‹ La thérapeutique physique d'autrefoisChapitre 20 sur 87 · Celse. Livre 3, xxn · texte numérisé non relu

Celse. Livre 3, xxn

Cf. : Ce/se, I ilruve, Censorin (Œuvres complètes) Frontin (Des Aqueducs de Rome], avec la traduction en français. Publiés sous la direction de M. Nisard. Paris, J.-J. Dubochel, Le Che\alier et C' e , iS40, p. 85.

(2) Histoire naturelle de Pline. Traduction Littré. Collection des auteurs anciens (Nisard). Paris, Dubochet, Le Chevalier et C' c , i85o, livre XXXI, 33, tome 2, p. 358.

Voir aussi : même auteur, même ouvrage, livre XXIV, in ; livre XXVIII, i4-

(3) Method. med., lib. 5, cap. 12.

(4) M. G. Beauvisage a montré récemment l'infériorité scientifique de ces médecins compilateurs. « Un de ces écrivains barbares du moyen âge, qui ne savaient que compiler les manuscrits de l'antiquité, les publier, les traduire et les commenter, un certain Mercurialis, rendant compte des heureux effets des lunettes, avouait naïvement que, si ses explications manquaient de clarté, ce n'était pas à lui qu'il fallait s'en prendre, mais auv anciens, qui n'avaient rien écrit sur les lunettes.

Ce malheureux, qui avait au moins conscience de son infériorité et de son impuissance, n'avait même pas l'idée qu'on pût savoir autre chose que ce qu'avaient écrit les anciens et qu'on pût chercher à décoin rir ce qui leur avait échappé. » (G. Beauvisage, Méthode d'observation fondée sur l'arithmétique et la géométrie concrètes. Paris, Alcan, 1902.)

(5) Cf : Bertrand (J.B.). Dissertation sur l'air maritime. Marseille, Jean-Baptiste Boy, 1721, in-'i°. Bibl. "Vil. ■ Tc 7 |.

56 CLIM.ITOTIIERAPIE

Il y avait, dans cette manière de voir, le principe d'observations fécondes, et l'origine d'une erreur qui, de siècle en siècle, s'est perpétuée jusqu'à nos jours. En effet, l'air marin n'est pas salé, mais, ainsi que l'avaient remarqué les médecins arabes et italiens au xn° et au xvi c siècles, il est d'une pureté remarquable et le voisinage des mers a une influence notable sur la constance des climats.

Peu à peu, la croyance en la salure de « l'air marin » devint générale. Au xvm L siècle, les médecins français du littoral affirmaient même que cette atmosphère « chargée de sels et sans cesse agitée » devait être nuisible à la santé. Les matelots, disait-on, mouraient jeunes et « l'air marin » qui était accusé de détériorer les maisons construites sur le bord de la mer, ne pouvait qu'agrandir « les ulcères du poumon » dans la phtisie (i).

Bertrand, de Marseille, s'éleva contre cette assertion.

« La raison la plus plausible et la plus forte que l'on puisse faire valoir en faveur de l'Air Marin, est celle qui le justifie du reproche qu'on lui fait d'être salé. S'il estvray que l'Air se charge facilement de toute sorte de corps étrangers, il n'est pas moins vray aussi qu'un corps ne peut rester suspendu dans un fluide, qu'il ne soit en proportion de pesanteur avec luy ; or les particules du Sel Marin sont trop pesantes pour pouvoir voltiger dans l'Air, puisque nous voyons que les vapeurs qui s'élèvent de la Mer, ne les emportent point avec elles, et qu'elles retombent en pluyes douces et insipides (2). »

L'argument avait sa valeur. Bertrand chercha et trouva, à l'appui de son opinion, des preuves expérimentales.

« Quand on accorderait que les Particules du Sel Marin peuvent s'élever dans l'Air, il est certain du moins qu'elles ne peuvent monter que jusqu'à une certaine hauteur, au delà de laquelle elles retombent par leur propre poids : or cette

(1) Voyez : Response à la Dissertation sur l'air maritime. A Marseille, de l'Imprimerie J.-P. Brebion. Bibl. Nat. : Tci| ; .

