BAINS ET ÉTUVES EN ESPAGNE ET EN TURQUIE
■et 21), de curieux appareils à douche, des étuves et des pis-
■cines.
h. — Bains et étuves en Espagne.
Les bains avaient été introduits en Espagne par les Romains, après la seconde guerre punique. Pendant la conquête arabe, ils passèrent tout à fait dans les mœurs. Ce n'est qu'au xi° siècle, que l'un des premiers rois chrétiens espagnols, Alphonse VI de Léon, encore connu sous le nom d'Alphonse I or de Castille, crut devoir supprimer les bains. Sous prétexte de prétendus abus balnéaires qui énervaient la vigueur des troupes, il fit supprimer puis détruire les magnifiques établissements construits par les Arabes. Comme dit judicieusement Moréjon qui rapporte le fait, « n'eût-il pas mieux valu les améliorer, et où en serait la société si l'on supprimait toutes les institutions qui présentent quelques inconvénients (i) ? »
c. — Bains et étuves en Turquie.
Les prophètes, et Mahomet entre autres, ont prescrit chez les Orientaux des bains liturgiques qui semblent inspirés des Hébreux. Un verset du Coran ordonne de se laver le visage, le cou, les mains, les bras et les pieds après chaque prière et après chaque repas; en outre, il est ordonné de se baigner après les rapports sexuels et pour les femmes, après les époques menstruelles (2).
Au xvn e siècle, Thévenot dans son Voyage du Levant fait des bains chez les Turcs, celte pittoresque description :
Des bains. — « Les Turcs usent lort des bains, tant pour se tenir le corps propre et net, que pour la santé. 11 y a pour cela plusieurs beaux bains dans les villes, et n'y a si chetif village, qui n'ait au moins un bain; ils sont tous faits de
(1) Dictionnaire Dechambre. Art. Bains.
(2) Emmanuel-Ossian Henry. Essais sur l'emploi médical et hygiénique des bains. Thise, Paris, i855.
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mesme façon, et il n'y a point d'autre différence, sinon que les uns sont plus grands, ou plus ornez de marbre que les autres. Je descriray celuy qui est à Tophana auprès d'une belle Mosquée, comme estant un des beaux que j'aye veus. Vous entrez dans une grande salle quarrée, longue d'environ 20 pas, dont le plancber est fort haut élevé, il y a dans cette salle tout à l'entour des Mastabez ou bancs de pierre bastis contre la muraille, larges de plus d'une toise, et hauts de demy, lesquels sont tout couverts de natte : d'abord que vous arrivez, on vous estend une grande serviette (qu'ils appellent fouta) dessus lesdits bancs, où vous vous assoyez, et mettez vos habits après vous estre dépouillé : au milieu de cette salle il y a une grande fontaine avec un grand bassin de marbre, pour laveries linges qui ont servy, et après qu'on les a lavez, on les jette sur des perches qui sont au haut de ladite salle, tout à l'entour, où on les laisse seicher. Apres que vous vous estes assis sur la serviette qu'on vous a eslenduë, on vous apporte une autre serviette, que vous mettez devant vous, et l'attachez par dessus vostre chemise devant que de l'oster, de crainte qu'on ne voye ce qu'on ne doit voir, ce qui seroit un grand crime, cela vous couvre tout le derrière et le devant depuis la ceinture jusqu'aux genoux: ayant osté vostre chemise, vous la mettez avec vos habits dans la serviette sur laquelle vous vous estes assis, les laissant là sans crainte que personne y touche, car les bains sont lieux de liberté et de seureté, comme s'ils estoient sacrez, et il ne s'y commet jamais aucune friponnerie, et s'il s'en commettoit, le Maistre du bain seroit obligé d'en reparer le dommage. Apres vous estre dépouillé, vous entrez par une petite porte dans une petite salle un peu chaude, et de là par une autre porte dans la grande salle, qui est treschaude. Toutes ces salles sont en dômes, percez de petites fenestres, où il y a des vitres pour donner lumière. Cette grande salle chaude est pentagone, chaque face estant soutenue de deux pilliers de marbre blanc, à chaque face est une estrade de marbre, élevée d'environ demy pied, et au milieu de chaque face, il y a contre la muraille environ à deux pieds du pavé un petit bassin de marbre blanc de quelques deux pieds de large, et au dessus un robinet d'eau chaude, et à quatre doigts au
