CURE D'ALTITUDE
« L'air des montagnes » n'est pas plus que « l'air marin » une entité physique. L'atmosphère des montagnes possède, il est vrai, certaines particularités, toujours les mêmes, que l'on rencontre sous tous les climats, parce qu'elles appartiennent aux propriétés mêmes de l'air : la pression atmosphé-
nque par exemple diminue dans les mêmes proportions suivant l'altitude au pôle Nord et à l'équateur. Mais existe-t-il un climat des montagnes ou même des climats de montagnes?
Le Roy de Méricourt qui nous a renseignés déjà sur « l'air marin » nous fournira une réponse :
« Rigoureusement parlant, il est impossible de trouver, dans une région comprise entre deux cercles parallèles à l'équateur, et à une même hauteur au-dessus de la mer, des points du globe offrant un ensemble de phénomènes météorologiques exerçant une influence identique ou à peu près la même, sur les êtres organisés soumis à leur action (Fleury); a fortiori, il est impossible de grouper par analogie, sous la dé-nomination de climat, les localités situées sous toutes les latitudes, en se basant sur le fait seul de leur élévation plus ou moins considérable au-dessus du niveau des mers. La nature et la configuration du sol, éminemment variables et si accidentées dans les montagnes, l'exposition des versants, le voisinage des neiges et des glaciers, les cours d'eau, les courants d'air ascendants et descendants, le degré de culture, la fréquence capricieuse des brouillards et des pluies, sont autant de causes qui, pour une même hauteur et une latitude semblable, viennent introduire les plus grandes différences. Si théoriquement, une montagne située sous l'équateur peut offrir, depuis sa base jusqu'à la limite des neiges perpétuelles, tous les climats d'une hémisphère successivement étages, on conçoit qu'il n'y ait aucune généralisation possible ou du moins utile, sous le rapport météorologique, et tout au plus pourrait-on dire les climats des Alpes, des Pyrénées. En effet, si l'on peut réunir artificiellement les différents points d'une même zone pour former ce qu'on appelle un climat, en prenant pour élément principal la température, on ne peut songer à subordonner les nombreux facteurs climatériques à la pression barométrique seule. Sans doute, la diminution de pression, en raison de la hauteur, est un fait normal, permanent et toujours proportionnel à l'élévation de la localité qui sert de point de comparaison. Mais une même hauteur n'entraîne pas des modifications semblables pour des localités situées à des latitudes différentes. Telle série d'observations recueillies à
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i ooo mètres, dans les Alpes, n'aura aucune analogie avec une autre série prise, par une même altitude dans l'Himalaya (i). »
Ces réserves faites, la cure d'altitude est-elle ou peut-elle être utile à certains malades ? Cette question ne peut plus se poser aujourd'hui, tant la valeur thérapeutique de ce moyen de traitement est démontrée pour un grand nomhre de tuberculeux.
Parmi les auteurs anciens, Antyllus, Athénée et Aetius s'étaient prononcés en faveur de la cure d'altitude : « Les localités élevées, dit Antyllus, sont les plus saines, parce que l'air n'y séjourne pas, mais qu'il afflue de tous côtés et qu'il est constamment chassé par les vents ; elles sont donc bien aérées et conviennent contre toutes les maladies de la poitrine (2). »
Athénée dans son trentième livre sur les moyens de traitement formule la même opinion. Enfin, Aetius dit aussi : « L'air des montagnes et des pays élevés, où ne pénètre aucune brise, est meilleur pour la santé ; il convient contre l'orthopnée, la phtisie et toutes les maladies de la poitrine et de la tète (3). »
Parmi les modernes, un Allemand du xvm e siècle, Adolphi (4), est un des premiers que le problème de la thérapeutique par l'altitude ait intéressé. Dans une dissertation surtout littéraire, écrite dans un latin impeccable, l'auteur déclare que l'air des montagnes doit être doué de propriétés excellentes, puisque les textes sacrés attestent que Dieu lui-même a pris plaisir à le respirer. C'est sur une montagne que les lois de
(1) Article : Altitudes de Le Roy de Méricourt, dans Dictionnaire encyclopédique lies sciences médicales (Dechambre).
(2) Okibase. Traduction citée, tome II, p. 3oi.
(3) Id , ibid.
