de cette incertitude : à la science imparfaite suppléait l’intervention passionnelle et accrue du sentiment, c’est-à-dire l’introduction d’un élément d’appréciation essentiellement mouvant et versatile. C’est sous forme de spéculations hypothétiques que ces éléments d’appréciation prenaient corps.

— Dédaigneux des hypothèses dont le dispensait le trésor de faits qu’il mettait en chantier, Laënnec réprimait tout élan de son imagination. 11 avait discerné les lacunes qu’avaient créées les théories de

Brown, et de Broussais, et ces lacunes, il le savait bien, ne provenaient que des faiblesses d’une généralisatiorî construite hâtivement sur des faits particuliers. Peutêtre eut-il tort de ne pas voir assez le bénéfice que la science retirait de ces systèmes élevés à grand fracas, mais qui ne laissaient pas que de renfermer dans leurs muis branlants des intuitions d’une haute portée pratique : ainsi les maladies sthéniques et asthéniques de Brown, l’irritation et la gastrite de Broussais.

Parti d’un tel pied, on comprend que Laënnec ne se soit pas arrêté au maniement des idées générales. Même celles qui guidaient la thérapeutique depuis des siècles ne lui disaient rien qui vaille. Telles les idées hippocratiques sur la fièvre salutaire et celles sur la striction et la laxité qui avaient inspiré les préceptes hygiéniques de l’école méthodiste.

Comme si toute spéculation doctrinale était à rejeter de parti-pris : il convient pour le moins de choisir entre elles, de séparer celles qui sont l’œuvre sévère des siècles et l’œuvre à vérifier d’un homme. Laënnec n’a admis ni les unes, ni les autres.

— De là ce manque d’idée directrice à sa thérapeutique et le terre-à-terre où il la confine et auquel s’étaient refusés Brown et Broussais. S’il ne s’expose pas, à leur exemple, à tomber dans les exagérations, de système, aussi ne s’élève-t-il pas comme eux. Il n’échappe à la critique, qu’à la condition de ne pas s’attirer l’éloge.

Néanmoins, si des tentatives vers des médications originales ne signalent pas la thérapeutique de Laënnec, quand même enroule-t-il autour de ses pratiques nombre d’aperçus ingénieux. Il réprouve les vésicatoires dans la période aiguë du catarrhe muqueux bronchique, les accuse à ce moment d’augmenter la fièvre et la congestion bronchique. Même condamnation dans la péripneumonie et pour’les mêmes raisons de la révulsion cantharidienne. « L’emploi des vésicatoires et de leurs succédanés doit être borné aux cas où, après la période d’acuité, une

pneumonie se résout trop lentement et à ceux de la pneumonie chronique. »

Au début du catarrhe muqueux aigu réussiront l’ipécacuanha surtout utile chez les enfants et des infusions chaudes de violette alcoolisées avec une once ou une. once et demie de bonne eau-de-vie. Cette méthode d’administrer les spiritueux dans les rhumes commençants n’offre nullement les dangers dont on l’accuse : elle ne change pas, comme les praticiens le redoutent, le rhume en péripneumonie et a cet avantage de guérir souvent le rhume dès le premier jour.

Dans le catarrhe muqueux chronique, mieux que les infusions alcoolisées, soulagent les vomitifs répétés. Laënnec se félicite d’en avoir fait prendre jusqu’à quinze en un mois à une dame de quatre-vingt-cinq ans; des balsamiques, baume de tolu, de copahu, de térébenthine, aux doses de dix-huit à trente-six gouttes par joqr compléteront la médication ; si la gêne de la respiration devient excessive, les narcotiques, poudre de belladone, de datura stramonium, aux doses d’un demi-grain à un grain sont les meilleurs moyens de l’atténuer. C’est également la belladone qui constitue le remède le plus énergique contre la coqueluche; on en ordonnera jusqu’à un demi-grain matin et soir, car elle diminue la dyspnée, ce qui la rend encore précieuse dans-l’asthme nerveux, combat le spasme des bronches, calme l’irritation qui produit la congestion sanguine et séreuse, tarit la sécrétion augmentée des bronches. L’extrait de narcisse des prés, proposé comme spécifique de la coqueluche, est d’action plus infidèle.