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dessus de ce robinet un autre robinet qui donne de l'eau froide, de sorte que vous les meslez comme il vous plaist, puis vous en prenez dans de grandes tasses de cuivre qui sont tousjours prestes pour cet usage, et vous en jettez sur vous autant que vous voulez. Il y a aussi dans cette salle une grande cuve de pierre pleine d'eau chaude, où on peut se mettre si on veut, mais il n'y a pas de seureté, parce qu'il y entre plusieurs coquins, qui ont des différentes maladies, quoy qu'on en change assez souvent l'eau, et quand on est asseuré que personne n'y est encore entré, on s'y peut laver. D'abord que vous este arrivé dans cette grande salle, vous vous assoyez à platte terre, qui est toute pavée de marbre, qui est eschauffé par des fourneaux qui sont dessous, puis un valet vient tout nud, à la reserve des parties que la bien-seance fait cacher, (tous les valets de bains sont tousjours ainsi, afin d'estre tousjours prests à servir ceux qui entrent), et vous faisant coucher de vostre long sur le dos, il vous met les genoux sur le ventre et sur l'estomach, et vous embrassant estroittement, vous fait craquer tous les os du corps et des bras et des jambes, pour accommoder et amollir les nerfs, puis vous faisant coucher sur le ventre, il vous en fait autant sur le dos, marchant sur vostre dos, de sorte qu'il vous fait baiser la terre bien fort, en suite vous ayant razé au menton et sous les aiselles, il vous donne un rasoir pour vous razer aux autres parties, et vous allez dans une des petites chambrettes, dont il y en a une mesnagée dans l'entre-deux de chaque face, et estant là, vous ostez vostre serviette, et la mettez sur la porte, afin que chacun la voyant, on sçache qu'il y a quelqu'un et que personne n'y entre et vous vous rasez à loisir. Si vous craisrnez de vous blesser avec le rasoir, on vous donne de la paste qui est composée d'un certain minerai appelé Rusma, qu'on met en poudre, avec lequel on mesle de la chaux et on les détrempe avec de l'eau, il s'en fait une paste que l'on applique aux parties dont on veut faire tomber le poil et en moins d'un demy quart d'heure tout le poil tombe avec la paste en jettant de l'eau chaude dessus: on voit quand il est temps d'y jetter de l'eau, en éprouvant si le poil s'en va avec cette paste car si on la laissait trop longtemps dessus la partie,
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après avoir mangé le poil, elle mangerait encore la chair. Le Rusma est un minéral fait comme du mâchefer; il est en grand usage en Turquie et il s'en débite une si grande quantité que la douane du Grand Seigneur en tire un notable revenu. A Malle, on se sert d'Orpiment qu'on mesle avec de la chaux pour le même usage. Après vous estre osté le poil et remis votre serviette, vous retournez dans la grande salle où vous suez si longtemps qu'il vous plait, puis un valet vient avecune bourse de camelot noir dans laquelle il met la main et vous en frotte par tout le corps si fort qu'il vous oste toute la crasse de la peau sans toutefois vous faire mal ; puis il prend de Feston pe de soye avec un morceau de savon dedans, dont il vous frotte et savonne par tout après quoy il jette quantité d'eau sur vostre corps et vous lave aussi si vous voulez la teste avec du savon ; cela fait il vous va quérir une serviette seiche que vous meltez à la place de celle qui est mouillée; vous retournez ensuite à la salle où vous avez laissé voshabits ; où étant assis, il vous verse de l'eau sur les pieds, pour vous oster les ordures que vous avez pris en venant, puis il vous apporte des serviettes seiches et chaudes dont vous vous essuyez bien partout et quand vous estes habillé après qu'un autre vous a présenté un miroir, vous n'avez qu'à payer et vous en aller. Le prix ordinaire du bain est deux aspres (i) qui se payent au maistre et ceux qui se font servir, en donnent autant au valet. Ces bains sont fort commodes et je croy que le grand usage qu'ils en ont leur sauve bien des maladies; il n'y a personne, pour pauvre qu'il soit, homme ou femme, qui n'aille au moins une fois la semaine aux bains. Il y a des bains où les hommes vont un jour et les femmes un autre, d'autres où les hommes vont le matin, et les femmes après midy, d'autres pour les femmes seulement. Quand les femmes y sont, il y a des femmes qui les servent, et c'est un crime digne de mort à un homme de quelque religion ou condition qu'il soit, d'entrer dans un bain où il y a des femmes. C'est aussi un grand crime, mais qui auroit seulement la honte, ou tout au plus
(i) Aspise. Monnaie de compte de Turquie dont ioo ou 120 font 4o paras ou unepiastrc. La piastre elle-même est variable. A cette époque, elle parait valoir 5 francs 4o..
quelques coups de baston, de montrer ses parties honteuses, ou regarder celles d'autruy. Ces bains s'eschauffent par dessous. Les Seigneurs de haute qualité en ont chez eux pour leur usage et pour celuy de leurs femmes (i). »
Si l'on compare la description de Thévenot à celle de H. Guys, ancien consul de France à Alep, parue en i853 dans la Revue de l'Orient, on peut voir que rien n'a changé en Turquie depuis le xvn 8 siècle.