(Il) Adolphi. Dissertatio physico-medica de incolatus montani salubritate (17 janvier 172 1), Lipsin? ; dans: Trias dissertationum physico-medicarum chorographiam medicara potissimum spectantium quarum I De Acre, Aquis et Locis Lipsiensibus II De salubritate Silesiae III De incolatus, etc., inscribuntur, quœque in illustri Academia lipsiensi publiée quondam babils; sunt autbore et praside Cbr. Mich. Adolphi. Lipsiae. Sumptibus Joh. Chr. Martini, 1725. Bibl. Kat. : Tc^iôG.
Moïse ont été données an genre humain, que le temple de Salomou a été construit, qu'Abraham voulait sacrifier son fils à Dieu ; c'est sur une montagne enfin que Christ est mort crucifié.
L'antiquité païenne avait donné les montagnes comme habitat à une foule de divinités : faunes, satyres, nymphes et le Dieu Pan lui-même ; les Dieux grecs habitaient l'Olympe. Adolphi citait Moïse qui vantait aux Hébreux la terre promise, comme un pays de montagnes (i), Hippocrate (2), Herodianus (3) et Polybe(4).
La partie scientifique de la thèse cl' Adolphi est composée d'observations élémentaires telles que celles-ci :
« L'air a un libre accès dans les villes situées sur les flancs des montagnes et les rend par là même plus salubres car le vent qui y souffle enlève les effluves impures et nocives ;
L'eau ne croupit pas sur les montagnes, mais s'écoule au contraire avec facilité ;
L'air y est sec et froid. »
Nous n'insisterons pas, car nous avons hâte d'arriver aux travaux sérieux particulièrement abondants sur cette matière.
Avant de songer à guérir par les altitudes, il a fallu les étudier. Les observateurs y ont été conduits par des considérations qui relèvent en quelque sorte de la physiologie pathologique.
Les premiers savants envoyés au Pérou pour étudier « la figure de la terre », Bouguer et de La Condamine eurent à souffrir au cours de leurs explorations d'un mal signalé déjà par Da Costa au xv° siècle et qui n'était autre que le mal des montagnes.
(1) « Car le pays où tu vas entrer pour le posséder n'est pas comme le pays d'Egypte, d'où vous êtes sortis, où tu semais ta semence et où tu l'arrosais pas à pas comme un jardin à herbes.
Mais le pays où vous allez passer pour le posséder est un pays de montagnes et de campagnes, et il est abremé des eaux de la pluie du ciel. » (Deutéronome, cliap. xi, vers. 10 et 11.)
(2) De victus ratione, lib. II.
(3) Hisloire romaine, livre II. ch. ir.
(4) Histoire générale de la République romaine, III.
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Les deux savants français avaient pris comme base de leurs opérations Quito, située à 2909 mètres au-dessus de la mer. Ils apprirent aux habitants de cette ville, qui ne parurent pas s'inquiéter outre mesure de cette révélation, qu'ils vivaient à une altitude où l'on respirait un air « plus rare de plus d'un tiers que celui que respirent les autres hommes (1). »
Dans leurs courses à travers les Andes, ils eurent à souffrir de l'anoxyhémie provoquée par l'air sous faible pression et ils s'en étonnèrent, carie mal des montagnes était peu connu en Europe, où le sport de « l'alpinisme » n'était pas encore pratiqué.
Cependant laissons la parole à Bouguer. Ce n'est pas qu'il y ait lieu de faire ici l'historique du mal des montagnes; mais ces premières observations devaient inspirer les recherches de Saussure qui ont conduit aux notions physiologiques modernes sur l'altitude et la valeur thérapeutique de la cure d'altitude.
Bouguer décrit ainsi le mal dont ses compagnons et luimême furent atteints :
« Nous nous sommes trouvés d'abord considérablement incommodés de la subtilité de l'air, ceux d'entre nous qui avoient la poitrine plus délicate, sentoient davantage la différence, et étoient sujets à de petites hémorragies; ce quivenoit sans doute de ce que l'atmosphère ayant un moindre poids, n'aidoit pas assez par sa compression les vaisseaux à retenir le sang, qui, de son côté, étoit toujours capable de la même action. Je n'ai pas remarqué clans mon cas particulier que cette incommodité augmentât beaucoup lorsqu'il nous est arrivé ensuite de monter plus haut, peut-être parce que je m'étois déjà fait au pays, ou peut-être aussi parce que le froid empêche la dilatation de l'air d'être aussi considérable qu'elle le seroit sans cela. Plusieurs d'entre nous, lorsque nous montions,
(1) Bouguer. La figure de la terre déterminée par les observations de MM. Bouguer et de la Condamine, de l'Académie Royale des Sciences, envoyés par ordre du Roy au Pérou, pour observer aux environs de l'Equateur. Avec une Relation abrégée de ce Voyage, qui contient la description du Pays dans lequel les opérations ont été faites. Paris. 1749, in-4°. Bibliotb. Nat : Inventaire V. i2go5.
