MM III
Fig. xi. — Bains de femmes (douches).
D'après Gerhard. Vases étrusques : pi. XXX. — Musée de Berlin.
avons la coutume de le prendre aujourd'hui, n'était pas employé. « Les Grecs paraissent n'avoir connu que tard les dispositions du laconicunï et delà concamerata sudatio des Romains. Ces noms mêmes sont latins ; le premier, malgré l'origine qu'il semble indiquer, se rencontre pour la première fois non en Grèce mais en Italie, vers la fin de la République et peutêtre y avait-il peu de temps que le genre de bain qu'il désigne. y avait été apporté de la Grèce et de l'Orient (1). »
(1) Id., ibid.
Cependant Aristote parle en plusieurs endroits des étuves.
Cf. : Problèmes, section 2, paragraphes n, 29 et 32.
,3a BALNÉOTHÉRAPIE
Dans les gymnases (voir plus loin, page 3n, le plan d'un gymnase grec), à l'entrée même, se trouvaient des bains et une étuve voûtée pour faire suer. Dans cette même partie du bâtiment, étaient placées des baignoires qui avaient jusqu'à 6 mètres de longueur, et i m ,5o de profondeur, et où l'on se baignait plusieurs à la fois. A l'autre extrémité de la construction, entre le conistérium et le xyste se trouvait une grande piscine pour la natation, après les exercices. Rien n'était mieux conçu au point de vue hygiénique, partant au point de vue thérapeutique.
On employait ces bains à dissiper les incommodités produites par les exercices violents (fatigue, soif) et à rendre moins douloureuses les contusions et les chutes. Toutefois, Hippocrate paraît avoir été le premier qui ait indiqué leur rôle dans le traitement et la prophylaxie des maladies. Il recommandait les bains chauds et les bains froids, mais il indiquait certaines règles à suivre pour que la balnéation fût utile et non dangereuse. Voici d'ailleurs les règles de balnéothérapie qu'il a posées dans le Traité du régime dans les maladies aiguës :
« Les bains conviennent dans beaucoup de maladies ; pour les unes quand ils sont fréquents, pour les autres quand ils sont rares. Il arrive souvent qu'on les emploie peu, faute des ustensiles nécessaires chez les particuliers. En effet, peu déniaisons sont fournies de tout ce qu'il faut et des serviteurs dont il est besoin (i). Or, si on ne prend pas les bains convenablement, ils nuisent beaucoup. On doit avoir une pièce qui ne fume point, beaucoup d'eau qui se renouvelle incessam-
(i) « Il semble que du temps d'Hippocrate les bains n'étaient pas encore disposés dans les maisons particulières ; car il dit que dans peu de maisons on trouvait les ustensiles nécessaires et le nombre de serviteurs convenable ; quand il ajoute qu'il faut une chambre à l'abri de la fumée, une grande quantité d'eau et le reste, cela prouve qu'on chauffait encore, dans les maisons particulières, l'eau dans des bassines et qu'on la versait dans les baignoires. » (Gal., Comm., III, t 4o, p. 706.) Cette dernière observation de Galien porte à croire, comme le remarque Littré, que de son temps, à Home, on ne faisait pas chauffer l'eau pour les bains dans les maisons, mais qu'on la portait toute chaude des établissements publics. (Note de Daremberg, dans : Œuvres choisies d'Hippocrate, 2 e édition. Paris, Labé, i855 (Bibl. Nat. : T 2J 3i).
BALKEOTHERAPIE CHEZ LES GRECS i33
ment et qui ne vienne point à flots, à moins que cela ne soit nécessaire.
Habituellement, on ne fait point de frictions délersives, et, si on en fait, il faut se servir d'une substance plus cbaude et plus étendue (d'eau ou d'huile) que d'habitude (i) ; avant et immédiatement après, on pratiquera une affusion assez abondante. Il faut que le trajet pour arriver à la baignoire soit court et qu'on puisse y entrer et en sortir commodément (2). Celui qui prend le bain doit être à son aise, ne point parler, n'avoir rien à faire par lui-même. C'est aux autres à pratiquer les affusions et les onctions, à avoir ensuite toute préparée de l'eau tiède à divers degrés (pour la sortie du bain) (3j, à faire les affusions rapides et rapprochées. On doit se servir d'épongés au lieu de brosses, ne pas laisser le corps trop se sécher avant de l'oindre ; il convient de sécher la tète le plus possible en l'essuyant avec des éponges (à) et de ne pas laisser refroidir ni les extrémités, ni la tête, ni le reste du corps.
