NOTIONS DE BALNÉOTIIÉBAPIE CHEZ LES ROMAINS
l'est par le feu, et se durcit ensuite comme l'acier par la méthode que l'on a de le tremper ensuite dans l'eau froide (i). » L'air qu'on respirait dans les bains de vapeur « était un mélange d'eau et de feu qui ne laissait aucune particule du corps en repos, et leur faisait perdre leur situation naturelle, jusqu'à ce qu'elles s'éteignissent d'elles-mêmes, après avoir été comme embrasées dans le bain. » Les bains, d'ailleurs, ne convenaient qu'aux personnes malades :
« Toutefois, là où nous sentirons que le corps sera en sa disposition naturelle, assez fort et assez robuste, il vaudra mieux omettre l'usage du bain et il sera meilleur de faire huiler et frotter devant le feu, là où le corps aura besoin d'être réchauffé . »
Fort heureusement, cet avis ne fut guère suivi avant l'avènement du christianisme.
Nous retrouvons dans Celse quelques-unes des idées qu'Hippocrate avait fournies sur la balnéation. En effet, le vieillard de Cos expliquait déjà la digestion des aliments par une coction qui se serait effectuée au sein de l'appareil digestif.
Esclaves et parfois victimes de leurs médecins, les Romains croyaient faciliter la coction des aliments en se mettant dans un bain chaud, une heure ou deux après les repas. Quelques esprits remarquables comme Pline, essayèrent de mettre en garde leurs contemporains contre les dangers de l'esprit de système, et s'efforcèrent de montrer le contresens physiologique que constituaient de pareilles pratiques.
Tous les baigneurs sortaient épuisés de ces bains brûlants ; quelques-uns même n'en pouvaient sortir que sur les épaules d'autrui(2), et l'on eut à déplorer de nombreux accidents mortels.
Cependant, Celse, dont Pline parait avoir méconnu la valeur, avait posé d'une façon formelle les indications et les contreindications de la balnéothérapie.
«• Le bain, dit-il, est salutaire pour deux raisons ; car quel-
(i) James. Dictionnaire universel de mûdecine, ouvr. cité. Article: Balnea. (2) Pline le Naturaliste. Livre XXIX.
i56 BALNE0THÉPAP1E
quefois après que la fièvre a cessé, il contribue au rétablissement de la santé, en mettant le malade en état de prendre plus de nourriture et de boire du vin ; quelquefois aussi il fait cesser la fièvre. On l'ordonne communément lorsque la peau qui couvre Ta superficie du corps a besoin d'être relâchée ; qu'il faut attirer les humeurs corrompues qui croupissent dans les parties internes et changer l'habitude du corps.
Les Anciens employaient les bains avec beaucoup de précaution ; mais Asclépiade agissait avec moins de contrainte et en effet, ce remède n'est à craindre que par le mauvais usage qu'on en fait.
Si une personne vient à être délivrée de la fièvre, elle peut le lendemain du jour qu'elle en est quitte, se baigner en toute sûreté, pourvu que ce soit après le temps ordinaire de l'accès. Mais si la fièvre est périodique et qu'elle revienne le troisième ou le quatrième jour, le bain ne peut que lui faire du bien, toutes les fois que l'accès cesse de revenir.
Si la fièvre continue, sans augmenter pour cela, et que le malade soit depuis longtemps incommodé de la rate, le bain devient un remède extrêmement salutaire, pourvu néanmoins qu'il n'y ait aucune dureté ni aucune tumeur autour des intestins, que la langue ne soit point rouge, qu'on ne sente aucune douleur dans la tête ni dans les parties mitoyennes du corps (les viscères) et que la fièvre n'augmente point.
Dans les fièvres périodiques, il y a deux temps propres pour se baigner ; l'un est immédiatement après le frisson et l'autre après que l'accès de fièvre a cessé. Quant à ceux qui ont été longtemps affligés de fièvres lentes intermittentes, ils ne doivent se baigner qu'après que l'accès a entièrement cessé, ou du moins, lorsqu'il est considérablement diminué et que le corps est dans un aussi bon état qu'on peut espérer dans cette forte maladie.