Guys, cependant, complète un peu les détails fournis par Thévenot :
a Les bains qu'on peut nommer bains à vapeur sont ordonnés à l'occasion de certaines cérémonies, mais c'est comme agents médicamenteux qu'on ne peut se dispenser de les fréquenter, parce que tel ou tel remède, pense-t-on, ne produit son effet que dans ces lieux favorisés.
On prétend qu'une femme qui relève de couches ne peut entièrement reprendre toutes ses fonctions qu'après avoir subi, au bain, le traitement appelé chedoud (corroborant) ; et si elle s'en dispensait, elle deviendrait bancale, rachitique et ne traînerait plus qu'une vie languissante. On ne doit pas douter des graves dangers qu'elles courent lorsqu'on voit les peines que se donnent les sages-femmes pour les en préserver. Ayant assis l'accouchée sur le marbre le plus chaud, elles la frottent de miel et d'une poudre composée d'herbes aromatiques pour lui réconforter les membres, et du moment que la transpiration a fait disparaître cette préparation, les laveuses interviennent et tiraillent à leur tour l'accouchée. Elles lui massent tout le corps avec force, employant les mains et les pieds à ces opérations indispensables ; car c'est seulement par ce double moyen qu'elles sont sûres de l'avoir entièrement reconstituée.
Les dames d'Orient sont, en outre, sujettes à des incommodités plus ou moins occultes, et, comme leurs médecins de prédilection sont habituellement de leur sexe, c'est d'après
(i) J. de Thévenot. Voyage au Levant, contenant diverses particularités de l'Archipel, Constanlinople, Terre Sainte, Egypte, etc. Paris, i665,in-4°.
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les conseils de ces Hippocrates en jupon qu'elles doivent se diriger, les maris ne pouvant pas s'opposer à toutes les raisons qu'elles leur donnent. Les femmes vont, au surplus, chercher aux bains ce que les hommes trouvent dans les cafés: des nouvelles de tout ce qui se passe, non dans le domaine de la politique, qui ne les occupe nullement, mais dans celui de la chronique scandaleuse, qui a beaucoup d'attraits pour elles. C'est d'ailleurs au bain, si elles veulent nouer des intrigues, qu'elles en trouvent l'occasion par le ministère de certaines entremetteuses...
Les bains sont indispensables lorsque les dames doivent se préparer aux grandes toilettes des fiançailles, des mariages, des circoncisions et des fêtes ou invitations.
C'est dans ces cas qu'elles se teignent les cheveux, les mains, les pieds (i), les ongles, et qu'elles emploient les compositions épilatoires qui ne réussiraient pas chez elles, faute de température de vapeur assez élevée.
Les sectateurs de Moïse ont leurs bains spéciaux, et cela tient à un précepte religieux qui concerne les femmes et dont il faut qu'elles puissent constater l'accomplissement. C'est pourquoi elles prennent les cobaigneuses à témoin quoiqu'elles redoutent naturellement d'enfreindre le précepte, puisque l'infraction est toujours suivie, pensent-elles, d'éruptions cutanées. Une chose plus certaine, à mes yeux, c'est que le moyen est plus fait pour donner le mal que pour l'empêcher, l'eau du bassin dans lequel les israéliles font leur immersion totale n'étant changée ou renouvelée que lorsque son altération devient sensible (2). »
Les Mahométans ont donc emprunté aux Romains les méthodes de balnéation usitées dans les thermes impériaux. Dans quelques-uns de leurs établissements, les étuves sèches sont parfois transformées en étuves humides et les vapeurs qu'on y produit sont chargées des parfums les plus variés.
(1) Les femmes de Syrie retirant leurs mests (brodequins) lorsqu'elles entrent dans les maisons, les dessins qu'elles font exécuter sur leurs pieds tiennent lieu de tout ornemeot ou garniture. (Note de H. Guys.)
(2) H. Guys. Bains publics d'hommes et de femmes à Alep (Syrie), dans : Revue de VOrient, i853, p. 378.
B.il.XS ET ÉTUVES EN RUSSIE i 77
d. — Bains et étuves en Russie.
