LA THÉRAPEUTIQUE DE CÆLIUS AURÉLIANUS
saignée et les purgations d’ellébore étaient interdites : abstention salutaire qui évitait l’affaiblissement du malade et l’irritation stomacale par lesquels eussent été aggravés les accidents nerveux.
Dans la goutte était recommandée une alimentation végétale, les asperges si possible. L’ordonnance stipulait la suppression du vin et envoyait le goutteux à une station d’eaux minérales naturelles : Albula ou Cotilia, en Italie. Grâce à ce traitement, le retour des crises articulaires était retardé, sinon reculé à jamais.
Un savant chapitre est rédigé contre la phtiriase. Les poux acquéraient une importance de grand premier rôle, car ils provoquaient la calvitie grâce à la sortie de la bile par les pores du cuir chevelu : les poux naissent en effet de la bile, chacun sait ça ; ensuite ces parasites, sans doute familiers à la clientèle de Cælius Aurélianus, constituaient un signe indéniable des maladies de vessie ou des tumeurs de la rate. A tels méfaits s’imposait une thérapeutique vengeresse !
Non seulement la chevelure rasée enlevait aux poux leur habitacle ; mais ceux qui s’obstinaient sur les téguments dénudés étaient poursuivis par des frictions d’eau marine ou de vinaigre ; on les écrasait sous des oignons broyés avec du nitre et de l’huile d’olives ; et des pulvérisations de soufre, de nitre et d’encens asphyxiaient les derniers récalcitrants. Les poux, symptôme capital en pathologie ! De quel jour rêveur cette constatation éclaire les dessous de la civilisation romaine !
Sans doute, ce n’est pas seulement le chapitre sur la phtiriase qui faisait recommander par Cassiodore, l’étude de Cælius Aurélianus aux moines du moyenâge. Ceux-ci s’empressèrent de suivre le conseil donné
pour d’autres raisons encore; ils prisaient dans l’auteur prescrit ce qu’ils étaient habitués à vénérer par-dessus tout : l’autorité. Un défilé si copieux de noms appuyait la constatation du moindre fait ; tant d’affirmations se prétendaient dépositaires de la vérité. On ne se trompe pas avec un tel ensemble : partagé à l’unanimité, un avis s’impose sans discussion, surtout quand il' parvient à des oreilles disciplinées sous le joug de l’Église. Les moines crurent en Cælius Aurélianus un peu moins qu’en Dieu, quand même assez pour déclarer inattaquables les arguments que le médecin latin entassait avec conviction.
Toute la première moitié du moyen-âge, avant le règne de Galien et des Arabes, fut soumise à une double thérapeutique ; celle des miracles et celle de Cælius Aurélianus. Quelques couvents lisaient Celse ; mais la sobriété plus scientifique, l’originalité plus accusée de celui-ci tombaient dans des cerveaux peu aptes à saisir ces qualités. A une époque où la tradition faisait accepter sa tyrannie sans soulever une protestation, l’homme qui cherchait. n’était pas compris. Celse apparaissait comme trop personnel ; Cælius qui s’effaçait bien davantage devait forcément recueillir les sympathies de lecteurs qui pas plus que lui n’étaient émus par le besoin d’ajouter une pierre à l’édifice où ils se trouvaient à l’aise. Terrorisé par la crainte de l’hérésie, le moyen-âge n’exaltait guère les initiatives ; en ce qui concerne la science, il se contenta du bagage transmis. Solide et vérifié lui sembla-t-il dans Cælius Aurélianus; il l’adopta. C’est ainsi que non absorbé par l’obsession de la recherche scientifique, il put se consacrer à l’aise aux discussions scholastiques qui passionnaient les esprits ; cela, du moins, pour les gens intelligents. Le peuple, lui, construisait les cathédrales. Empiler des pierres satisfaisait mieux son besoin d’activité.
Une idée est une graine d’étrange sorte. Elle flotte dans l’air; un cerveau la happe au passage; il se l’approprie, la caresse, la développe, la transforme en produit de culture. Et voici l’extraordinaire de cette végétation : une graine unique, toujours semblable à elle-même, germe en floraisons des plus disparates; chaque cerveau où elle pénètre lui fournit occasion à épanouissement distinct. Elle ressemble à un gland d’où jailliraient non pas seulement des chênes, mais une pépinière illimitée de baliveaux inattendus.
Sait-on jamais quelles seront les conséquences d’une idée? Le premier qui l’a émise serait fort étonné des déformations qui la rendent méconnaissable par la suite. C’est que la variété des cerveaux qui se l’assimilent la marquent de leur empreinte spéciale; autant de tendances familières à ces cerveaux, autant d’empreintes qui ne se répètent pas. Il en résulte sur l’idée primitive une façon de greffe liée à la manière de sentir individuelle, et cette greffe seule poussera en rejetons nouveaux, l’idée primitive qui l’avait nourrie se flétrissant peu à peu.