Le malade ne doit pas entrer au bain (immédiatement) après avoir prisquelque bouillie ou quelque boisson; Une doit pasnonplusenprendre immédiatement après en ètresorti. Dans
(i) « On ne doit pas faire de frictions détersives à un malade, à moins qu'il n'en ait besoin pour motif de propreté ou pour cause de prurit, car le malade doit être baigné sans fatigue et sans éprouver aucune incommodité. Les frictions détersives se font soit avec des médicaments irritants, soit avec des substances desséchantes, dont l'action est précisément contraire à la vertu ou à l'usage du bain. Si donc le malade doit y être soumis pour les raisons indiquées plus haut, il faut que l'action de là substance servant à la friction soit tempérée par de l'eau ou de l'huile. » (Gal., Comm., lit, t. 4i, p. 707 )
(2) « Ceci, dit Galien, est également applicable aux bains qu'on prend dans les établissements publics et à ceux qu'on prend dans sa maison ; c'est ce que l'on met aussi maintenant en pratique dans les camps quand on veut baigner quelqu'un et que la localité ne renferme pas de bains publics. La baignoire ne doit être ni trop élevée ni trop étroite. » (Gal., Comm., III, t. lit, p. 709.)
(3) Galien nous apprend (p. 711) que les médecins de son temps avaient l'habitude de prescrire des ablutions après le bain, pour que le malade ne passât pas subitement d'une température cbaude à une température froide en l'exposant à l'air immédiatement après un bain chaud. (Note de Daremberg.)
(4) Au temps de Galien, on essuyait déjà les malades non plus avec des éponges, mais avec du linge.
,34 BALNÉOTHÈRAPIE
la maladie, on prendra en grande considération, si en bonne santé on aimait les bains et si on était habitué à en prendre ; les individus qui sont dans ce cas désirent les bains plus que d'autres, en retirent du profit et souffrent d'en être privés. Le bain vaut en général mieux dans la péripneumonie que dans les causus ; il calme les douleurs de côté, celles de la poitrine, celles du dos; il cuit les crachats, en facilite l'expectoration. Il rend la respiration plus aisée, enlève les lassitudes, car il assouplit les articulations et amollit la peau. Il est diurétique, il dissipe la pesanteur de tête : il rend coulant le phlegme qui doit sortir par le nez. Tels sont les avantages attachés au bain pris avec toutes les précautions convenables ; mais si on omet une ou plusieurs de ces précautions, il est à craindre que le bain ne nuise plus qu'il ne serve, car chaque omission faite par les serviteurs peut occasionner un grand mal. Le bain ne convient dans les maladies ni à ceux qui ont le ventre extraordinairement humide (qui ont de la diarrhée ?) ni à ceux qui l'ont extraordinairement resserré et qui ne peuvent pas évacuer; ni aux malades affaiblis, ni à ceux qui ont des nausées, ni à ceux qui ont des vomissements, ni à ceux qui regorgent de bile, ni à ceux qui ont des hémorragies du nez, à moins qu'elles ne soient pas aussi abondantes qu'il le faudrait, et l'on en connaît la mesure; si donc l'hémorragie n'est pas suffisante, on fera bien de donner le bain soit à tout le corps, soit à la tète seulement, suivant qu'on le juge convenable. Quand toutes les commodités sont réunies, et que le malade paraît se devoir bien trouver du bain, il faut l'y mettre chaque jour, et même ce ne serait pas une chose nuisible que d'en donner deux par jour à ceux qui les aiment (i). »
Au contraire d'Hippocrate, Aristote n'a écrit que peu de chose sur les bains, bien qu'il ait fait un petit livre sur les eaux thermales. Il n'était pas partisan des bains l'hiver et préférait en cette saison les frictions à l'huile chaude « pour éviter les frissons et les changements trop brusques. » Il les
(i) Daremberg. Œuvres choisies d'Hippocrate. Paris, Labé, i855, in-8° (Bibl. Nat. : T"34).