tomboient en défaillance et étoient sujets au vomissement ; mais ces accidents étoient encore plus l'effet de la lassitude que de la difficulté de respirer. Ce qui le prouve d'une manière incontestable, c'est qu'on n'y étoit jamais exposé lorsqu'on alloit à cheval, ou lorsqu'on étoit une fois parvenu au sommet, où l'air cependant étoit encore plus subtil. Je ne nie pas que cette grande subtilité ne hâtât la lassitude et ne contribuât à l'aire augmenter l'épuisement, car la respiration ij devient extrêmement pénible pour peu qu on agisse; on se trouve tout hors d'haleine par le moindre mouvement; mais ce n'est plus la même chose aussitôt qu'on reste dans l'inaction. Je ne dis rien dont je n'aye été le témoin plusieurs fois, et ce que j'eusse vu sans doute encore plus souvent, si l'expérience n'avoil bien-tôt fait sentir à la plupart d'entre nous qu'il ne leur étoit pas permis de s'exposer à une si extrême fatigue (i). »
Bouguer commettait une erreur en attribuant à la diminution de la pression atmosphérique, les petites hémorragies que l'on constate quelquefois au cours des ascensions : les recherches modernes ont, en effet, prouvé que ces accidents étaient dus surtout au mécanisme de l'effort (P. Regnard). Lorsque près d'un demi-siècle après Bouguer, Saussure entreprit d'étudier les hautes altitudes et qu'il eut souffert de l'immense lassitude que provoque le mal des montagnes, il se souvint du passage que nous venons de citer; il en lit le commentaire suivant (2) :
« Il me paroit évident que dans l'explication de ces faits, ce savant académicien a commis une erreur, en confondant les effets delà rareté de l'air avec ceux de la lassitude. Celle-ci ne produit point les effets de la rareté de l'air. Souvent dans ma jeunesse, en revenant de quelque grande course de montagne, je me suis trouvé fatigué au point de ne pouvoir plus me soutenir sur mes jambes ; dans cet état qu'Homère a si énergiquement exprimé en disant que les membres sont dis-
(1) Ouvrage cité, p. 36 et 37.
(2) De Saussure. Voyage dans les Alpes. Neuchàtel, 1796, in-4°, tome IV, p. 20g, Bibl. Nat. . Invent. M. 5886.
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sous par la fatigue, xx[;.âxo) 8'jto yuXx XéXimat ; et cependant je n'éprouvois ni nausées ni défaillance, et je désirois des restaurants, bien loin de les avoir en aversion. D'ailleurs, quoique ces académiciens aient souvent éprouvé de grandes fatio-ues dans le cours de leurs longs et pénibles travaux, cependant pour monter au Pitchincha, dont il est surtout ici question, ils partoient de Quito, déjà élevé dei^ou i5oo toises et ils montoient encore fort haut à cheval. Il ne leur restoit donc "uères que 3 ou 4 cents toises (6 à 8oo mètres) à faire à pied, ce qui ne pouvoit gueres produire une fatigue capable de donner lieu aux accidents que décrit Bouguer. Donc le même mouvement musculaire qui n'auroit produit qu'une lassitude médiocre sans aucun accident, dans un air dense, produit dans un air très rare une accélération dans la respiration et dans la circulation, d'où résultent des incommodités insupportables pour certains tempéraments.