En Russie, les bains, surtout les bains de vapeur, ont été de tout temps en usage. Pour vaporiser l'eau, les Slaves primitifs se servaient d'un procédé emprunté peut-être à Hérodote, et qui consistait à la verser sur des cailloux incandescents. L'historien Nestor qui a écrit le premier les annales de la Russie, rapporte que saint André, frère de saint Paul, qui prêcha l'Evangile dans ces régions lointaines, parla à son retour des bains russes aux Romains : « J'ai vu, leur disait-il, des bains que les Slaves font chauffer beaucoup, ils s'y mettent nus, ensuite ils se lavent dans l'eau froide et semblent tout régénérés. »
Les bains finlandais, décrits par Acerbi (i), ressemblent en tous points à ces bains.
Au xvm e siècle (1779), Antoine Ribeiro Sanchès, ancien premier médecin du Corps de l'impératrice de toutes les Russies, a écrit le premier en Europe, sur les propriétés des bains russes (2).
La description qu'il fait de ces bains établit qu'ils sont une combinaison des bains des Romains et des bains turcs.
Sanchès passe d'abord en revue les modes de balnéation employés à son époque chez les différents peuples:
« Parcourons, dit-il, présentement l'état des bains artificiels dont on fait usage en Europe ; examinons leurs propriétés ; et voyons s'ils ont les mêmes avantages que les Grecs et les Romains retiraient de ceux dont ils faisaient usage.
On ne doit pas regarder comme salutaires les bains appelés de propreté, dont la plupart des particuliers, ainsi que les médecins, font usage, soit pour quelques incommodités, soit pour guérir quelques maladies. Tout le monde sait que ce moyen consiste à être couché dans une cuve pleine d'eau tiède,
(i) Voir : V.-J. Aze.mar. Essai sur l'histoire, la nature et l'usage des bains. Thèse, Montpellier, 1823, n° 72.
(3) Histoire de la Société royale de médecine. Année 1779. Paris, de l'Imprimerie de Monsieur, 1782, p. 233.
Mac-àuliffe. 12
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et d'y rester quelque temps, et jusqu'à ce qu'il paraisse une légère sueur sur le visage.
Ceux qui prennent le bain clans ces cuves se mettent au lit quand ils en sortent; ils y suent, puis s'habillent et s'exposent ordinairement à l'air libre. Le mal que causent souvent ces bains de propreté, est de relâcher, d'affaiblir, d'énerver les parties solides de tout le corps: comme l'air de la chambre où ils sont couchés est toujours plus froid que l'eau où ils sont plongés, en respirant cet air, le poumon n'est pas si chaud que la superficie du corps ; il est incontestable que la circulation du sang doit souffrir quelque embarras dans ce viscère, d'où la suppression de la perspiration insensible, les catarrhes, les maux de tète, les fluxions.
Les étuves d'Allemagne, et celles où sont les bains d'eau chaude, tant en Italie que dans le reste de l'Europe, relâchent toujours le système des solides, et rendent le corps susceptible de toutes les impressions de l'air aussitôt que l'on en sort, quoiqu'on y respire un air aussi chaud que la vapeur qui touche le corps, parce que cet air et ces vapeurs ne se renouvellent pas continuellement ; on doit ajouter que, par l'ignorance ou la cupidité des baigneurs, les malades perdent beaucoup de sang des épaules, du cou et des gras des jambes, parle moyen des ventouses ou cornets scarifiés, ce qui affoiblit et relâche plus que la vapeur chaude du bain qui n'est pas renouvelée.
Il semble que les bains turcs, comme on en a construit à Londres pour l'usage du public, ne seroient point sujets aux inconvénients d'amollir, de relâcher, d'affaiblir le corps, et qu'ils seraient les plus propres pour conserver la santé et guérir plusieurs maladies. Ils sont préférables aux bains de propreté et aux étuves; mais ils ont tous un défaut, c'est que dans la chambre où l'on sue, l'air et la vapeur ne se renouvellent jamais comme dans les bains russes. »
En 1779, il y avait en Russie, au dire de Sanchès, deux sortes de bains, les bains publics et les bains privés, ces derniers ne différant des premiers que par l'adjonction au local ordinaire d'une chambre garnie de lits pour le repos après le bain. Les bains publics comprenaient une étuve où l'on se cou-
chait tout nu sur un matelas rempli de foin ou de paille et placé sur une banquette ad hoc. Cette étuve était chauffée par un four garni de cailloux de rivière portés au rouge :
Manière dont on se baigne dans les bains russes, tant publics que particuliers.