BALNÉOTIIÉRAPIE CHEZ LES ROMAINS i35
autorisait au contraire l'été, « parce que la saison est sèche et qu'on n'a pas à craindre les refroidissements (i) ».
Pourquoi, se demande-t-il dans ses « Problèmes », les bains froids pris l'hiver, donnent-ils tout d'abord le frisson, puis laissent-ils ensuite une sensation de bien-être, tandis que les bains chauds, pris dans les mêmes conditions donnent souvent des malaises ? La réponse qu'il fait à cette question est des plus curieuses; il semblerait que cet observateur sagace ait entrevu les phénomènes de vaso-constriction et de vaso-dilatation. « C'est, écrit-il, que chez ceux qui se lavent à froid, la chair se resserre et que la chaleur rentre et s'accumule au dedans, tandis que pour ceux qui employent l'eau chaude, la chair se dilate et que la chaleur se répand jusqu'à l'extérieur (2). »
§ 4. — Balnéothérapie chez les Romains.
a. — De Caton au christianisme.
Les Romains désignaient sous le nom de balneum ou balineum, termes dérivés du grec (îaXxveïov, soit le bain en général, soit la maison des bains, soit le bain chaud et artificiel par opposition aux bains froids naturels.
Ces mots furent introduits clans la langue latine quand les mœurs grecques eurent fait disparaître l'ancien terme de lavatrina ou latrina qui correspondait à peu près au lavabo actuel. Ce lavabo était installé à côté de la cuisine et le même fourneau servait souvent au chauffage du bain et à la cuisson des plats. Sénèque nous apprend (3) que les anciens Romains se contentaient de se laver chaque matin les bras et les jambes, le reste du corps tous les huit jours, dans une pièce attenante à la cuisine.
C'est au temps de Caton (fin du m siècle avant Jésus-Christ
(1) Les Problèmes d'Aristotc (traduction Barthélémy Saint-Hilairc). Paris, Hachette, 1891, tome I er , section i, chap. 3g, p. 34.
(2) Aristote. Même ouvrage, section I, chap. 29, p. 27.
(3) Voir plus loin : lettre à Lucilius.
i3C BALXÊOTHÉRAPIE
et début du 11 e ) qu'un changement dans les usages se produisit et qu'apparurent dans les maisons particulières, les salles de bain [balneiun et balneohtm). La salle de bain de Scipion, le vainqueur d'Annibal, dans sa villa de Liternum, si primitive qu'elle fût, faisait l'étonnement de ses contemporains.
Les premiers bains publics furent ouverts à la même époque. Ils étaient désignés sous le nom de balnea ou balneae et les édiles furent chargés de leur surveillance. Mais les étuves et les bains de vapeur, si répandus plus tard dans le monde romain, sont des inventions du dernier siècle de la république.
A l'origine, les deux sexes étaient rigoureusement séparés dans ces établissements. Sous l'empire, au contraire, ils y furent admis en commun ; cependant, sous Hadrien et Marc- Aurèle, ils furent séparés de nouveau, puis réunis encore une fois sous Héliogabale ; et cette coutume ne disparut qu'avec les grands bains publics eux-mêmes, peu de temps après l'avènement du christianisme.
Un vers de Juvénal (Satire VI, vers 447) permet de croire que les femmes pouvaient prendre des bains isolément, moyennant une rétribution supplémentaire au balnealor.
Les bains étaient d'ailleurs surveillés par les magistrats et les lois qui les régissaient étaient souvent plus rigoureuses qu'on ne le croit généralement. Sous Justinien, le divorce pouvait être prononcé si la femme avait été aux bains avec des hommes, mais seulement dans le cas où le bain avait eu lieu « libidinis causa ». La loi punissait de mort l'homme qui avait mené une femme aux bains dans une intention coupable et malgré elle (i).