(2) Bekikand (J.-B.). Ouvrage cité, p. 2.

hauteur n'est pas bien considérable, et encore ce ne sont que quelques-unes de ces Particules les plus déliées, qui, entraînées par celles de l'Eau que la chaleur du soleil a disposées à s'envoler, s'élèvent jusqu'à cette hauteur, comme il paroît par une expérience bien sensible raportée par Mr. Régis (Phys. liv. 4, part. 3, chap. 10). On sçait que pour faire le Sel on l'ait entrer l'eau de la Mer dans de petits canaux semblables aux allées des parterres, dont le fonds est de terre glaise qui ne boit pas l'eau ; et comme cela se fait en Esté, à mesure que l'eau s'évapore, on voit les grains de sel se former au-dessus, lesquels étant tombés au fonds il s'en forme d'autres, jusques à ce que toute l'eau se soit évaporée. Or si on dispose à la hauteur de deux ou trois pouces, de petits bâtons sur la surface de l'eau salée qui s'évapore, ils se chargeront d'un glacis de Sel, ce qui n'arrivera pas si ces bâtons sont placés un peu plus haut. Cette expérience doit rasseurer ceux qui craignent l'Air salé de la mer, puisque ce Sel pour beaucoup qu'il soit atténué et exalté par la chaleur du Soleil, ne peut jamais atteindre la hauteur de l'Air que nous respirons (i). »

La question devenait litigieuse. Si « l'air marin » n'était pas salé, contrairement à l'avis des anciens, il n'était donc plus nuisible à la santé ?

Enfin, si comme le prétendait Bertrand, d'accord cette fois avec les anciens, l'atmosphère maritime était susceptible de guérir certains phtisiques, comment s'expliquer son action curatrice ?

Bertrand se contenta de rappeler les principales qualités du climat vraiment marin, car il n'a pas préconisé la cure d'air sur le littoral : i° Air pur ; 2° Air humide ; 3° Constance de la température. Puis il se référa à la clinique.

« Depuis trente ans que je fais la Médecine dans des Pais maritimes je n'ay presque point veu d'Homme de mer Pthysique, non pas même dans les Villes, où cette maladie est pour ainsi dire endémique, comme par exemple à Marseille... On y

(1) P. 3 et 4 de la Dissertation.

58 CLIMATOTHÉRAPIE

remarque que le quartier de Saint-Jean, qui est le plus proche de la mer et qui n'est habité que par des gens de cette profession, est entièrement exempt de cette maladie, et si par hazard elle y attaque quelqu'un, ce ne sont que les Femmes et non pas les Hommes, qui naviguent pour la plupart. C'est là un l'ait d'autant plus constant qu'il est public (i). »

L'air pur de la mer jouait donc un rôle prophylactique vis-àvis de la tuberculose.

Cette affirmation audacieuse pour l'époque, eut un énorme retentissement, et la médecine classique s'efforça delà réfuter. De plus, il lui semblait impossible d'admettre que l'air marin fût, dans certaines conditions, un agent curateur de la phtisie (2).

Bertrand répondit avec sincérité, qu'il avait vu des gens de mer atteints par la tuberculose, mais qu'il leur avait prescrit des voyages au long cours, c'est-à-dire l'air vraiment marin et que la plupart s'en étaient bien trouvés.

« Quoyque le nombre en soit petit, cù égard au tems qu'il y a que j'exerce la. médecine, il m'en est pourtant tombé quelques-uns entre les mains, tant de ceux qui avoient desPthysies pulmonaires que de ceux qui avoient de ces sortes de Pthysies, qui sont des suites des autres maladies. Après quelques Remèdes ordinaires, je conseillois à tous ces malades d'aller sur mer, et de naviguera leur ordinaire, je leur faisois même porter quelques Remèdes dont ils usoient sur la mer, et je leur prescrivois un régime de vie convenable. Or je puis assurer que tous ces malades sont revenus de la mer parfaitement guéris, soit qu'ils eussent de ces Pthysies qui suivent les Pleurésies et les Péripneumonies, ou de celles qui arrivent après un Vomica, ou Abcès dans les Poumons, ou enfin de celles qui sont véritablement Pulmonaires. Un seul qui avoit cette dernière espèce de Pthysie a été plus malheureux que les autres : il est vrai aussi qu'il ne faisoit que des Voyages fort courts ; car il n'alloit qu'en Barbarie. Il est encore vray que tant qu'il étoit sur mer son mal étoit pour ainsi dire sus-

(1) P. i3 de la Dissertation.