J'ai même observé sur ce sujet un fait assez curieux, c'est qu'il y a pour quelques individus des limites parfaitement tranchées, où la rareté de l'air devient pour eux absolument insu pportable. J'ai souvent conduit avec moi des paysans, d'ailleurs très robustes, qui à une certaine hauteur se trou voient tout d'un coup incommodés, au point de ne pou voir absolument pas m on 1er plus haut ; et, ni le repos, ni les cordiaux, ni le désir le plus vif d'atteindre la cime de la montagne, ne pouvoient leur faire passer cette limite. Ils étaient saisis les uns de palpitations, d'autres de vomissements, d'autres de défaillances, d'autres d'une violente fièvre, et tous ces accidents disparoissoient au moment où ils respiroient un air plus dense. J'en ai vu, quoique rarement, que ces indispositions obligeoient à s'arrêter à 8oo toises (i 6oo m ) au-dessus de la mer; d'autres à 1200 (2 4oo'") plusieurs à i5 ou 1 600 (3 ou 3 5oo m ); pour moi, de même que pour la plupart des habitants des Alpes, je ne commence à être sensiblement affecté qu'à 1900 toises (3 8oo m ) ; mais audessus de ce terme les hommes les plus exercés commencent à souffrir lorsqu'ils se donnent un mouvement un peu accéléré.
... La rapidité de la pente des hautes sommités et la trop grande mollesse ou la trop grande dureté de leur surface ne
sont pas les seules causes de la fatigue que l'on éprouve en les gravissant ; la rareté de l'air, dès que l'on passe la hauteur de i3 à 14 cents loises au-dessus de la mer, produit sur nos corps des effets très remarquables. L'un de ces effets, c'est que les forces musculaires s'épuisent avec une extrême promptitude. On pourroit attribuer cet épuisement à la seule fatigue ; et c'a été l'opinion de Mr Bouguer, qui s'étoit aussi aperçu de ce phénomène en gravissant les montagnes des Cordelières. Mais ce qui distingue et caractérise le genre de fatigue que l'on éprouve à ces grandes hauteurs, c'est un épuisement total, une impuissance absolue de continuer sa marche, jusques à ce que le repos ait réparé les forces. Un homme fatigué dans la plaine ou sur des montagnes peu élevées, l'est rarement assez pour ne pouvoir absolument plus aller en avant; au lieu que sur une haute montagne, on l'est quelquefois à un tel point que, fût-ce pour éviter le danger le plus éminent, on ne feroit pas, à la lettre, quatre pas de plus, et peut-être même pas un seul. Car si l'on persiste à faire des efforts, on est saisi par des palpitations et par des battements si rapides et si forts dans toutes les artères que l'on tomberoit en défaillance si on l'augmentoit encore en continuant de monter.
Cependant, et ceci forme le second caractère de ce singulier genre de fatigue, les forces se réparent aussi promptement, et en apparence aussi complètement qu'elles ont été épuisées. La seule cessation de mouvement, même sans que l'on s'asseye, et dans le court espace de trois ou quatre minutes, semble restaurer si parfaitement les forces, qu'en se remettant en marche, on est persuadé qu'on montera tout d'une haleine jusques à la cime de la montagne. Or, dans la plaine, une fatigue aussi grande que celle dont nous venons de parler, ne se dissipe point avec autant de facilité.
Un autre effet de cet air subtil, c'est l'assoupissement qu'il produit. Dès qu'on s'est reposé pendant quelques instants a ces grandes hauteurs, on sent, comme je l'ai dit, ses forces entièrement réparées ; l'impression des fatigues précédentes semble même totalement effacée ; et cependant on voit, en peu d'instans, tous ceux qui ne sont pas occupés s'endormir,
So CLIMATOTHÉRAPIE
malgré le vent, le froid, le soleil, et souvent dans des attitudes très incommodes.
La fatigue sans doute, même dans les plaines, provoque le sommeil; mais non pas avec tant de promptitude, surtout lorsqu'elle semble absolument dissipée, comme elle paraît l'être sur les montagnes, dès que l'on a pris quelques momens de repos.