Le prix du bain était en général d'un quadrans, c'est-à-dire du quart d'un as (o fr. 023)(2). Les enfants ne payaient pas. Les bains gratuits, peu nombreux, appartenaient à des particuliers généreux ou désireux de capter la faveur du peuple.
Bientôt le bain entra dans les habitudes de toutes les classes
(i) "Noir note 89, p. 65a, du tome I e r du dictionnaire de Daremberg et Saglio déjà cité.
(2) Le lecteur ne doit pas oublier combien, à cette époque, la valeur de l'argent était au-dessous de ce qu'elle est aujourd'hui.
DE CATUN AU CHRISTIANISME i3 7
sociales et les moindres villages eurent un ou plusieurs établissements de bains.
« 11 n'y a qu'une seule maison de campagne, écrivait Pline à Gallus, entre la mienne et le village où l'on trouve jusqu'à trois bains publics. Imaginez-vous combien cela est commode, soit que vous arriviez lorsqu'on ne vous attend pas, soit que le peu de séjour que vous avez résolu de faire dans votre maison ne vous donne pas le temps de préparer vos propres bains ! (i). » A Rome même, Agrippa ajouta 170 établissements de bains à ceux qui existaient déjà et Alexandre Sévère en construisit dans les quartiers qui en étaient le moins bien pourvus. Il en existait 856 au temps de Constantin, sans compter les thermes élevés par les empereurs.
Ces thermes, somptueux édifices, étaient construits aux frais des souverains « et leur emploi gratuit, dans les fêtes, figurait au nombre des largesses les plus appréciées (2) ». Ils couvraient de vastes espaces et comprenaient, indépendamment des bains, des salles, des portiques et des cours pour les exercices gymnastiques, les jeux, la conversation, etc. Les débris de ces magnifiques constructions se rencontrent encore non seulement en Italie, mais dans tout l'Orient, en Gaule et jusqu'en Angleterre (3). Les thermes d'Agrippa sont les premiers qui furent concédés au peuple et l'édifice connu sous le nom de Panthéon d'Agrippa, n'est qu'une salle de ces anciens thermes. Les plus fameux sont ceux de Caracalla sur l'Aven-
(1) Quintilien et Pline le Jeune. Œuvres complètes avec la traduction. Paris, Didot, i865, p. 543.
(2) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (Dechambre). Paris, 1868, tome 8, p. 200.
(3) Pas une ville de province n'en était dépourvue. Des ruines de bains ou de tliermes existent encore :
En Italie : à Villeia, à Pise et dans l'ileLipara.
En France : à Bayeux, Lillebonne, Valognes (Alauna), Saintes, Drévant, Vienne. Nîmes et Paris.
En Angleterre : à Caerwent, à Wheatley près Oxford, à Londres.
Dans les régions du Rhin, de la Moselle et du Neckar :à Buxonville, à Lichtenberg près Deux-Ponts, à Badenweiler.
Dans les provinces romaines du Danube : à Enns, Alt-Ofen.
En Numidie : à Lambèse (près de Constantine).
i38 BALNEOTHEBAPIE
tin, de Titus sur l'Esquilin, et surtout ceux de Dioclétien sur le Vincinal et le Quirinal. Une seule des salles de ces thermes forme aujourd'hui l'église de Sainte-Marie-aux-Anges, la plus grande église de Rome après Saint-Pierre.
A Paris, les thermes de Julien, annexés au palais impérial ■de la rive gauche, étaient alimentés par l'aqueduc d'Arcueil.
Aux bains de Caracalla, trois mille personnes pouvaient se baigner à la fois ; il y avait seize cents sièges de marbre ou de porphyre; des baignoires de granit reposaient sur le sol; d'immenses portiques, des exèdres et des bibliothèques étaient annexés à l'établissement; c'est ainsi que la bibliothèque ulyssienne fut transportée aux thermes de Dioclétien. Des promenades plantées de platanes et de sycomores, des espaces découverts et sablés, les xystes, entouraient les bâtiments et regorgeaient d'une quantité d'objets d'art, bustes, statues, bas-reliefs, mosaïques, etc. C'est dans les thermes de Titus que fut trouvé le Laocoon ; Y Hercule Farnèse, le Torse antique, le Taureau Farnèse, la Flore et les deux gladiateurs proviennent des thermes de Caracalla (i).