(2) Cf. Kcponse à la Dissertation, déjà citée.

LA CLIMATOTIIÉRAPIE ET L'ATMOSPHÈRE MARITIME 5g.

pendu, car il ne toussoit ni ne crachoit, et il revenoit toujours sans Fièvre, il sembloit que l'air de la mer charmoit la violence d'un mal, qu'on ne luy donnoit pas le temps de guérir radicalement ; en effet ce Pthysique dura 5 ou 6 ans contre l'ordinaire de ceux de cette ville qui ne vont guère au delà d'une année, (i) »

Ces affirmations devenaient scandaleuses. La médecine classique fit une « response (anonyme) à la Dissertation sur l'Air maritime » qui nous est parvenue et que l'on peut lire à la Bibliothèque Nationale (2). Elle y reprenait la thèse de la salure de l'air marin et niait toute action curative de cet « air » sur la tuberculose.

« Nous ne voyons point que la Phtisie fasse beaucoup plus de grâce aux Gens de Mer qu'aux Personnes fixées à Marseille; et s'il est vray que les Premiers en soyent moins frappez rpie les autres,, c'est que la situation particulière de cette Ville, les vents affectez qui y régnent, le degré de climat, les révolutions subites du chaud et du froid, les immondices qui se déchargent dans le Port, la malpropreté des Paies, et d'autres inconvénients composent à Marseille un Air particulier qu'on doit différencier de celui de la pleine Mer... (3) »

La brochure de Bertrand n'était pas de volume considérable, son auteur était peu connu; loin de faire époque dans l'histoire de la médecine, la Dissertation sur l'air maritime passa à peu près inaperçue. L'idée que l'air était salé « tant sur les côtes qu'au milieu de l'Océan » réapparut peu à peu et fut adoptée de nouveau par les médecins.

Après la découverte des bateaux à vapeur, les navigations plus rapides, de plus longue durée, mieux décrites, firent connaître qu'un nombre assez élevé de phtisiques étaient susceptibles d'être améliorés par les traversées et d'une façon générale par l'atmosphère marine. Il fallait expliquer ces guérisons et comme la Dissertation de Bertrand n'avait pas fait autorité,

(1) P. i3 et {4 de la Dissertation.

(2) Response à la Dissertation sur l'air maritime. A Marseille, de l'Imprimerie- J.-P. Brebion. Bibliothèque Nationale : Tc 7 ^.

(3) P. l3 de la Response de la Dissertation.

60 CLIMATOTHÉRAPIE

qu'il semblait tout naturel que le contact de l'air avec la mer pût permettre à des particules de sel de se répandre dans celui-ci, on en conclut assez légèrement que l'amélioration de certains phtisiques était due au sel contenu dans l'atmosphère maritime. Par une singulière aberration, on fit bientôt de «l'air marin » une entité. On lui reconnaissait des caractères propres, constants, et sans tenir compte de l'orientation des lieux, de l'influence des vents, de la température moyenne, de la transparence de l'atmosphère, etc., était dit « air marin » non seulement l'air du large, mais encore l'air du littoral.

En effet, pendant la première moitié du xix e siècle, les , moyens de communication et par là même d'informations étaient difficiles. Peu de médecins avaient le loisir et surtout la facilité d'étudier l'action d'un climat éloigné de leur lieu de résidence. Les principes mêmes d'une climatologie scientifique manquaient, les instruments étaient encore peu perfectionnés et les observations météorologiques prises dans les casinos ou par des gens du monde étaient nécessairement sujettes à caution. Les médecins les plus illustres, et Laënnec était du nombre, avaient recours à la tradition pour s'informer de la nature et de la valeur thérapeutique d'un climat. Les auteurs anciens ne se lisaient guère dans un siècle désireux de rompre ses attaches avec le passé, et l'observation était très difficile !

La tradition avait appris qu'il était possible de guérir certaines tuberculoses par le climat marin; les chirurgiens de marine dont les observations portaient sur des équipages entraînés, robustes, à une époque oîi l'alcoolisme faisait encore peu de ravages, étaient très affirmatifs et vantaient l'excellence de l'atmosphère maritime. L'idée de l'influence nocive des poussières commençait à se faire jour et « l'air marin» en renfermait peu. Pourquoi ne pas le recommander dans la phtisie ?

Ce fut un engouement étrange, inconcevable.