Ces effets de la subtilité de l'air m'ont paru très universels; quelques personnes y sont moins sujettes, les habitants des Alpes, par exemple, habitués à vivre et à agir dans cet airsubtil, en paroissent moins affectés; mais ils n'échappent point entièrement à son action ; on voit les guides, qui dans le bas des montagnes peuvent monter des heures de suite sans s'arrêter, être forcés à reprendre haleine à tous les cents ou deux cents pas, dès qu'ils sont à la hauteur de i/j ou i5 cents toises. Et dès qu'ils s'arrêtent pendant quelques momens, on les voit aussi tomber dans le sommeil avec une promptitude étonnante. Un de nos guides, que nous faisions tenir debout au haut du Buet avec un parasol à la main, pour que le magnétomètre fût à l'ombre pendant que M. Trembley l'observoit, s'endormoit à chaque instant, malgré les efforts que nous faisions et qu'il faisoit lui-même pour combattre cet assoupissement. Et dans mon premier voyage au Buet, Pierre Simon, qui s'étoit fourré dans une crevasse de neige pour se mettre à l'abri d'une brise froide qui nous incommodoit beaucoup, s'y endormit profondément.
Mais il y a des tempéramens que cette rareté de l'air affecte bien plus fortement encore. On voit des hommes, d'ailleurs très vigoureux, saisis constamment à une certaine hauteur, par des nausées, des vomissemens, et même des défaillances, suivies d'un sommeil presque léthargique. Et tous ces accidens cessent, malgré la continuation de la fatigue, dès qu'en descendant ils ont regagné un air plus dense.
Heureusement pour les progrès de la physique, M. Pictet n'est pas affecté à ce degré extrême par la subtilité de l'air; il l'est cependant plus que le commun des hommes ; car quoiqu'il soit très fort, très agile et bien exercé à grimper les montagnes, il se trouve toujours saisi d'une espèce d'an-
goisse, d'un léger mal de cœur et d'un dégoût absolu, dès qu'il arrive à la hauteur d'environ i 4oo toises au-dessus de la mer. Pour moi je n'en ressens d'autre effet que d'être obligé de me reposer très fréquemment, quand je monte des pentes rapides, à ces grandes élévations. J'en faisois encore l'épreuve dans cette dernière course sur le Buet. Lorsque nous gravissions la pente couverte de neige ramollie qui couronnoit la montagne, je ne pouvois absolument pas faire, sans m'arrèter, plus de 5o pas de suite ; et M. Pictet, plus sensible que moi à cet effet de la rareté de l'air, comptoit ses pas de son côté sans m'en rien dire, et trouvoit qu'il ne pouvoit pas en faire plus de 4o sans reprendre haleine.
On seroit tenté d'attribuer ces effets à la difficulté de respirer ; il semble naturel de croire que cet air rare et léger ne dilate pas assez les poumons, et que les organes de la respiration se fatiguent par les efforts qu'ils font pour y suppléer ; ou que le ministère de cette fonction vitale n'étant pas complètement rempli, le sang, suivant la doctrine de M. Priestley, n'étant pas suffisamment déchargé de son phlogistique, toute l'économie animale en est dérangée.
Mais ce qui me persuade que ce n'est point là la véritable raison de ces effets, c'est qu'on se sent fatigué, mais non point oppressé; et si l'action pénible de gravir une pente rapide rend la respiration plus courte et plus difficile, cette incommodité se fait sentir sur les basses montagnes, comme sur les hautes, et ne produit pourtant point sur nous quand nous gravissons ces basses montagnes, l'effet que nous éprouvons sur celles qui sont très élevées; d'ailleurs sur celles-ci, quand on est tranquille, on respire avec la plus grande facilité. Enfin, et cette réflexion me parait décisive, si c'était une respiration imparfaite qui produisoit cet épuisement, comment quelques instans d'un repos pris en respirant ce même air, paroîtraient-ils réparer si complètement les forces ?
Je croirois, plutôt, que ces effets doivent être attribués au relâchement des vaisseaux, produit par la diminution de la force comprimante de l'air.
L'habitude de vivre comprimés parle poids de l'atmosphère fait que nous ne pensons guère à l'action de ce poids et à son Mac-Auliffe. 6
CLIMA TOTHEHAPIE
influence sur l'économie animale. Cependant si l'on réfléchit qu'au bord de la mer, tous les points de la surface de notre corps sont chargés du poids d'une colonne de mercure de 28 pouces de hauteur ; qu'un seul pouce de ce fluide exerce sur une surface d'un pied quarré, une pression équivalente à 78 livres, 11 onces, l\o grains, poids de marc ; que par conséquent 28 pouces exercent sur cette même surface la pression de 2 2o3 livres, 6 onces ; et qu'ainsi, en attribuant, comme on le fait communément, 10 pieds quarrés de surface à un homme de moyenne taille, la masse totale du poids qui comprime le corps de cet homme équivaut à 22 o33 livres, 12 onces; si, dis-je, on réfléchit à ce qui doit résulter de l'action de ce poids, on verra qu'il doit refouler toutes les parties de notre corps, qu'il les contrebande pour ainsi dire, qu'il comprime les vaisseaux, qu'il contribue à la force élastique des artères, qu'il condense les parois de ces mêmes vaisseaux, et s'oppose à la transsudation des parties les plus subtiles, du fluide nerveux par exemple ; et que par toutes ces raisons il doit contribuer à la force musculaire.
