PAR LE FROID
« Le froid peut servir de remède, et causer (( la mort, u II nr o crati:, Épidémies. Livre VI, Section V, § 4.
Le froid peut être considéré connue modificateur ambiant, comme modificateur général et local prophylactique, enfin comme modificateur général et local curatif. Cette classification que nous empruntons à La Corbière (i) n'est pas élémentaire. Elle suppose une connaissance approfondie de cet agent physique, connaissance que ne possédait pas l'antiquité. Les anciens, cependant, ne dédaignaient pas ce moyen thérapeutique bien que Sydenham, l'envisageant comme agent naturel, ait reproché au froid et d'avoir causé plus de maux que la peste, la guerre et la famine ensemble ».
Les médecins firent usage du froid avant d'en connaître la véritable influence. L'emploi de ce modificateur aussi puissant qu'énergique fut un des premiers moyens hygiéniques ainsi qu'un des premiers éléments dans l'art de guérir, que l'homme ait connus. Comme le dit La Corbière, aussi loin qu'on peut remonter le cours de l'histoire, on voit l'usage du froid assez nettement étudié et les règles thérapeutiques assez sagement formulées. Néanmoins, ce n'est qu'à Hippocrate que doit commencer cette investigation.
En effet, la lecture des Aphorismes (2) montre que si l'oracle de Cos connaissait les méfaits du froid, il avait su tirer parti, dans bien des cas, de cet ennemi. Après avoir indiqué que le
(1) L\ Corbikkk. Traité du froid ; de son action et de son emploi. Inlus et extra en hygiène, en médecine et en chirurgie. Paris, Cousin, i83g, in-8°.
(2) Aphorismes d'Hippocrale, section 5, aphorismes XVII, XVIII, etc.
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froid engendre des spasmes, des tétanos, des frissons suivis de fièvre, il sait l'utiliser contre les hémorragies.
« Il faut, dit-il, user du froid dans l'état d'hémorragie ou quand on la craint, non sur les parties elles-mêmes, mais sur les environs de l'endroit où le sang coule : contre toutes les inflammations dont la phlogose d'un rouge frais est entretenu par un sang nouveau (le froid noircirait les inflammations anciennes); contre les érysipèles non ulcérés (s'ils étaient ulcérés le froid y serait nuisible). »
En plusieurs endroits de ses ouvrages, Hippocrate revient sur l'action styptique du froid sur les vaisseaux sectionnés. Il sait sans doute que la contraction des vaisseaux sous l'influence de cet agent est bientôt suivie d'un phénomène réactionnel, la dilatation. Il prévoit cette réaction, il la redoute, il craint qu'on ne l'aggrave par des applications chaudes. « II faut réchauffer, dit-il, ce qui est refroidi, à moins qu'il n'y ait hémorragie ou que vous la craigniez (i). »
L'action anesthésiante du froid, son action sur les fibres lisses du derme et sur la diapédèse, son action anémiante avaient été observées, sinon interprétées (2). Hippocrate savait que le froid irritait les plaies, qu'il était capable d'agir à distance sur le système nerveux central : « L'impression vive produite par le froid de l'eau jetée sur les extrémités, dans les défaillances, rappelle la connaissance (3). »
Mais un fait surtout l'avait jeté dans la stupéfaction. Il avait eu à soigner un jeune homme à gros ventre qui avait été pris de crises rappelant celles du tétanos, sans qu'il eût été possible de retrouver sur ses téguments la moindre plaie. On était au fort de l'été ; quelqu'un fit des lotions froides au jeune homme et les crises cessèrent. Bien qu'il soit téméraire
(i) Section V, Aph. XIX (traduction J.-B. Gardeil (collection des auteurs classiques). Paris, i836, tome I er , p. 3p,2.
(2) « L'eau froide calme les douleurs en engourdissant la partie » (De l'usage des liquides. Traduction Gardeil. Op. cit., tome II, p. ioo).
« L'eau froide rend la peau rude. » {Id., ibid.)
« L'eau froide arrête la suppuration. » (Id., ibid.)
« L'eau froide rend livides les chairs des plaies. » (Id., ibid.)
(3) De l'usage des liquides. (Traduction Gardeil. Op. cit., p. an.)
de faire des diagnostics rétrospectifs, il est probable qu'il s'agit ici d'hystérie, et Hippocrate aurait été l'un des premiers médecins qui aient employé l'hydrothérapie contre cette affection. Quoi qu'il en soit cette cure fit une si vive impression sur son esprit qu'il en parle dans deux de ses ouvrages (i).
Un autre passage de ses aphorismes rend vraisemblable notre assertion et peut faire admettre qu'il proposait l'eau froide contre l'hystérie :
« Aphorisme XXV. L'eau froide répandue en abondance sur des articulations vigoureuses, sur des parties attaquées de la goutte, dans tous les cas, enfin, de douleurs sans plaies et de convidsions, soulage, diminue et arrête les douleurs. Un petit engourdissement est un calmant (2). »
Contre les ophtalmies bénignes caractérisées par de la rougeur sans douleur, il employait aussi le froid ; mais comme nous l'avons déjà dit au chapitre de l'hydrothérapie, il défendait de s'en servir en injections vaginales, urétrales ou en lavements.
Parménide d'Elée (3) qui vivait peu de temps après Hippocrate indique une nouvelle application du froid. Il recommande de boire de l'eau froide ou d'avaler de la neige contre certains troubles digestifs, en particulier contre les vomissements.
Aristote qui a étudié la plupart des branches de la thérapeutique physique consacre au froid et au frisson un chapitre entier de ses problèmes, trop long pour que nous puissions le reproduire ici.