Aidé de son imagination, Gilchrist s'était écrié : a L'huile, le bitume et le soufre doivent se trouver mêlés dans les vapeurs de l'Océan, comme étant plus disposés à s'exalter; c'est ce que confirme l'odeur de l'eau de la mer... L'air de la

mer est vraiment pectoral; il contient tous les médicaments propres à cette maladie (la consomption), et il s'applique directement sur les poumons dans l'inspiration. Peut-être même ses effets ne sont pas inférieurs à ceux des baumes les plus renommés (i). »

Laënnec faisait couvrir d'algues et de varechs le parquet des chambres des phtisiques. S'appuyant sur l'opinion des anciens, « sur l'exemple des Anglais qui envoient leurs phtisiques" à Madère et sur le témoignage des médecins de nos côtes », il préconisait l'air du littoral de la Bretagne où il vint mourir lui-même, atteint d'un mal qu'il ne put enrayer.

Broussais qui avait été médecin de la marine parait avoir mieux jugé cette question d'hygiène thérapeutique.

« On a parlé, dit-il, de la navigation comme fort avantageuse... ce n'est sans doute pas la navigation sur les côtes. En pleine mer à la bonne heure ! la température est beaucoup plus uniforme, surtout si on avance vers les régions équatoriales. En pleine mer, il s'élève de la surface une petite vapeur aqueuse qui humecte les poumons, et on respire un air vraiment salubre. Mais conclure de ce fait que la navigation et l'air maritime des côtes, surtout celles de Bretagne, soient favorables aux phtisiques, c'est par trop se méprendre. Étant de ce pays, j'ai observé des phlegmasies de 'poitrine et des phtisies, et j'ai vu qu'elles étaient plus nombreuses sur les côtes que dans l'intérieur des terres, excepté pourtant dans les pays marécageux ou sur les revers des inontagnes exposées au Midi.

« On avait imaginé que c'étaient les émanations des plantes marines qui produisaient cet effet, et on l'avait pensé de bonne foi (allusion à Laënnec et à ses essais d'une atmosphère marine artificielle), car on a fait apporter à Paris des varechs, et l'on a jonché les chambres des malades de ces plantes prétendues balsamiques. Mais on n'en a retiré aucun bon résultat ; on avait mal interprété les bons effets de l'influence de la mer, qui proviennent de l'uniformité de tempé-

(i) Utilité des voyages sur mer pour la cure de différentes maladies... Paris, 1770. in-12 .

■Ga CLIMAT0TI1BHAPIE

rature, et qui avaient été surtout obtenues dans les voyages de long cours dirigés vers les pays chauds (i). »

En i855, Rochard, chirurgien en chef de la marine au port de Brest, infirma dans un mémoire fort important, couronné par l'Académie de médecine, toutes les observations de ses devanciers. Les conclusions de son travail étaient que la navigation, en dehors des régions extra-tropicales, avait une influence néfaste sur les phtisiques. De plus il ne reconnaissait comme utiles dans les zones extra-tropicales qu'un très petit nombre de stations, en première ligne, Madère ; en deuxième ligne, Hyères, Venise et Pise ; en troisième ligne, Rome et Nice; en quatrième ligne, quelques points, tels que Menton, Villefranche, la baie de la Spezzia, les bords du lac de Corne et peut-être les îles Baléares. «Ainsi, dit-il, dans cette immense zone, limitée au Nord par le 45° degré de latitude, au Sud par le 38", et qui comprend plus de dix millions de lieues carrées, nous ne trouvons que quelques points presque imperceptibles sur cette immensité. »

Rochard attaquait aussi Laënnec:

« Pour se trouver en présence d'une conviction sérieuse, d'une autorité devant laquelle tout médecin doive s'incliner, il faut arriver à Laënnec. Laënnec avait mis clans l'air de la mer sa dernière espérance, il est venu mourir sur les bords de l'Océan. Lorsqu'on cherche dans ses ouvrages les éléments de cette conviction si ferme, on n'y trouve que des erreurs ou de vagues assertions: l'opinion des anciens, l'exemple des Anglais qui envoient leurs phtisiques à Madère, le témoignage des médecins de nos -côtes, celui des chirurgiens de la marine, dont la plupart, dit-il, lui « ont affirmé qu'ils n'avaient presque jamais vu un homme devenir phtisique, à bord, dans le cours d'une longue navigation, et qu'ils avaient souvent vu des marins, dont la poitrine paraissait fortement compromise au moment du départ, revenir dans un état de santé parfaite, ou d'amélioration remarquable». Il cite enfin la baie de Douarnenez, comme jouissant d'une remarquable