Si donc du bord de la mer, on se trouvait tout à coup transporté, seulement à la hauteur de 1 25o toises, où le poids de l'air ne soulève qu'environ 21 pouces de Mercure, l'action de l'atmosphère sur notre corps se trouveroit diminuée d'un quart, ou de 5 5o8 livres, 7 onces ; par conséquent tous les effets de cette action seroient sensiblement diminués et les forces musculaires devroient nécessairement en souffrir. Les vaisseaux, en particulier, exerceroient une pression beaucoup moins considérable sur les fluides qu'ils renferment ; et par cela même ils opposeroient moins d'obstacles à l'accélération que le mouvement musculaire tend à donner à toute la masse de nos liquides.
Donc dans les régions élevées, où les vaisseaux ne sont que foiblement contrebandes par la pression de l'athmosphère, les efforts que l'on fait en gravissant une pente rapide, doivent accélérer le mouvement du sang, beaucoup plus que dans les régions plus basses, où la compression des vaisseaux résiste à cette accélération. De là sans doute, ces battemens rapides de toutes les artères et ces palpitations qui saisissent sur les
hantes montagnes, et qui l'eroient tomber en défaillance si Ion persistoit à se mouvoir avec trop de vitesse.
Mais aussi, par un effet de ce même relâchement des vaisseaux, comme ils réagissent faiblement sur le sang, dès que l'on discontinue le mouvement, l'accélération qui avoit été produite par ce mouvement, cesse d'elle-même en peu de tems ; au lieu que si les vaisseaux étoient fortement tendus, leur élasticité auroit perpétué cette accélération, long-tems après que sa cause auroit cessé d'agir. C'est le propre des Etres foibles, ils s'émeuvent facilement et s'apaisent de même ; au lieu que les Etres forts, difliciles à ébranler, se calment plus difficilement encore. Lors donc que les vaisseaux sont relâchés par la diminution de la pression de l'air, quelques instans de repos suffisent pour rétablir l'ordre et la tranquillité dans la circulation, pour donner par le ralentissement de cette même circulation, un sentiment de fraîcheur intérieure, qui, aidé par la fraîcheur de l'air qu'on respire dans ces régions élevées, calme complètement, et persuade que la fatigue est entièrement dissipée. Quant à l'assoupissement, je crois qu'il est l'effet du relâchement du système vasculaire et surtout de celui du cerveau. Telle est du moins la raison de ces faits, qui me paroit la plus probable : j'en laisse le jugement aux Physiologistes de profession (i). »
De Saussure décrivait ailleurs toute la symptomatologie du mal des montagnes et revenait à propos de la vitesse du pouls dans les grandes altitudes sur les explications un peu trop élémentaires que nous venons de le voir formuler.
Après un repos de t\ heures sur la cime du Mont-Blanc, il avait constaté que son pouls battait ioo fois par minute, tandis qu'à Chamonix, le nombre de ses pulsations était de 72.
Pour expliquer ce phénomène, il admettait que l'air des cimes étant plus rare que celui des plaines; l'organisme était obligé de compenser, lorsqu'il était sur les sommets ; les inspirations devenaient plus fréquentes « afin que la rareté
(1) Ouvrage cité, § 55g, ,56o et 56i
84 CLIMATOTIIÉRAPIE
de l'air] fût compensée par le volume [d'air inspiré]. » D'où accélération concomitante de la circulation (i).
Quelle importance devons-nous attribuer aujourd'hui à ces observations si rigoureuses ?
Le mal des montagnes est-il causé par la diminution de la pression et par elle seule ? (2). — Saussure l'a cru puisqu'il indicpie comme cause de l'affection « le relâchement des vaisseaux produit par la diminution de la force comprimante de l'air ».