" On entre dans les bains russes, tant publics que particuliers, aussitôt que le bois mis dans le four est réduit en braise ou en cendre, et que le tuyau par où sort la fumée est fermé exactement : alors la chaleur est ardente, et même suffocante pour tous ceux qui n'y sont pas accoutumés depuis l'enfance. On n'entre point d'ordinaire dans les bains particuliers, avant d'avoir versé une certaine quantité d'eau sur les pierres ardentes mises dans le four, et avant que l'intérieur du bain ne soit rempli de vapeur. Ceux qui y entrent pour s'y baigner s'y déshabillent. Le commun du peuple s'expose à la chaleur ardente et suffocante avant que le bain soit suffisamment rempli de vapeurs; ils se couchent sur les deux ou trois banquettes appelées en russe Poloc, où la chaleur se fait sentir plus vivement. Plusieurs sentent de vives douleurs de tête, d'autres éprouvent une soif excessive ; quelques-uns en sont si tourmentés, qu'ils boivent de l'eau froide en assez grande quantité dans le même bain.
Ceux qui agissent ainsi dans le bain, ruinent leur constitution, tombent en différentes maladies, et périssent quelquefois dans le bain même, comme cela est arrivé à deux domestiques à Moscou, pour avoir bu de l'eau à la glace dans le moment où ils suoient...
Quand on se sent échauffé dans le bain, et que la chaleur ardente devient incommode, on commence à jeter de l'eau sur les cailloux presque embrasés: la vapeur s'élève avec rapidité et avec violence, elle remplit tout l'espace du bain; et lorsqu'elle commence à se dissiper et à se montrer par des gouttes d'eau, on la renouvelle, et on la rend plus forte et plus épaisse. Alors on sue abondamment ; on se frotte avec du savon, et avec des feuilles de tilleul (en russe Beroze) amollies dans l'eau chaude, et frottées de savon : ces frictions faites
i8o BALNÉOTHÊBAPIE
par tout le corps étant finies, on se fait verser sur la tête plusieurs seaux d'eau tiède ou froide, chacun selon sa volonté. 11 arrive souvent que ceux qui vont aux bains publics, qui sont toujours construits à côté de quelque ruisseau ou étang, se plongent dans l'eau ou dans la neige, avant de s'habiller et d'aller à leurs affaires. Ceux qui se baignent dans les bains particuliers, avant d'en sortir pour vaquera leurs occupations, passent dans une autre chambre échauffée, garnie de lits, où ils se couchent et suent; quelquefois ils y passent la nuit, ce qui est plus avantageux pour conserver la santé, augmenter la vigueur et la constitution de leur corps. »
Sanchès recommande de n'entrer dans les bains russes qu'après qu'on y ait jeté une quantité d'eau suffisante sur les cailloux ardents et que le four soit rempli de vapeurs. L'entrée de ces bains doit être interdite à tous ceux qui ont mangé depuis moins de quatre ou cinq heures et l'on ne doit pas s'y faire saigner.
« Ceux qui se trouvent incommodés de lassitude, de pesanteur de tête, les yeux chargés et gonflés, avec difficulté de se mouvoir, après des fatigues et des exercices violens, ou après des excès dans la nourriture, la boisson, etc. », ceux qui ont des douleurs, des enflures, des contusions aprèsles chutes, s'il n'y a pas de fracture ou de luxation, se guérissent par le moyen du bain de vapeur.
Contre « la maladie vénérienne » Sanchès avait encore recours aux bains russes. Il envoyait ses malades deux fois par jour à l'étuve. Dès qu'ils étaient sortis du bain et mis au lit dans une chambre chaude, il faisait prendre une once (3a grammes), quelquefois deux, de la teinture suivante :
Sublimati corrosivi gr. VI
Spiritùs vini communis Rutheni vulgô Gbeltok une once, Digerantur per XXX horas calore arenae, soepiùs agitando. Scrvetur ad usum.
Le traitement durait trois semaines (1).
(1) Mémoire cité, p. 261).
Les bains russes, pris dans certaines conditions, pouvaient encore être utiles contre la pleurésie, la petite vérole et même
la rage.
e. — Bains et étuves en France.
Il existait des bains en France dès le vi e siècle.
En effet, Grégoire de Tours raconte que des religieuses de Poitiers quittèrent leur couvent parce que leur abbesse avait laissé des étrangers se baigner dans les bains de la maison (i).
Vers l'époque des croisades, à laquelle remonte l'institution de la plupart des ordres de chevalerie, la balnéation devint l'acte principal de la réception des chevaliers; c'est ainsi que dans l'ordre anglais « du bain », le récipiendaire ne pouvait recevoir les instructions habituelles qu'après s'être purifié par le baptême, dans un bain plusou moins richement orné (2).