(i) Broussais. Cours de pathologie et de thérapeutique générales. 3o mars i83), ■6o 8 leçon. Paris, 2 e edit., t. II, p. 608.

immunité sous ce rapport. Il n'est pas besoin de faire remarquer que lorsque les Anglais envoient leurs phtisiques à Madère, ce n'est pas pour y respirer l'air de la mer, qu'ils n'ont certes pas besoin d'aller chercher si loin. Quant aux assertions des chirurgiens de la marine, j'avoue que j'ai quelque peine à m'en rendre compte. i\e voulant pas m'en rapporter à une expérience personnelle, je viens de compulser les nombreux rapports de fin de campagne déposés par les chirurgiens-majors des bâtiments, dans les archives du conseil de santé ; il n'en est guère qui ne relatent des décès dus, en cours de campagne, à la phtisie pulmonaire, et qui ne signalent, en passant, la rapidité avec laquelle elle a marché. J'y ai trouvé i65 observations de phtisie survenue à la nier, parmi des hommes de l'équipage. Dans io3 cas, les malades ont succombé à bord, les 62 autres ont été renvoyés en France ou déposés dans les hôpitaux des colonies. En ce qui a trait enfin à la rareté de la phtisie sur les côtes de Bretagne, je ne citerai, pour le moment, que deux faits, mais ils me- paraissent décisifs. La ville de Brest, ville de marins, que la mer baigne de toutes parts, la ville de Brest, dans le cours de l'année i853, a compté. 1 5iq décès, dont 36o, ou un quart, dus à des affections de poitrine, et 2^5, ou le sixième, dus à la phtisie. Le chiffre de la population est de 63 000 habitants, en y comprenant les marins et les troupes de terre et de mer. Il y a donc eu, pendant cette période, 1 phtisique sur 6 décès, 1 décès de phtisique sur 267 habitants, presque autant qu'en Angleterre. Je ne puis produire de chiffres pour les petites villes environnantes, mais la tuberculisation pulmonaire doity •être bien commune, puisque sur 426 congés de convalescence délivrés par le conseil de santé de Brest, pendant le cours des quatre années qui viennent de s'écouler, à des marins provenant du littoral et levés dans le 2 e arrondissement maritime, 129, c'est-à-dire plus du quart, ont eu pour cause des affections chroniques de la poitrine. Je puis affirmer que la baie de Douarnenez y entrait pour son contingent (1). »

(1) Rochard. De l'influence de la navig. et des pays chauds sur la marche et le développement de la phtisie pulmonaire. Mémoires de l'Académie de médecine, t. XX.

64 CLIMAT0THÉRAP1E

Cette argumentation a sa valeur. Le littoral de l'Océan et de la Manche exerce souvent sur la phtisie une influence aggravatrice. Avant Broussais, Rush (i) avait indiqué les inconvénients du séjour des côtes pour certains tuberculeux. II avait établi que l'Angleterre qui a une immense étendue de côtes, était ravagée par la phtisie et qu'en 1790, à Salem (Etat du Massachusetts), ville située près de la mer et exposée une partie de l'année à des vents d'Est humides, 5o morts par phtisie sur 160 décès, avaient été enregistrées. Enfin Boston, Rhode-Island, New-York avaient à cette époque beaucoup plus de tuberculeux que Philadelphie. De leur côté, Le Roy de Méricourt et Fonssagrives devaient faire plus tard des observations analogues.

Le travail de Rochard mérite cependant toutes les critiques qu'on a formulées contre lui :

1° Rochard avait pris pour point de départ la statistique erronée de Benoiston de Ghàteauneuf;

2 Ses statistiques portaient sur des soldats et des marins surmenés et placés dans de mauvaises conditions hygiéniques (2) ;

3° Il observait, en général, les équipages de bateaux à vapeur faisant des navigations rapides et franchissant en quelques jours les climats les plus variés. Les observations antérieures, au contraire, celles de Bertrand par exemple, avaient

(») Rush. Médical inquiries and observations, 3 e édit. Pliiladelphia, i8o5, II, n5. Bibl. Nat. : TdJ^.