Une personne faible qui va se mettre au bain doit prendre garde de ne point se refroidir avant d'y entrer. Lorsqu'elle y sera, elle se tiendra un moment en repos et elle examinera si elle ne sue point et si elle ne sent point quelque lrisson autour des tempes. Si ce dernier symptôme survient sans l'autre, le bain ne lui vaut rien pour ce jour-là. On se
NOTIONS DE BALNÉOTHÉRAPIE CHEZ LES ROMAINS i5 7
contentera donc de l'oindre et de la ramener chez elle en observant de la garantir du froid et de lui enjoindre l'abstinence. Si elle n'aperçoit aucune altération autour des tempes et que la sueur commence à paraître d'abord sur ces parties et ensuite sur toutes les autres du corps, on lui fomentera la bouche avec de l'eau chaude, et on la fera asseoir dans le bain. Elle doit encore examiner si la peau extérieure ne frissonne point à la première approche de l'eau chaude. Car dans ce cas le bain ne produit aucun bon effet, il est rare cependant que cela arrive lorsqu'on a pris toutes les précautions nécessaires.
Une personne qui examinera avec soin l'état de sa santé connaîtra aisément si elle doit s'oindre avant d'entrer dans le bain, ou après en être sortie.
En général, si on excepte quelques cas particuliers, on doit après avoir sué, s'oindre doucement tout le corps avant que de se plonger dans l'eau chaude. On doit encore avoir égard ici à la force du malade et ne point souffrir qu'il tombe en défaillance par trop de chaleur. Celle-ci doit être ménagée à propos, le malade doit se couvrir autant qu'il le faut pour ne point sentir le froid et ne rien prendre qu'il n'ait auparavant sué(i). »
Les bains ont aussi des effets sur l'appareil digestif. Avant de prescrire un bain, le médecin doit s'attacher à bien connaître le tempérament du malade. Adoptant une classification qu'ont reprise quelques médecins contemporains (2), Celse divisait les individus en gros et en maigres, les premiers ayant pour caractère digestif d'avoir facilement la diarrhée, les seconds souffrant au contraire fréquemment d'une constipation opiniâtre" (3).
Pour Celse, l'usage des bains, tels qu'on les pratiquait à son époque, avait deux effets bien différents sur le tube digestif: pris avant les repas, ils constipaient ; pris après les repas ils
fi) Celse. Lib. II, § 17 (traduction du Dictionnaire universel de médecine de James, art. Balnea).
(2) Voir les ouvrages de Sigaud et de Vincent, de Lyon.
(3) Aur. Corn. Celsi. De medicina libri octo. Rotterodami apud Beman, i~5o, lib. I, § 3.
,58 BALNEOTHERAPIE
rendaient les évacuations plus faciles (i). Contre la diarrhée il ordonnait des bains chauds continuels (2).
Les bains servaient encore à combattre les coups de chaleur et les refroidissements :
« On doit lorsqu'on a souffert de l'ardeur du soleil, se rendre immédiatement aux bains, et se faire arroser d'huile la tète et le corps; se mettre ensuite dans un bain très chaud, et là, faire diriger sur la tète des affusions chaudes, auxquelles succéderont les affusions froides.
A-t-on, au contraire, subi l'influence du froid, il faut s'asseoir bien enveloppé dans le tepidarium, jusqu'à ce que la sueur se déclare, recourir aux onctions et se baigner. On prendra peu d'aliments et l'on boira du vin pur (3). »
Pas de bains pour les phtisiques (4), ni pour ceux qui sont faibles de la tète (5). Il est indispensable, même en l'état de santé, de prendre un bain avec méthode :
« Si l'on se rend au bain, on doit s'arrêter dans le tepidarium sans quitter ses vêtements, jusqu'à ce qu'une légère transpiration s'établisse ; se soumettre ensuite aux onctions et passer dans le caldarium. Mais une fois en sueur, au lieu de descendre dans la cuve, il faut faire diriger sur tout le corps, en commençant par la tète, d'abondantes affusions, qui seront successivement chaudes, tièdes et froides. La tête sera plus longtemps arrosée d'eau froide que les autres parties du corps; on la frictionnera quelque temps, puis, après l'avoir essuyée, on renouvellera les onctions (6). »
S'il devient nécessaire de provoquer la sueur, il sera bon de se servir soit du bain de vapeur (laconicum), soit du bain chaud simple.
Au-dessus de Baies, dans un endroit planté de myrtes
(1) Celse. Lib. I, § 3.
(2) Celse. Lib. I, § 6.
(3) Cei.se, Vitruve, Censorin (Œuvres complètes). Paris, Dubochet, i846 (traduction Nisard), livre I, § 3, p. 17.
(4) Celse (traduction Nisard, déjà citée), p. 86.