Cette théorie serait vraie si c'était de l'air qui circule dans nos vaisseaux. Mais le sang et les tissus sont peu compressibles ; par conséquent, l'extension qu'ils subissent du fait de la diminution sur une de leurs faces d'un tiers d'atmosphère, est absolument insignifiante. Valentin a même calculé que le fait de monter sur l'Himalaya et de diminuer la pression qui pèse sur nous d'une demi-atmosphère, n'augmente le volume de notre corps que de o,oooo3 (3).
De Saussure fait une erreur plus sérieuse en admettant que sur les montagnes, l'oxygène étant moins abondant, nous respirons plus vite; d'où une dyspnée intense, etc. En effet, si la quantité d'oxygène dissoute dans l'air des hautes altitudes était pondéralement insuffisante pour maintenir l'hématose, le fait de respirer souvent ne la rendrait pas plus abondante.
Jourdanet, Paul Bert, et récemment P. Piegnard ont démontré, au contraire, que le mal des montagnes résultait de la diminution de la pression atmosphérique, mais par un procédé
(1) Ouvrage cité, tome IV, p. 207, § 2021.
(2) L'éliologie et la symptomatologie du mal des montagnes sont aujourd'hui tout à fait connues. P. Regnard a fait à ce propos quelques remarques cliniques de grand intérêt :
i° Le mal des montagnes est d'autant plus violent que l'état du tube digestif et du système nerveux du sujet est précaire : un touriste qui a mal dormi ou mal digéré est atteint avant les autres ;
2" Les gros sont plus facilement malades que les maigres ;
3" 11 en est de même des valétudinaires ;
4" Plus l'ascension est douce, moins le mal des montagnes est grave. (P Regnard. La cure d'altitude. Paris, Masson, 1897, in-8°, 84.)
(3) Regnard. Ouvrage cité, p. g3.
indirect, par une anoxyhémie véritable, une anémie avec conservation des éléments histologiques du sang.
« Sous faible pression, l'oxygène fixé par l'hémoglobine diminue dans le sang, et si l'action musculaire et la création de l'énergie viennent à se produire, la faible provision d'oxygène contenue dans le liquide se consomme, l'asphyxie des tissus survient : c'est le mal de montagne. » (P. Regnard).
Ainsi, malgré les travaux de Saussure, l'étude de l'air des altitudes était encore à faire, non seulement au point de vue physique, mais au point de vue de la physiologie humaine. Ce sont les physiciens qui rendirent service, cette fois encore, à la physiologie et à la médecine.
Le 6 fructidor an XII, Gay-Lussac et Riot s'élevaient dans les airs. Nous ne rapporterons de la relation de leur voyage aérostatique que la partie qui nous intéresse, tout en rappelant que cette première ascension scientifique a déterminé les recherches récentes à l'aide de ballons-sondes et la merveilleuse et récente ascension des aéronautes du « Preussen ».
« Depuis, dit Riot(i), que l'usage des aérostats est devenu facile et simple, les physiciens désiraient qu'on les employât pour faire les observations qui demandent que l'on s'élève à de grandes hauteurs, loin des objets terrestres. Le ministère de M. Chaptal offrait particulièrement une occasion favorable pour réaliser ces projets utiles aux sciences. MM. Rertholet et Laplace ayant bien voulu s'y intéresser, ce ministre s'empressa de concourir à leurs vues, et nous nous offrîmes, M. Gay- Lussac et moi, pour cette expédition. Nous venons de faire notre premier voyage et nous allons en rendre compte à la Classe; empressement d'autant plus naturel, que plusieurs de ses membres nous ont éclairés de leur expérience et de leurs conseils.
... Nous partîmes du jardin du Conservatoire des Arts le 6 fructidor à 10 heures du matin, en présence d'un petit
(i) Gazelle nationale ou le Moniteur universel, 12 fructidor an XII (3o août i8o4) : Relation d'un voyage aérostatique fait par MM. Gay-Lussac et Biot, lue à la Classe 1 des sciences mathématiques et physiques de l'Institut national, le g fructidor an XII.
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nombre d'amis. Le baromètre était à o m ,765 ; le thermomètre, à i6°,5 de la division centigrade (i3°,2 de Réaumur) ; et l'hygromètre, à 8o°,8, par conséquent assez près de la plus grande humidité.