(2) G«rnier exerça sa critique sur le livre de Rochard :

« Qui aurait jamais songé qu'on pût vouloir tenir compte de l'influence de la navigation et de l'atmosphère maritime sur des hommes atteints de phtisie ou simplement menacés de tuberculisation, quand on sait combien ceux-ci sont entassés sur les navires, dans des espaces étroits et humides, et exposés par leur rude métier de marin à passer alternativement de ce milieu, où ils respirent un air confiné et vicié, sur le pont, où les surprennent le (roid, les vents, les pluies et les tempêtes:' »

Forget dans son Essai de thérapeutique disait aussi :

« Imposez aux malades les habitudes indolentes des créoles des Antilles, et vous serez obligé de beaucoup rabattre de vos chiffres mortuaires. Au lieu de cela, qu'avez-vous fait ? Vous avez pris vos sujets d'observation et de statistique parmi de pauvres soldats ou de malheureux marins obligés de faire faction ou de travailler rudement sous un soleil vertical ; et voilà ce que vous donnez comme preuve de l'influence pernicieuse «.les climats chauds sur les phtisiques i 1 »

porté sur les équipages de navires à voile, qui se rendaient lentement dans des contrées assez peu éloignées et situées le plus souvent dans des régions extra-tropicales ;

4° Enfin, Rochard croyait à la salure de l'air maritime. (Voir son mémoire, p. 102 de l'ouvrage cité.)

Les notions de climatologie maritime étaient par conséquent encore confuses ; et l'empirisme seul servait de guide aux médecins.

En i858, Carrière, l'un des principaux fondateurs de la climatothérapie, se proposa d'employer en climatologie des procédés d'investigation plus exacts. A l'aide d'expériences chimiques relatées dans V Union Médicale, il infirma d'une façon définitive la croyance en la salure de l'air marin, et résuma ses recherches en cette proposition : « Le rôle du chlorure de soude dans l'atmosphère maritime est connu ; on peut dire qu'il n'y en remplit aucun (1). »

« Il n'y a pas de doutes, dit-il, à avoir sur la place que tient le sel marin dans l'atmosphère maritime ; il s'y trouve accidentellement par un temps calme, et dans les circonstances ordinaires, on ne parvient pas à y découvrir sa présence. Si un petit nombre de particules s'élève, comme je l'ai constaté, de quelques centimètres au-dessus du niveau des eaux, c'est tout. Une ville comme Venise, située au centre de la lagune, ne profite pas même de cet èparpillement du sel produit par le mouvement du flot. La limite de présence du sel dans l'air ne franchit pas une couche légère du fluide gazeux qui pèse immédiatement sur la nappe liquide; au-dessus de cette sorte de ligne de démarcation, les expériences ne donnent plus

rien En pleine mer, naturellement, la situation change. Là,

la lame est large, le flot a de la puissance et la projection de l'eau salée atteint plus haut dans l'atmosphère. Mais je le répète, dans les temps calmes, la pleine mer n'est pas mieux partagée que le littoral, ou, pour être plus exact, la différence n'est pas grande (2). »

(1) Union médicale, i858, p. 3o2.

(2) Union médicale, i858, p. 3oa.

L'histoire de la médecine, dont l'étude est malheureusement si négligée, aurait

Mac-Auliffe. 5

06 CLIMATOTHERAPIE

Les travaux de Carrière, conduits avec une méthode rigoureuse, permettent de nier l'action d'un « air marin », milieu physique spécial, agissant au large comme sur le rivage; et l'on peut affirmer que les bienfaits de la cure d'air sur le littoral ressortissent à l'orientation des lieux habités, à l'action des vents, à la pureté de l'atmosphère. Nous devons, du reste, ces notions au même climatologiste :

« Les vents d'Ouest, dit encore Carrière, connus pour être les vents dominants de l'Europe occidentale, constituent la principale influence par laquelle les hivers se maintiennent moins froids et les étés moins chauds, dans les régions voisines de l'Océan et de la Méditerranée; les stations maritimes les plus estimées sont précisément celles qui reçoivent plus que tout autre lieu, les bienfaits de cette influence

permis d'établir, longtemps avant Bertrand et Carrière, que l'atmosphère maritime n'est pas salée. C'est ainsi : i° qu'Hippocrate avait écrit dans le Traité des airs, des eaux et des lieux :