Les idées d’Hippocrate étaient familières à Galien et aux Arabes ; mais quelles métamorphoses à passer par ces intelligences si peu en harmonie avec celle du maître! Galien, porté aux débauches de raisonnement.
broda une couronne de dialectique autour de l’observation calme d’Hippocrate : un style rococo sur la pureté de la ligne grecque. Les Arabes, mystiques, peu accessibles à l’intérêt du fait terre à terre, se laissèrent emporter au courant de' leur imagination : des remèdes étranges, malpropres, compliqués, inefficaces, débouchèrent en torrent de leur pharmacopée, inondèrent la matière médicale d’Hippocrate, ravagèrent la netteté des indications thérapeutiques posées avant eux.
Galien rhéteur, les Arabes aussi abondants que lui et perdus plus haut dans le domaine de la chimère, comment n’eussent-ils pas, l’un et les autres, plané en dieux sur le moyen-âge grisé de scholastique et passionné d’agenouillements?- Dès qu’ils furent connus, ce fut une ferveur délirante. Du douzième au seizième siècle, les ovations prosternées allèrent aux maîtres qui répondaient si heureusement à l’esprit de l’époque.
Le premier acte de Paracelse fut de brûler les oeuvres de Galien et d’Avicenne. C’était à son cours d’ouverture dans l’Université de Bâle. On voit d’ici le scandale. L’indignation des contemporains n’eut toutefois pas complètement tort. Pour Galien, surtout, si grands fussent ses défauts, ils étaient dépassés par ses qualités ; de la brume, certes, mais du soleil au-dessus d’elle. Paracelse, lui, s’impatienta de la brume.
D’autre part, plus d’une analogie rapprochait Paracelse d’Avicenne : même vie agitée, amour partagé des • voyages et des boissons alcooliques. Avicenne étudia à Bagdad, devint médecin des califes, puis vizir, fut jeté en prison, s’échappa, se réfugia chez un apothicaire, fut découvert, incarcéré une seconde fois, s’évada sous la robe d’un moine. Il finit à cinquante-huit ans, buveur d’eau-de-vie et mangeur d’opium avec le mithridate.
LA THÉRAPEUTIQUE d’aVICENNE
L’originalité qu’Avicenne répandait sur ses habitudes ne se révélait pas avec la même fougue dans ses œuvres. On rencontre de ces hommes : leur trop plein d’énergie nerveuse se dissipe tout entier en satisfactions musculaires ou émotions sensorielles. Il reste peu de chose pour alimenter la création intellectuelle. Cette manière de sentir est propre à la jeunesse.
Avicenne la conserva jusqu’à la fin de ses jours, impulsif de conduite comme un étudiant, aussi incapable que lui de réaliser une idée générale. La marque de l’âge se manifestait chez lui non dans la largeur des conceptions, mais seulement dans l’ordre qu’il apportait à ses écrits.
Son Canon constitue une compilation où était savamment catalogué le labeur des médecins grecs et arabes. C’est cette tenue correcte que ne déparait pas le pli d’une pensée originale qui avait eu le don d’allumer les fureurs de Paracelse.
Que dire de sa physiologie sinon qu’elle était en retard sur celle de Galien? Nous voyons reparaître la vieille hypothèse d’Aristote sur les trois ventricules du cœur : il n’y en a que deux, avait dit depuis longtemps le médecin de Pergame.
En pathologie, des vues enfantines déparent d’ordinaire les données justes : si la scarlatine est décrite entre la rougeole et la variole, si trois espèces de pleurésies sont ingénieusement mentionnées, celles de la plèvre, des muscles intercostaux et du médiastin, en revanche nous subissons la nomenclature de quinze sortes de douleurs, l’histoire de substances aériennes hypothétiques dont l’altération provoque la mélancolie, la relation de désordres cérébraux entraînés par les quatre éléments, le froid, l’humide, le chaud, le sec. Des maladies étranges étaient dues aux mœurs du milieu, tel l’écoulement
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des matières fécales pendant l’acte vénérien. Un sphincter anal singulièrement affaibli que celui des Arabes !
La thérapeutique d’Avicenne n’est pas supérieure à sa pathologie : il vante comme dépuratifs l’or, l’argent, les pierres précieuses. L’habitude de dorer ou d’argenter les pilules date de là. Les punaises deviennent le remède de la fièvre quarte et de l’hystérie; les mélancoliques sont bercés dans une balançoire. Pratiquée au début de la maladie dans les veines les plus éloignées, la saignée ouvre plus tard les veines les plus voisines du foyer morbide; les hémorrhoïdes qui évacuent le mauvais sang seront traitées par la saignée de la veine saphène ou de la face postérieure du talon ; on soignera en même temps le foie et la rate malades; ce sont leurs lésions qui engendrent le mauvais sang, cause des hémorrhoïdes. Inutile d’ajouter que cette opinion n’est pas d’Avicenne : elle est empruntée à la médecine grecque. Parfois cependant un conseil utile est détaché entre les recommandations bizarres : le castoreum, l’asafœtida, les huiles chaudes sont opposés au tétanos ; le sucre et le lait sont prescrits aux phtisiques. Ailleurs, une pratique sagace s’allie à l’entrée en scène d’un précepte dangereux : la dysenterie est traitée par les myrobalans (fruits astringents et légèrement purgatifs de la famille des combrétacées), la rhubarbe, la gomme adragante : d’autre. part, on ne craignait pas d’adjoindre à cette médication inoffensive l’ordonnance de lavements d’or piment. Dans toute l’antiquité, ces lavements avaient déjà été employés contre les vers intestinaux et dans la maladie cæliaque.