Quelques auteurs anciens ont décrit ces somptueux édifices : Sénèque d'abord, clans une épître adressée à Lucilius ; Lucien -ensuite, qui nous a laissé la description d'un admirable monument balnéaire construit par l'architecte Hippias :
Epître de Sénèque à Lucilius (2).
« Je vous écris de la maison de Scipion l'Africain, après avoir adoré son ombre au pied de l'autel sous lequel je crois que ce grand personnage est enterré...
J'ai vu cette maison, qui est bâtie de pierres de taille, flanquée de deux tours et accompagnée d'un bois fermé de murs. Il y a une citerne sous les bâtiments et sous les jardins, qui pourrait fournir une armée, une étuve fort étroite et mal éclairée, comme on les faisait au temps passé ; car nos anciens
(1) Dictionnaire Larousse. Article : Bains.
(2) Epitre86, dans : OEuvres complètes de Sénèque le philosophe, traduction Nisard. Paris, Dubochet et C ie , i838, p. 717.
DE CATOX AU CHRISTIANISME i3 9
ne croyaient pas qu'elles pussent êlre chaudes si elles n'étaient obscures. Je prends plaisir à considérer la manière de vivre de Scipion, par rapport à la nôtre aujourd'hui. Je dis : c'est en ce coin-là que ce grand capitaine, qui fut autrefois la terreur de Carthage, à qui Rome est obligée de n'avoir été prise qu'une fois, se venait laver au retour de la charrue ; car il labourait la terre comme on faisait en ce temps-là. Il demeurait sous cette chétive couverture, il marchait sur ce pavé si malpropre.
Qui se contenterait maintenant de telles étuves? On se croit misérable, si dans les parois des lieux où l'on se baigne, l'on ne voit éclater des pièces de marbre d'Alexandrie, marquetées d'une pierre de Numidie et taillées en rond ; si l'on ne voit régner à l'entour une ceinture d'autres pierres de diverses couleurs, artistement travaillées, qui font une espèce de peinture; si la voûte n'est cachée sous le verre; si les cuvettes, où l'on entre après avoir bien sué, n'ont le bord de pierre thasienne, que l'on ne voyait autrefois que dans les temples ; et si les robinets qui versent l'eau ne sont d'argent. Je ne parle encore que des étuves du peuple; que sera-ce quand je viendrai à celle des affranchis, que je dirai combien il y a de statues, combien de colonnes qui ne portent rien et qui sont posées seulement pour l'ornement et pour la magnificence ? Quelle quantité d'eau tombe d'un degré sur l'autre, en guise de cascades, avec un bruit surprenant. Nous sommes venus à ce point de délicatesse que nous ne voulons plus marcher que sur des pierres précieuses.
Dans ces bains de Scipion, au lieu de fenêtres, il y a des fentes taillées dans les murs pour recevoir le jour sans affaiblir le bâtiment. Mais à présent, si les étuves ne sont ouvertes, et disposées de manière qu'elles aient le soleil toute lajournée, si l'on ne se hâle en se lavant, et si de la cuvette on ne voit à découvert la campagne et la mer, l'on dit que ce sont des tanières ou des grottes.
Ainsi des choses qui ont attiré les yeux et l'admiration de tout le monde au temps qu'elles ont été faites, ne passent plus que pour des antiquailles quand il plaît au luxe d'inventer quelque nouveauté et d'abolir ce qu'il y avait introduit.
i4o BALNÉOTHÉRAPIE
Autrefois il y avait peu de bains, et l'on n'y voyait aucun ornement ; car à quoi bon enrichir une chose qui ne doit coûter qu'un liard, qui a été inventée pour la santé, et non pour le plaisir ? On n'y versait pas de l'eau nouvelle, et celle qui était chaude n'y sourdait pas d'une fontaine.