« Sol enim quod imprimis in aqua est tenuissimum et levissimum sursum educitet rapit. Id autem e\ ipso mari patet, in quo quod salsum est, propter crassitudinem et gravitatem remanet et mare evadit ; tenuissimum vcro propter levitatem sol ad se rapit. »

2° Pline l'Ancien conseillait aux navigateurs de placer des toisons sur les côtés du vaisseau pour s'emparer des vapeurs de mer et se procurer de l'eau douée : « expansa circa navim vellera madescunt, acceplo habitu maris, quibus humor dulcis exprimitur. »

3° Bacon avait formulé la même opinion qu'Hippocrate en termes un peu différents. Le passage suivant de l'Histoire des Vents en témoigne :

« Marini venti sunt procul dubio terrestribus humidiores, sed tamen puriorcs, quique facilius et œqualius cum aère puro incorporentur ; terrestres enim maie coagmentati et fumei : neque opponat quispiam eos debere esse, propter salsuginem, crassiores ; natura enim terrestris salis non surgit cum vaporibus. » In Francisci de Verulamio, Historia nataralis et experimentalis de ventis. Lugdini Batav., 1 638, in-24°.

4° Enfin Arbuthnot, dans Spécimen affectuum aeris inhumano corpore... Neap., 1753, in-4°, avait écrit :

« Exhalationes quœ ex amplis aquœ superficiebus, ceu ex mare, oriuntur, aliud fere nihil sunt quam aqua ; sol enim neque in maris agit fundo. neque hujus exhalare salem facit. Venti nihilominus, in magnis tempestatibus, elevare salem cum spray possunt, etc. »

Voir aussi : De Morogues (Mémoires des Savans étrangers, publiés par l'Académie des Sciences, tome I er ) et Keraudren (Dict. en 60 vol., t. H, 1812, p. 43o).

D'ailleurs, les recherches de Carrière sur les qualités chimiques de l'atmosphère maritime avaient été précédées par celles de B. Lewy, parues en i85i , dans les Comptes rendus de l'Académie des Sciences (t. XXXIII, p. 347). Nous extrayons de ce travail l'intéressante observation qui suit :

Et plus loin :

« L'air [marin] est pur, parce qu'il est réduit à ses éléments chimiques, qu'il ne porte pas avec lui ces émanations vicieuses qui échappent pour la plupart à nos investigations ; l'air [marin] est pur, parce qu'il n'est pas le véhicule obligé de ces poussières qui peuvent déterminer des foyers d'irritation clans le système respiratoire ou raviver ceux qui s'y trouvent déjà formés (1). »

Curieuse phrase qui fait admirer la sagacité de l'observateur, lorsqu'on se reporte à l'année où elle a été écrite (i858).

Après Carrière, les médecins de la marine ont contribué beaucoup à l'étude de l'influence thérapeutique de l'atmosphère maritime et, si nous avons des notions presque définitives à ce sujet, nous les devons à Rochard, à Le Roy de Méricourt, à Fonssagrives.

Le Roy de Méricourt a spirituellement répondu à cette question que s'étaient longtemps posée les climatologistes : « Que faut-il entendre par air marin ? »

« Peut-on, dit-il, assigner à l'air du littoral des caractères propres, constants, qui puissent le distinguer de Y air des montagnes, de Yair de la campagne ? Est-ce, comme on a depuis quelque temps une singulière tendance à le laisser supposer,

Pendant le jour, l'air atmosphérique recueilli sur la mer « renferme constamment un peu plus d'oxygène et un peu plus d'acide carbonique que pendant la nuit ; à mesure qu'on s'éloigne des côtes, cette diflérence devient plus sensible et elle est due probablement aux rayons solaires qui, échauffant la surface de la mer pendant le jour, font dégager une partie des gaz que l'eau de la mer tient en dissolution. L'air contenu en dissolution dans l'eau de la mer est, comme nous le savons, bien plus riche en oxygène et en acide carbonique que l'air atmosphérique. En prenant pour terme de comparaison les échantillons de l'air atmosphérique recueilli sur l'océan Atlantique le même jour, par le même vent et à plus de quatre cents lieues de distance des eûtes, nous trouvons :

A TROIS HEURES k TROIS HEURES

Page 1