... Nous observâmes les animaux que nous avions emportés ; ils ne paraissaient pas souffrir de la rareté de l'air ; cependant le baromètre était à vingt pouces huit lignes, ce qui donnait une hauteur de 2 622 mètres. Une abeille violette [apis violacea), à qui nous avions donné la liberté, s'envola très vite, et nous quitta en bourdonnant. Le thermomètre marquait i3° de la division centigrade. Nous étions très surpris de ne pas éprouver de froid ; au contraire le soleil nous échauffait fortement: nous avions ôté les gants que nous avions mis d'abord, et qui ne nous ont été d'aucune utilité. Notre pouls était fort accéléré : celui de M. Gay-Lussac qui bat ordinairement 62 pulsations par minute, en battait 80 ; le mien qui donne ordinairement 79 pulsations en donnait m. Cette accélération se faisait donc sentir pour nous deux, à peu près dans la même proportion. Cependant notre respiration n'était nullement gênée, nous n'éprouvions aucun malaise, et notre situation nous semblait extrêmement agréable.
... Nous avons observé nos animaux à toutes les hauteurs ; ils ne paraissaient souffrir en aucune manière. Pour nous, nous n'éprouvions aucun effet, si ce n'est cette accélération du pouls dont j'ai déjà parlé.
A 3 4oo mètres de hauteur, nous donnâmes la liberté à un petit oiseau que l'on nomme un verdier ; il s'envola aussitôt, mais revint presque à l'instant se poser sur nos cordages ; ensuite prenant de nouveau son vol, il se précipita vers la terre, en décrivant une ligne tortueuse peu différente de la verticale. Nous le suivîmes des yeux jusque dans les nuages, où nous le perdîmes de vue. Mais un pigeon que nous lâchâmes de la même manière à la même hauteur, nous offrit un spectacle beaucoup plus curieux; remis en liberté sur le bord de la nacelle, il y resta quelques instants, comme pour mesurer l'étendue qu'il avait à parcourir; puis il s'élança en voltigeant d'une manière inégale, en sorte qu'il semblait essayer ses ailes ; mais, après quelques battements, il se borna
à les étendre, et, s'abandonnant tout à fait, il commença à descendre vers les nuages, en décrivant de grands cercles, comme font les oiseaux de proie. Sa descente fut rapide, mais réglée ; il entra bientôt dans les nuages, et nous l'aperçûmes au-dessous. »
A cette première ascension, les expérimentateurs n'avaient atteint qu'une altitude moyenne. Peu de jours après (29 fructidor an XII), Gay-Lussac seul, atteignait avec le même ballon, l'altitude de 7 016 mètres de hauteur. Il en fut à peine incommodé.
« Quoique bien vêtu, je commençais à sentir le froid, surtout aux mains, que j'étais obligé de tenir exposées à l'air. Ma respiration était sensiblement gênée ; mais j'étais encore bien loin d'éprouver un malaise assez désagréable pour m'engager à descendre. Mon pouls et ma respiration étaient très accélérés : ainsi respirant très fréquemment dans un air très sec, je ne dois pas être surpris d'avoir eu le gosier si sec, qu'il m'était pénible d'avaler du pain. Avant de partir j'avais un léger mal de tête, provenant des fatigues du jour précédent et des veilles de la nuit, et je le gardai toute la journée, sans m'apercevoir qu'il augmentât. Ce sont là toutes les incommo dites que j'ai éprouvées (1). »
A cette hauteur la température enregistrée était de 9°,5 C au-dessous de zéro. En i85o, à 7 000 mètres, mais avec un état différent de l'atmosphère, Barrai et Bixio devaient constater un froid de — 3o° G au sein d'une masse nuageuse. Ils ne ressentirent pas non plus le mal des montagnes.
L'élément, fatigue musculaire, jouait donc un grand rôle dans la genèse de l'affection, ainsi que l'avaient pressenti les précédents observateurs.
Il semble qu'il y ait néanmoins une flagrante contradiction, entre les études physiologiques qui avaient été faites jusqu'alors, et l'idée même d'employer les altitudes comme moyen thérapeutique.
(1) Gay-Lussa(j. Relation d'un voyage aérostatique fait le 2y fructidor an XI) {Annales de chimie et de physique, tome 52. Paris, Bernard, an XIII).