Il est probable qu'à partir du xn° siècle, au retour des croisades, l'usage des bains de vapeur se répandit, et les étuves remplacèrent les anciens thermes. Bientôt ces étuves se multiplièrent sans qu'il soit possible aujourd'hui d'assigner ni leur nombre, ni tous les emplacements qu'elles occupaient; mais un grand nombre de rues portèrent, parfois jusqu'au début du siècle dernier, le nom de ces établissements : à Paris, par exemple, rue des Etuves, rue des Vieilles-Etuves, ruelle des Étuves, cul-de-sac des Etuves, rue des Etuves-aux-Femmes(3).
A Paris encore, les Juifs avaient en 12^8, dans la rue de la Pelleterie, une maison de bains à leur usage exclusif (4).
Les Valois possédaient également à l'extrémité occidentale
(1) P. -S. Girard. Recherches sur les établissements de bains publics à Paris, depuis le iv e siècle jusqu'à présent, dans : Annales d'hygiène publique et médecine légale. Paris, Crochard, i832, tome VII, p. i (Bibl. Xat : Tf )
Voir aussi : Sancti-Gregorii, episcopi Turonensis, Historia Francorum, lib. 10, p. 5o6 et Ô07 ; Lutetiœ Parisiorum, anno i6gg.
(2) IIélyot. Histoire des ordres religieux, t. VII, p. 266 et suiv. (d'après Girard, op. cit.).
(3) Essais sur Paris, de Saint-Foix, t. II, p. 222 et suiv. (d'après Girard, op. cit.).
(4) Girard. Article cité, dans livre cité, p. 11.
,S2 BALNÉOTHÉRAPIE
de la petite île qu'occupait l'ancienne Lutèce, de grandes étuves réservées, pour eux et les seigneurs de leur cour. Cet Hôtel des Étuves subsista jusqu'au règne d'Henri II (i). Enfin un titre de l'année 1256 rappelle qu'un particulier,. Pierre Sarrazin, tenait des étuves dans la rue qui porte encore son nom et qui va du boulevard Saint-Michel à la rue Hautefeuille.
Les étuves étaient situées en général sur le bord de la Seine ou près des portes de la ville, dans des impasses ou de petites rues peu fréquentées. Il était enjoint aux Estuveurs : premièrement, de ne faire annoncer, par crieurs, l'ouverture de leurs étuves, que lorsqu'il était jour, afin d'éviter à ceux qui se levaient pour s'y rendre, les accidents auxquels l'obscurité de la nuit les aurait exposés dans des rues où la sûreté de la circulation n'était point garantie par l'éclairage public. Il leur était défendu, en second lieu, de tenir dans leurs étuves, soit de jour, soit de nuit, réunion de messieurs et de demoiselles, c'est-à-dire d'en faire des lieux de prostitution. Enfin il leur élait interdit de chauffer leurs étuves les dimanches et jours de fêtes (2).
Le prix d'une entrée aux étuves, sous le règne de Louis IX, était de deux deniers parisis (o fr. 90 environ de notre monnaie actuelle, au taux actuel de l'argent). Le bain complet, c'est-à-dire le bain d'eau chaude après le bain de vapeur, devait coûter environ 2 francs.
Sous le même règne, le nombre des estuveurs ou estuviers devint assez grand pour que l'on crût pouvoir les réunir en corps de métier.
Au xv e siècle, les grands seigneurs et les particuliers opulents prenaient un bain avant de se rendre au festin :
<< Le roi et la reine, dit la chronique de Louis XI, firent de grandes chères dans plusieurs hôtels de leurs serviteurs et officiers de Paris: le 10 septembre 1/467, la reine, accompagnée de Madame de Bourbon, de Mademoiselle de Savoye, et de plusieurs autres dames, soupa en l'hôtel de M c Jean Dau-
(1) Delamark. Traité de la police. Paris, 172g, in-fol., t. I, p. 82.
(2) Girard. Article cité, dans livre cité, p. 18.
BAINS ET ÉTVVES EN FRANCE i83
vet, premier président au parlement, où elles furent reçues et festoyées très noblement. On y fit quatre beaux bains richement ornés, croyant que la reine s'y baignerait, ce qu'elle ne fit pas, étant un peu mal disposée: mais les dames qui l'accompagnaient se baignèrent...