Avant Tissot et Jean-Jacques Rousseau, il aurait voulu habituer les enfants au froid dès la plus tendre enfance; « cet usage, dit-il, n'est pas moins utile pour la santé que pour les travaux de la guerre.
(1) Cf. Aphorismes. Traduction citée, scclion V, ai, tome I er , p. 3o,2. De l'usage des liquides. Traduction citée, 11, tome II, p. 101.
(2) Aphorismes. Traduction citée, section V, 25, tome I er , p. 3g3 :
« Articulorum tumores, et dolores, absrpie ulcère, et podagricas afTecliones, et con- Milsa, heec magna ox parte frigida large émisa levât, et minuit, doloremque solvit. Moderatus namque lorpor dolorcm solvendi facultatem habet. »
(3) Parménide d'Elée : Frarjmens, traduction de L. Estienne, pœsis philosophica.
Aussi, bien des peuples barbares ont-ils la coutume de plonger leurs enfants dans l'eau froide, et de ne leur donner qu'un vêtement fort léger ; c'est ce que font les Celtes. Pour toutes les habitudes qu'on peut contracter, il vaut mieux s'y prendre dès l'âge le plus tendre, en ayant soin de procéder par degrés; et la chaleur naturelle des enfants leur fait très aisément affronter le froid (i). »
Ce précepte mal compris fut appliqué au xvm e siècle d'une façon intempestive, après V Emile de J.-J. Rousseau et l'Avis au -peuple de Tissot. Il en résulta, ainsi que nous l'avons déjà dit, une épidémie meurtrière d'œdème et de sclérème chez les nouveau-nés.
Quelques-unes des questions soulevées dans les Problèmes d'Aristote ne manquent pas d'intérêt. Celles-ci par exemple :
Pourquoi les extrémités du corps sont-elles les parties les plus sensibles au froid ?
Pourquoi ressent-on un frisson après qu'on a éternué, ou qu'on a uriné ?
Pourquoi, lorsqu'on a froid, la langue balbutie-t-elle comme dans l'ivresse ?
Pourquoi en hiver a-t-on plus froid quand on court que quand on reste en place ?
Pourquoi les gens frappés par le froid souffrent-ils quand on les approche trop brusquement du feu, tandis que si on les échauffe peu à peu, ils ne souffrent pas ?
Cette dernière question fait songer à Hippocrate qui dit, dans l' Usage des liquides, qu'il ne fautpas réchaufferies membres gelés. Cette autre, et la réponse fournie par le Maître, font songer au Traité des airs, des eaux et des lieux :
« Pourquoi est-ce surtout à partir du coucher des Pléiades jusqu'aux vents du Zéphyre (du début de novembre au printemps), que meurent lesgens atteints de maladies chroniques, et les vieillards plutôt que les jeunes gens?
N'est-ce pas parce que les deux influences les plus redou- . tables sont l'excès de la chaleur et du froid? Vivre, c'est de
(i) Politique. Livre IV, cliap. xv ftrad. Barthélémy Saint-IIilaire). Paris, Imprimerie royale, 1837, tome II, p. ii3.
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la chaleur ; or la saison a les deux conditions qu'il faut craindre. Elle est d'abord froide, et l'hiver est dans toute sa rigueur ; le reste, c'est le printemps. Mais n'est-ce pas aussi que les malades qui souffrent depuis longtemps ressemblent tout à fait à des vieillards ? car une maladie prolongée est une sorte de vieillesse anticipée. De part et d'autre, le corps se dessèche et se refroidit, ici par l'effet des années, là par l'effet du mal. L'hiver et la gelée sont un froid et une sécheresse excessive.
Pour peu qu'il y ait tendance à changer encore quelque chose, l'hiver leur produit l'effet d'un feu sur du feu ; et les deux causes sont destructives (i). »
Nous avons vu aussi, au chapitre aérothérapie, que les anciens employaient encore le froid comme modificateur ambiant.
Chez les Latins, Celse l'applique extra dans les fièvres, mais en fomentation seulement :
« Si le malade est consumé par une fièvre ardente, il ne faut lui donner aucune boisson médicamenteuse, mais chercher à le rafraîchir, même dans le temps des redoublements, par des fomentations d'eau et d'huile qu'on mélange avec la main, jusqu'à ce qu'elles blanchissent. La chambre à coucher doit être spacieuse, pour fournir largement à la respiration du malade un air pur. Au lieu de l'étouffer sous le poids des couvertures, on aura soin de n'en mettre sur lui que de légères ; on peut en outre appliquer sur l'estomac des feuilles de vigne trempées dans de l'eau froide (2)... »
Toutes ces observations relèvent d'un empirisme grossier et l'on peut dire qu'en dehors d'Aristote, personne, chez les anciens, n'a tenté de pénétrer et de déterminer l'action intime du froid sur les tissus.
C'est pourquoi nous abandonnerons, à propos de ce nouveau chapitre, la méthode historique que nous avons employée jusqu'à présent.
La méthode chronologique a sa raison d'être en histoire
(1) Problèmes. Section I, § 17.
(a) Celse. Traité de la médecine. Livre III, § vu, 2 (trad. Nisard), op. cit. Paris, i846, p. 68.
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lorsqu'elle permet de suivre une idée à travers le temps. Or r au cours de cette étude et jusqu'à l'époque moderne, il n'est pas d'auteur, à l'exception des hydrothérapeutes, qui ait fait du froid une application systématique, ni qui l'ait étudié au point de vue médical, d'une façon précise.
Nous allons donc reprendre la division clinique de La Cornière et passer en revue l'action du froid dans les diverses maladies; nous nous bornerons à un exposé historique des faits, sans discuter les différents procédés thérapeutiques.