On ne se souciait pas aussi qu'elle fût si claire parce qu'elle ne servait que pour décrasser. Mais, ô dieux ! qu'il y avait de plaisir d'entrer dans ces bains obscurs, qui n'étaient enduits que de plâtre, sachant que Caton, Fabius-Maximus ou quelqu'un des Cornéliens y avait trempé la main pour en régler la chaleur ! Car alors ces édiles, de quelque maison qu'ils fussent, avaient charge d'entrer dans ces lieux publics, afin de les faire tenir nettement, et de donner à l'eau une température commode et salubre, non pas comme celle d'aujourd'hui, qui est tellement chaude que, pour punir un esclave qui aurait fait quelque mauvaise action, ce serait assez de le jeter dedans. Pour moi, je ne saurais plus distinguer si le bain est chaud ou s'il brûle. Cependant nos délicats se raillent de la simplicité grossière de Scipion, qui ne savait pas éclairer ses étuves par de grands châssis de verre, se rôtir au grand jour et faire la digestion dans le bain (i).
O le pauvre homme ! disent-ils, il ne savait pas vivre.
Il est vrai qu'il se lavait quelquefois dansde l'eau trouble, qui n'était que de la boue, quand il avait plu un peu fort; il n'attendait pas qu'elle fût reposée, cela lui était presque indifférent; car il y venait pour ôter la crasse de la sueur et non celle des parfums.
Ne croyez-vous pas que ces Messieurs diront encore: pour moi, je ne porte point d'envie à Scipion ; c'était en effet une vie de banni, que de prendre le bain de la sorte ; encore, sachez-le bien, il ne le prenait pas tous les jours; car au rapport de ceux qui ont écrit des mœurs et coutumes de nos anciens, ils lavaient tous les jours leurs bras et leurs jambes pour les nettoyer de l'ordure qu'ils avaient contractée dans le travail.
(i) « Quod non in multa lucc decoquebatur, et exspeclabat ut in balneo coqueretur. »
DE CATON AU CHRISTIANISME it,i
Mais pour le reste du corps, ils ne le lavaient qu'une fois la semaine. Quelqu'un pourra dire en cet endroit: « ils étaient donc bien sales? Que pensez-vous qu'ils sentissent? — Ils sentaient l'homme, le travail et le fer. » Depuis que les bains sont si propres, les hommes sont devenus plus sales. Aussi, quand Horace veut représenter un infâme qui se plonge en toutes sortes de délices, que dit-il?
Rufille sent le musc...
Si Rufille vivait aujourd'hui, et qu'il n'eût point d'autre parfum, il vaudrait autant qu'il sentit le bouc, et on le confondrait assurément avec ce vilain Gorgonius, que le même Horace lui oppose.
Ce n'est plus rien de prendre du parfum, si on ne le renouvelle deux ou trois fois par jour, de peur qu'il ne se dissipe à l'air... »
Deux siècles environ après Sénèque, à l'aurore du christianisme, les bains romains étaient devenus plus luxueux encore et rien n'égale, dans nos établissements actuels, la richesse et la splendeur de ces antiques constructions :
Description du bain construit par Bippias (i).
« ... Le terrain était inégal, dune pente roide et droite ; Hippias a su en élever la partie basse et l'égaler à l'autre par un fort soubassement, dont il a assuré la solidité au moyen de fondations profondes et de contre-forts qui le soutiennent de toutes parts et le rendent inébranlable. L'édifice qui s'élève au-dessus répond, par sa grandeur, à l'étendue de sa base, et à l'objet auquel il est destiné, par l'élégance de ses proportions et l'intelligence avec laquelle la lumière y est distribuée.
La porte en est haute, avec de larges degrés, dont la pente insensible favorise ceux qui veulent y monter. On entre ensuite dans un grand vestibule commun à tout le bâtiment, et
(i) Lucien de Samosate. Œuvres complètes. Traduction Talbot. Paris, Hachette, 1874, tome II, p. 206 et 257.
, 4a BALNÉOTHÊRAPIE
destiné à recevoir les valets elles esclaves qu'on peut mener à sa suite ; il est situé à la gauche des appartements de luxe et de plaisir.