— Le plus souvent, Laënnec réfléchit dans ses médications les jugements de son temps ; en quoi sa pratique se montre parfois inférieure à celle des anciens. Ceux-ci regardaient en effet la saignée dans la péripneumonie comme suspecte après les premiers jours, et ils avaient raison. Laënnec n’hésite pas à proclamer l’opinion inverse : à savoir que l’on peut faire très utilement des saignées assez

abondantes dans des pneumonies avancées, parvenues même au degré de suppuration. Il se loue du reste de l’emploi du tartre stibié prescrit suivant la méthode Rasorienne et affirme n’avoir pas souvenir d’avoir vu mourir un homme attaqué de pneumonie aiguë et qui eût pris le tartre stibié assez longtemps pour en éprouver les effets. Une série singulièrement heureuse que celle où il était tombé ; l’infection pneumococcienne se trouvait en ce temps-là de bonne composition.

Depuis Laënnec, nous avons appris que la pneumonie évolue sans grand souci des médications qui lui sont opposées ; de même aussi le pneumothorax contre lequel notre maître ne recommande guère la ponction, persuadé qu’il est que l’épanchement aériforme peut être résorbé spontanément. Peut-être l’empyème convient-il à certains cas de pneumothorax, compliqués d’épanchement liquide ; mais là encore le résultat est aléatoire et mieux vaut s’en rapporter à la nature, qui montre plus d’habileté que les médecins à organiser ses procédés curatifs.

Cela, Laënnec semble parfois l’avoir oublié. Qui pis est, au lieu d’aider la nature, il complique sa tâche dans le traitement du croup. Il y recommande les vésicatoires et les saignées. Moins dangereuses, mais d’effet douteux à coup sûr, les frictions mercurielles faites 'à doses assez fortes pour produire promptement la salivation, reçoivent aussi son assentiment. Le praticien, ajoute Laënnec, ne doit jamais oublier d’employer ce dernier moyen concurremment avec la saignée et les vomitifs. Heureusement que certains enfants soi-disant atteints de croup ne devaient présenter qu’une laryngite striduleuse : très bénigne, la maladie résistait au traitement qui, en moins favorable occurrence, eût sans doute singulièrement aggravé le pronostic.

Quoi qu’il en soit de ces lacunes, et en ne considérant que les bons côtés, il ne ressort pas moins de la thérapeutique de Laënnec cette impression rassurante qu’un médecin peut être utile à ses malades sans pour

cela se poser en réformateur, et qu’un remède modeste appliqué en son temps, même s’il n’est pas inspiré par une doctrine originale, a pouvoir de produire son effet.

Laissons de côté le thérapeute et de ce que nous venons de dire, dégageons davantage la personnalité du savant. Laënnec a été analyste : ses descriptions de maladies en font foi ; mais il a encore été un esprit synthétique comme en témoigne la constitution des cadres morbides qu’il a établis. Or, et c’est la qualité de premier ordre, son esprit synthétique s’est directement ajusté aux contours de ses recherches d’analyse, il ne les a pas débordées en interprétations qui s’égaraient au delà d’elles. Trier correctement le détail pour le grouper ensuite en une série d’ensembles qui embrassent chacun étroitement les matériaux de détail qui lui sont affectés, constitue une besogne où se reconnaît la main du Maître. Laënnec y a tout à fait réussi.

Dans les temps plus proches de nous, un autre grand esprit s’y est également exercé. Comme Laënnec, Charcot a fait converger les résultats de la clinique et de l’anatomie pathologique à la création d’entités nosologiques nouvelles ; seulement il n’a pas toujours été aussi heureux dans ses tentatives que l’inventeur de l’auscultation. Parfois son esprit d’analyse l’abusait : il isolait ce qui n’était pas isolable : le tabes spasmodique de l’adulte, par exemple. Dans son œuvre de reconstruction, l’esprit synthétique de Charcot le leurrait aussi : tout le monde a présentes à l’esprit ses leçons sur la maladie de Morvan. Il en faisait, avec M. le professeur Joffroy, un symptôme inséparable de la syringomyélie ? Or, le panaris analgésique n’existe pas dans les quatre cinquièmes de la France; bien plus appartient-il à la lèpre qu’à la syringomyélie (Zambaco).

— Avec le tabes spasmodique, erreur d’analyse ; avec la maladie de Morvan, erreur ou tout au moins imprudence de synthèse. Plus circonspect, peut-être parce qu’il fut moins adulé, plus impressionné aussi par la relativité des phénomènes observés, peut-être parce qu’il vivait plus retiré, Laënnec eût sans doute évité pareille faute. C’est dire que la manière dont l’homme de science arrange sa vie influe toujours sur ses oeuvres et cela, quoiqu’il en ait.

DE

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