Le mois suivant, le roi soupa à l'hôtel de sire Denis Hasselin, son pannetier, où il fit grande chère, et y trouva trois beaux bains richement tendus, pour y prendre le plaisir de se baigner, ce qu'il ne fit pas, parce qu'il était enrhumé et qu'aussi le temps était dangereux. »
Seuls, quelques vers empruntés par Riolan (i) à un médecin italien du xv° siècle, nous renseignent sur le mode de balnéation des contemporains de Louis XI. Dans une relation des merveilles de Paris, on trouve ces vers qui résument tout ce que l'on peut savoir à cet égard :
Balnca si calidis queras sudantia tbermis, In claras intrabis aquas, ubi corpus inungit Callidus, et multo medicamine spargit aliptes, Mox ubi membra satis geminis mundata lacertis Laverit et sparsos crines siccaverit, albo Marcida subridens componit corpora lecto.
Brixianus (2).
Des ordonnances de i5io et de i553 (voir Delamare, ouvr. cité) prescrivaient de fermer les étuves en temps d'épidémie. Il faut voir dans ces prescriptions, la réalisation d'un vœu formulé au xv G siècle par Jacques Despars (de Partibus) qui demandait la fermeture de ces établissements en temps de peste. Menacé de mort par les étuvistes, le malheureux dut se réfugier à Tournai, sa patrie, où il mourut vers i/(8o (3).
Au xvii e siècle, les baigneurs tenaient non seulement des bains mais des chambres garnies, ce qui les astreignait à faire les mêmes déclarations que les maîtres des auberges (4). Bussy se permettait d'y loger quelquefois, au grand
(1) Riolan. Rcclierch. cur. sur lesescholes de médecine. Paris, i65i, in-12 , p. 218.
(2) Dictionnaire Decliambre. Art : Bain*, p. 20J.
(3) Riolan. Ouvrage cilc.
(i) Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. i3g.
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scandale de M rae de Sévigné qui connaissait la mauvaise réputation de ces gîtes (i).
Le livre commode des adresses de Paris pour 1692(2) dit à propos des bains et étuves:
« Les Barbiers Baigneurs qui tiennent des Bains, des Étuves et des dépilatoires pour la propreté du corps humain, sont Messieurs du Pont et Mercier, rue de Bichelieu, Jordanis, rue d'Orléans; du Bois, rue saint André; du Perron, vieille rue du Temple; de la Cour, rue des Marmouzets, etc.
Les Dames sont baignées chez M. Du Bois par Mademoiselle son Epouse.
Il y a encore des Etuves de l'ancien usage, rue de Marivaux, riie du cimetière saint Nicolas des Champs, où les gens de médiocre condition vont chercher quelque secours pour les Rhumatismes.
Ces douleurs, celles de la Sciatique, celles qui sont causées par le Mercure qui a été donné en panacée, en Sublimez et en précipitez : celles de la Goutte des pieds et des mains, les Paralisies universelles et particulières, les Tumeurs froides et beaucoup d'autres maladies, sont infailliblement guéries par l'usage des Baignoires et Etuves vaporeuses de nouvelle invention qui se tiennent au jardin médicinal de Pincourt entre la porte saint Louis et la porte saint Antoine.
C'est une sorte de machine en lacpielle on est baigné sans être dans l'eau, et en laquelle on sue aussi abondamment que l'on veut sans être à sec, ce qui fait que son usage ne cause, ni la constipation du ventre et la faiblesse de poitrine comme les bains ordinaires, ni les évanouissements, la chaleur intérieure, et la difficulté de respirer, qui sont les suites ordinaires des Etuves échauffées par le feu de bois ou d'esprit de vin.
Les Malades y sont couchez sur un lit suspendu où ils reçoivent une vapeur nouvelle, anodine et fortifiante, d'un effet infiniment plus prompt et plus assuré que la boue de Barbotan,
(1) M m ' DE Sévigné. Lcllrcs. Édit. Hachette, t. I, p. 3o,2.
(2) Par Abraham du Pradel (Nicolas de Blégny). Réédité par Edouard Fournier. Paris, Dams, :87s, t- 1er, r . 183. Bibl. Nat. : Lj? 366.
BAINS ET ÉTUVES EN FRANCE i85
et que les Bains de Bourbon et de Barrège, pendant qu'ils ont la tête hors la machine commodément placée sur un oreiller, et qu'ils respirent un air rafraîchissant, parlent, chantent et boivent à leur gré.
Ceux à qui le Médecin qui les a inventées, ne les ordonne qu'une fois par jour, ne payent qu'un écu neuf toute dépense comprise, Logement, Nourriture, Service, Feu, Lumière, Drogues, etc., mais ceux à qui elles conviennent soir et matin, payent un écu et demi.
Ce qu'il y a de commode en cela pour les personnes délicates, est que la chaleur de ces Etuves peut être donnée à tel degré que l'on veut, en sorte qu'on ne luy donne quelquefois que la force des fomentations.