Ce qu’Avicenne dit de bien (variole, lèpre, spinaventosa, etc.), il le doit en général à Rhazès et aux Grecs. Le mauvais est communément sa propriété exclusive ; ainsi quand il déconseille d’opérer les hernies étranglées. Les quelques observations justes qu’il formule en chirurgie sont inspirées par Paul d’Égine (paracentèse, atrésie et corps étrangers du conduit au-
LA THÉRAPEUTIQUE DAVICENNE
ditif, polypes des fosses nasales, etc.). Une constatation intéressante au point de vue historique est néanmoins relevée au sujet de la cataracte : Avicenne a vu des chirurgiens en pratiquer l’extraction ; mais l’opération est périlleuse, se hâte-t-il d’ajouter.
Les quelques acquisitions sérieuses dont les Arabes ont enrichi la matière médicale ne sont pas l’œuvre d’Avicenne. II. n’a inventé, ni la casse, ni le séné, ni la manne, ni le tamarin. Les juleps, loochs, électuaires, appartiennent à ses prédécesseurs ; comme eux, il faisait usage des bédéguards riches en tannin, des clous de girofle, des baumes, du musc, du camphre. Le sublimé, qui est un produit arabe, était proscrit par Avicenne à l’intérieur ; il ne l’autorisait qu’en applications externes.
Quant aux bézoards, ces amas de concrétions intestinales, biliaires, urinaires, nous pardonnons à Avicenne de ne pas les avoir introduits le premier dans la thérapeutique. On les portait comme amulettes ; on leur accordait des vertus toniques, antiputrides, antispasmodiques. Ils ont fait les délices du moyen-âge ; nos malades modernes s’en passent volontiers.
Ils n’accompagnent pas davantage de leurs regrets la ' perte de quelques manœuvres thérapeutiques que leurs pères déjà n’appréciaient pas avec ivresse.
Un calife était hydropique : ses médecins le plongent dans un four allumé. Ils lui avaient promis cinquante ans de vie; il fut rôti. Dans les plaies du ventre, de grosses fourmis faisaient office de suture : leur morsure agglutinait les parois. Pauvres malades : avec son culte des Arabes, le moyen âge ne leur a pas été tendre.
Du jour où ils adoptèrent l’architecture byzantine, les Arabes lui firent subir une série de transformations qui décèlent le goût qu’ils avaient pour les raffinements
d’ornementation. Leurs arcs se chargèrent de guipures plus fouillées; les enlacements des dessins se contournèrent en lacis plus inextricables. Entre une mosquée du VIIL siècle et un monument du XIV^, la différence éclate à l’œil le moins exercé. La médecine, au contraire, resta stationnaire ou plutôt elle périclita dès la première heure sous le poids des arabesques dont elle était écrasée.
LFn grand médecin émerge, toutefois de la phalange fantaisiste des écrivains arabes. Rhazès professait à Bagdad un siècle avant Avicenne ; il s’était inspiré des préceptes d’Hippocrate, écrivit un traité sur la variole dont il favorisait l’éruption par des bains de vapeur. C’était un observateur comme Sydenham, avec un esprit synthétique peut-être mieux organisé : sans médire des lectures, il recommandait d’aiguiser l’expérience à la recherche originale, d'adapter avec circonspection les vérités reconnues aux cas particuliers.
A l’extrémité opposée de l’empire arabe, un chirurgien peut être considéré comme l’émule de Rhazès. Albucasis vivait à Cordoue vers la fin du XL siècle. 11 s’élève contre l’ignorance des chirurgiens qui ouvrent de grands vaisseaux sans se douter de leur existence. Quatre procédés lui sont familiers pour arrêter les hémorrhagies artérielles : la cautérisation, la division complète du vaisseau, la ligature, l’application des styptiques.
Après Albucasis, voici encore Avenzoar puis Averrhoès, et c’est fini des noms marquants de la médecine arabe. Audacieuse au possible, l’opinion d’Averrhoès sur les religions : la religion chrétienne est impossible à cause du mystère de l’Eucharistie; la religion juive est digne d’un enfant par la naïveté de ses observances légales; la religion mahométane ne satisfait que les sens; elle convient aux pourceaux. Cela était dit au XIL siècle. On comprend que la lecture d’Averrhoès fut mal vue des esprits orthodoxes; plusieurs conciles l’interdirent aux chrétiens.
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