(5) Celse. Livre I, § 4-
(6) Celse. Livre I, § 4, p. 18 de la traduction Nisard.
NOTIONS DE BALNÉOTHÉRAPIE CUEB LES ROMAINS i5 9
existait, ainsi que nous l'avons dit déjà, une fumerolle recouverte d'un édifice spécial constituant une étuve naturelle où Celse envoyait parfois les malades qui avaient besoin de suer (i).
L'Hippocrate latin, Galien, emploie une autre méthode de balnéation que Celse.
Il classe ainsi les différents effets des quatre actes du bain :
i" Le tepidarium doit provoquer la suée ;
2° Le caldarium doit servir à humecter le corps ;
3° Le frigidarium, le resserre et le tonifie ;
4° Le massage final provoque la suée, sans exposer aux refroidissements (2).
Presque tous les conseils donnés par Galien en matière de balnéothérapie, sont tirés de la médecine grecque et n'apprennent rien de nouveau. Il faut retenir cependant que, contrairement à l'avis de Celse, Galien redoute l'usage des bains pour les diarrhéiques et les interdit en général aux malades de l'appareil digestif: en tous cas, pas de bains « pour ceux qui ont de la tendance aux vomissements et des angoisses dyspeptiques (3) ».
Galien formule aussi un avis catégorique sur l'usage du bain froid (4) :
Le premier bain froid ne doit pas être pris avant l'âge de 25 ans. Il faut choisir, pour le premier bain, la saison la plus chaude, c'est-à-dire l'été, « afin qu'avant l'hiver il s'établisse une habitude bien confirmée pendant tout le temps intermédiaire ».
Un jour donc que l'eau ne sera pas trop froide, il conviendra de se faire frotter avec des linges durs, puis oindre d'huile. On entrera alors dans l'eau froide, sans hésiter, «d'un seul bond, car si on entre peu à peu dans l'eau, cela produit
(1) Celse. Livre II, § 17.
Voir: Antu.monelli. Eaux minérales de -Naples. Paris, i8o4, p. 117 et 118.
(2) Ortbase (traduction Bussemaker et Daremberg), tome II, p. 370 : Galien : De l'efficacité et de l'emploi des bains d'eau douce.
(3) Voir: Oribase. Traduction citée, tome II, p. 377.
(4) Même ouvrage, même tome, p. 3go.
,Co ' BALNÉOTHÉRAPIE
des frissons ». Le bain est de durée variable suivant les sujets. Dès que le baigneur sort de l'eau, il doit être frotté d'huile par plusieurs personnes jusqu'à ce que la peau soit réchauffée, puis il doit prendre des aliments en plus grande quantité que de coutume et boire moins.
Dès que l'habitude du bain froid est prise, il faut rentrer dans l'eau après la friction qui suit le premier bain.
Comme nous venons de le voir, Galien ne prescrit les bains froids qu'aux sujets âgés de plus de 25 ans. Il semble en effet que les enfants romains, au moins vers la fin de la République et sous l'empire, aient surtout pris des bains chauds. Oribase cite même un passage d'Agathinus où ce médecin préfère pour son fils et d'autres enfants les onctions, à la balnéothérapie chaude.
Le même auteur nous a conservé quelques formules de bains composés tirées du premier livre d'Antyllus sur les moyens de traitement. Nous en rapportons ci-dessous quelques-unes :
Bains doués de propriétés chaudes, à administrer lorsqu'on veut réchauffer « ou dissiper la fatigue, ou apaiser des spasmes ou des ■ douleurs; et aussi dans le but de restaurer, quand la nourriture ne se distribue pas comme il faut » :
Faire bouillir dans l'eau du bain, du pouliot, de l'origan, de l'hysope, du thym, du thymbre, des feuilles de laurier, des rameaux d'ivette, des racines d'opoponax ou de pariétaire d'Espagne, etc. ; « pour produire cet effet, on ajoutera aussi de l'huile à l'eau ».
Bains propres à favoriser la perspiration, lorsqu'on veut faire maigrir des individus surchargés de graisse, dissoudre les fluxions, réprimer la tuméfaction :
Bains salés naturels ou artificiels dans lesquels on peut ajouter de la soude brute ou du miel. Eau dans laquelle on a fait bouillir de la staphisaigre, du soufre brut, des bains de genièvre ou de mercuriale (i).
Bains émollients à utiliser quand les parties sont affectées d'inflammation :
(i) Okibase. Traduction citée, tome II, p. 38i.