Comme le Médecin peut régler le choix des herbes dont on fait les décoctions vaporeuses, selon la juste indication de chaque maladie, il peut, en la composant diversement, produire autant de différens effets, qu'il y a de distinctions à faire dans les maladies qui viennent d'être déduites, et dans les tempéramens des personnes qui en sont atteintes ; outre qu'en plusieurs occasions, il donne certains véhicules intérieurs qui ont les plus justes propriétez, dans les cas mêmes les plus extraordinaires. »
Le livre commode n'ajoutait pas, et il avait de bonnes raisons pour cela, que le médecin du jardin de Pincourt, inventeur et surveillant de ces bains merveilleux, n'était autre que le célèbre Nicolas de Blégny, qui, sous le nom d'Abraham du Pradel, faisait ainsi de la réclame pour lui-même.
Cet homme extraordinaire, fondateur du premier journal de médecine, inventeur du premier « Bottin », philosophe, mathématicien, astronome, médecin, chirurgien, apothicaire, était donc aussi étuviste !...
Après bien des vicissitudes, la corporation des baigneursétuvistes rattachée d'abord par Charles V à celle des barbiers (déc. 1371), puis soumise, au xvir siècle, à la juridiction du premier chirurgien du roi (1668), fut à peu près ruinée par les exactions qui signalèrent la fin du règne de Louis XIV. Le métier d'étuviste étant une charge héréditaire et vénale, les
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pouvoirs publics extorquèrent à la corporation de fortes sommes d'argent, sous menace de créer de nouveaux offices.
Ces extorsions ruinèrent la plupart des entrepreneurs qui durent exiger une rétribution plus considérable : les bains rie furent plus fréquentés que par la classe riche.
Au xviii" siècle, le prix des bains chauds était chez quelques baigneurs de 6 livres 12 sols par personne (1), soit 10 fr. 20 environ de notre monnaie actuelle. Les pauvres n'eurent plus d'autres ressources que les bains de rivière, l'été.
On vit alors apparaître sur la Seine, dès la belle saison, de grands bateaux appelés loues, sur lesquels les baigneurs pauvres se réunissaient et qui étaient recouverts d'une grande toile à voile.
« Cette toile s'étendait au dehors du bateau et le long de ses bords, jusqu'à des pieux battus dans la rivière, auxquels elle venait s'attacher.
Elle formait ainsi une espèce d'appentis ou de galerie extérieure, sous laquelle le fond de la Seine était sablé et dressé de telle sorte que l'on pouvait s'y baigner sans danger.
C'était dans l'intérieur même du bateau que les baigneurs déposaient leurs vêtements, et les confiaient aux soins d'un gardien (2). » Le prix peu élevé de ces bains froids assurait leur succès.
Vers 1760, un baigneur-étuviste nommé Poitevin, qui demeurait sur le quai d'Orsay, imagina de transporter sur un grand bateau construit exprès, un établissement à peu près semblable à celui qu'il exploitait déjà. 11 obtint des lettres patentes le i3 mars 1761, et se mit immédiatement à l'œuvre ; il fit construire deux bateaux d'environ kl mètres de long et de 8 mètres de largeur, sur chacun desquels il éleva un corps de bâtiment en charpente.
L'un de ces bâtiments était composé d'un rez-de-chaussée,
(1) Gazette des Tribunaux. Paris, tome XX, 1780, n n 3g, p. 193.
(2) Girard. Article cité, dans ouvrage cité, p. 3g. Le prix du bain sur les loues était, d'après Baumann, de 3 sols plus un sol pour une serviette, dans les bains d'hommes, et 3 sols en plus pour une chemise dans les bains de femmes.
et d'un étage au-dessus. Le bateau qui le soutenait fut placé à demeure au-dessous du pont Royal, du côté du faubourg Saint-Germain.
On n'avait établi qu'un simple rez-de-chaussée sur le second bateau, et celui-ci n'avait point de position fixe comme le premier. Pendant l'hiver, on le faisait stationner aussi, près du pont Royal ; mais depuis le commencement d'avril jusqu'à la fin de septembre, il était fixé à la pointe de l'île Saint-Louis, vis-à-vis des Célestins.
Ces corps de bâtiment sur bateau étaient divisés suivant leur longueur par une galerie d'environ deux mètres de large, de chaque côté de laquelle étaient disposées 12 ou i5 chambres de bain. Chacune de ces chambres était éclairée par une fenêtre donnant sur la rivière.
En habile commerçant, Poitevin donna le plus de publicité possible à son invention et fit fortune en quelques années.
Nous reproduisons ci-dessous une de ses réclames qui n'a jamais été publiée. Elle date de 1761 et est extraite an Journal de Médecine.