Ceux-ci conviennent bien à un édifice de cette nature; ils sont élégants et éclairés par un beau jour. La partie qui les renferme n'est pas rigoureusement indispensable à un bain, mais elle est nécessaire à un lieu où l'on reçoit les heureux du jour.
Après ces appartements, on trouve des deux côtés une
rano-ée de chambres où l'on dépose ses vêtements, et au milieu
une salle immense, très haute et vivement éclairée, dans
laquelle sont trois bassins d'eau froide, le tout orné de pierre
lacédémonienne. On y voit deux statues de marbre blanc,
sculptures antiques, dont l'une représente Hygie et l'autre
Esculape.
On entre ensuite dans une pièce où règne une douce tiédeur, une chaleur modérée ; elle est de forme ovale ; puis, on passe clans une autre pièce bien éclairée, où l'on trouve tout ce qui est nécessaire aux frictions. De chaque côté sont des portes en marbre phrygien poli ; c'est par là qu'on entre en sortant de la palestre. A la suite de cette salle on en rencontre une autre, la plus belle de toutes.
Elle est parfaitement disposée pour se tenir debout ou s'asseoir; on peut y séjourner sans être incommodé et s'y rouler à son aise; le marbre de Phrygie y brille encore depuis le bas jusqu'en haut. De là, on traverse un couloir chaud, plaqué en marbre de Numidie; la pièce intérieure est magnifique, bien éclairée, et ses murs ont le vif éclat de la pourpre.
On y trouve trois baignoires d'eau chaude. Après le bain on peut sortir sans être obligé de passer par les mêmes appartements; on suit un chemin abrégé qui conduit promptement aux bains froids, à travers une pièce doucement chauffée, dont la lumière pénètre et éclaire vivement l'intérieur. Toutes les dimensions, hauteur et largeur, sont partout admirablement proportionnées; les Grâces et Vénus y brillent de toutes parts. C'est la réalisation de l'idée de Pindare :
Quand on commence une œuvre, il faut avoir ie soin Que la lace rayonne et resplendisse au loin.
DESCRIPTION D'UN BAIN ROMAIN i43-
Or ce rayonnement est surtout ménagé par les fenêtres qui en font la splendeur et l'éclat. Hippias, en architecte consommé, n'a pas manqué de tourner vers le Septentrion la pièce des eaux froides, de manière cependant qu'elle ne soit pas tout à fait privée de l'influence du Midi, ej; il a placé celles qui ont besoin de la plus grande chaleur à l'exposition du Notus, de l'Eurus et du Zéphyre !
Qu'est-il besoin, après cela, de vous parler des palestres et des garde-robes disposées à recevoir les vêtements de ceux qui s'exercent, des passages commodes et abrégés qui conduisent au bain et qui sont tout à la fois utiles et salutaires ? Ne vous figurez pas que ce soit un monument ordinaire, que celui dont j'entreprends l'éloge dans ce discours. Inventer pour un sujet commun des beautés peu communes indique, à mon avis, un talent qui n'est pas méprisable. Et tel est justement le mérite de l'édifice construit par l'admirable Hippias, qu'il réunit toutes les perfections dont un bain est susceptible : utilité, à-propos, clarté, proportions élégantes, conformités avec la nature du terrain, réunion sûre de tout ce qui est nécessaire. Il est, en outre, orné de tous les agréments que l'art peut imaginer; deux endroits privés pour les besoins naturels, et de nombreuses ouvertures de portes. On y trouve encore deux horloges, l'une marquant les heures au moyen de l'eau et d'un mugissement, l'autre avec un cadran solaire. Comment, à la vue de tous ces objets, ne pas leur accorder la louange qu'ils méritent?... »
b. — Description d'un bain romain.
D'après Daremberg et Saglio, Sergius Orata, au commencement du dernier siècle de la république, fut le premier qui fit construire le bain au-dessus d'un hypocauste ou souterrain rempli d'air chaud (suspensurœ). Dion Gassius (i) dit que Mécène, vers la fin du même siècle, eut le premier, à Rome, une de ces vastes piscines d'eau chaude où l'on pouvait nager